Un mot sur l'« ouverture ». Anna Politkovskaia. un deuxième nobel pour la dame de Rangoun (Le Point, le 11 octobre 2007)

BLOC NOTES

La tonalité des réactions face aux événements de Birmanie est bien dans l’esprit du temps. Molle. Anesthésiée. Montant un peu, mais pour redescendre au gré du temps d’émotion disponible laissé par les festivités rugbystiques.
Je pense au Chili il y a trente ans. Je pense, car c’est la comparaison qui s’impose (répression, ciblage de la jeunesse, stades), comment le nom de Pinochet était, dans l’opinion en général et dans celle de la gauche en particulier, synonyme d’infamie. Là, rien. Une gauche comateuse. Une gauche oublieuse.
Une gauche qui, tout à ses querelles d’appareil et ses règlements de comptes minables, en est à perdre ses plus élémentaires réflexes. A moins que ce ne soient les particularités mêmes de cette affaire qui dérèglent nos radars. Méconnaissance de la réalité locale. Le bouddhisme vu comme une spiritualité doloriste et s’accommodant donc, par principe, de tant de souffrance. Trop de proximité (bouddhisme bobo) doublée d’une ignorance abyssale (qui sait que le statut des bonzes birmans n’est en aucune façon celui de ce que nous appelons un prêtre ?). Le mauvais cocktail. Celui qui rend sourd et aveugle.
Sur les ministres dits d’ouverture (Kouchner, Amara, Hirsch) le vrai problème n’est pas celui de leur sincérité.

D’aucun des trois je ne dirai qu’il est là par opportunisme, goût des honneurs, volonté d’occuper la place, etc. Des deux que je connais, en tout cas, je sais que le moteur essentiel est, évidemment, la volonté de servir, d’être utile, de défendre, là comme ailleurs, les causes qui leur tiennent à coeur. La question, la vraie, c’est : là ou ailleurs, justement ? sont-ils plus utiles, vraiment, à l’intérieur qu’à l’extérieur ? dans la société civile ou au gouvernement ? Amara, par exemple… Comme sa voix a manqué face à cette ahurissante mesquinerie que fut le projet d’exclusion des sans-papiers des centres d’hébergement d’urgence ! Et quant à Kouchner, comment ne pas songer à la force qui serait la nôtre si, avec sa grande voix, il nous aidait à interpeller le… ministre des Affaires étrangères en charge d’éventuelles sanctions contre la Birmanie ?
A propos de sanctions, je suis de ceux qui ont fait, et font, campagne pour le boycottage des Jeux olympiques de Pékin si la Chine persiste, au Conseil de sécurité, à faire obstacle à toute résolution sur le Darfour.

Et ce que j’ai dit du Darfour, je suis prêt à le redire, naturellement, de cette pauvre Birmanie, dont le régime dépend grandement, pour sa survie, du soutien de ladite Chine. Mais en même temps… Oui, en même temps, les choses sont compliquées. Les meilleures idées ont parfois des effets pervers. Et une part de moi ne peut pas ne pas songer qu’il y a une façon de dire, dès qu’un problème se pose, « voyez la Chine ! », une façon de sauter comme des cabris en répétant « la Chine ! la Chine ! » comme si cela devait suffire à tout régler, dont le résultat concret est de se débarrasser du problème, de fuir nos responsabilités et d’éviter d’avoir à se poser la question de ce que nous pourrions, nous aussi, faire. La Chine, asile de toutes les indignations. La Chine, poubelle de nos émotions.
Le pétrolier Total, en attendant, explique tranquillement qu’il ne fera rien.
Un an déjà… Un an qu’Anna Politkovskaïa, l’honneur de la presse russe, a été assassinée, en plein Moscou, dans l’escalier de son immeuble. Et un an que Vladimir Poutine, non content de ne pas bouger, non content de se moquer du monde en feignant de diligenter une enquête dont tout indique qu’il l’a enterrée, non content, en un mot, de ressusciter les vieilles méthodes kagébistes dont il fut, dans sa jeunesse, un bon expert, a le culot, la goujaterie, l’incroyable cruauté de répéter, chaque fois qu’on l’interroge : « son meurtre me nuit davantage que ses articles » – manière de dire aux Occidentaux qu’ils font grand cas d’une femme qui n’avait, en réalité, aucune influence chez elle.

Eh bien, je crains que Monsieur Poutine ne se trompe. Et j’ai envie de lui rappeler le mot d’un chef de gouvernement nommé Georges Clemenceau : « qui se souviendra du nom du président du Conseil du temps où Monet peignait ses « Nymphéas » ? » Ou mieux, celui de l’ancien champion d’échecs Gary Kasparov, qui, le sachant ou non, ne dit rien d’autre : « aujourd’hui, c’est la célébration officielle de l’anniversaire de Poutine ; mais, dans quelques années, les gens se souviendront surtout de cette date pour la mort d’Anna. »
Un dernier mot sur la Birmanie. Et une proposition concrète. C’est ce vendredi 12 octobre que sera décerné le prix Nobel de la paix.

Pourquoi ne pas l’attribuer, une seconde fois, à Aung San Suu Kyi, la Dame de Rangoun ? Il y a des précédents. A ma connaissance, il y en a même quatre. Maria Sklodowska-Curie, prix Nobel de physique en 1903 et de chimie en 1911. Linus Pauling, chimie en 1954, paix en 1962. John Bardeen, deux fois Nobel de physique (1956 et 1972). Frederick Sanger, deux fois, aussi, le même Nobel (chimie). Rien, autrement dit, n’y fait obstacle. Rien, aucun usage, n’interdit d’honorer de nouveau l’incarnation de la résistance birmane. Et, pour les généraux qui la séquestrent, quel camouflet ce serait ! quel message !

Bernard-Henri Lévy


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