« Si la Grèce meurt, l’Europe meurt ». L’interview de B.H. Lévy au journal grec « 6 jours ».

journal grecAvec vos livres, vos films, vos engagements politiques au niveau international,  vous faites partie des  personnalités les plus influentes et les plus controversées au monde contemporain. C’est une lourde  responsabilité, n’est-ce pas ? Cela vous excite comme auparavant, quand vous étiez plus jeune ?  D’ où vient votre énergie ?
Ah oui, l’excitation est la même. La combativité aussi. Pourquoi ? Et d’où vient ce que vous appelez mon « énergie » ? Je ne sais pas. Le sentiment, j’imagine, de dire des choses justes, de faire des choses qui, parfois, comptent. Eh oui. Qu’est-ce que vous  voulez que je vous dise ? Je ne vais pas faire le faux modeste et vous réponde : « mais non, tout ça ne compte pas, ce n’est rien, je ne suis rien, les intellectuels n’ont aucun pouvoir etc ». Je ne pense pas cela. Je pense que, dans l’épisode libyen par exemple, j’ai fait des choses, produit des effets, qui n’auraient pas été produits sans moi. C’est comme ça. Et je ne parle pas seulement de la reconnaissance du CNT par Sarkozy au tout début de l’affaire. Je parle de la décision d’ouvrir un second front, deux mois plus tard, dans les montagnes berbères au sud de Tripoli. Puis des commandants de la ville martyre de Misrata que j’amène à Paris, dans le bureau de Sarkozy, en présence des militaires de l’état-major français, le 20 juillet ; Puis, etc. Tout ça compte dans une détermination. Tout ça compte pour forger une énergie.

Vous venez  chez nous dans un moment extrêmement crucial pour l’avenir de notre pays. Quel est votre avis au sujet du “problème grec” au sein de l’Union Européenne ?
Mon opinion c’est que les Grecs ont fait des conneries, que leurs gouvernements ont été irresponsables, que leurs élites ont trahi et qu’aujourd’hui il y a cette tentation extrémiste, totalitaire, néofasciste qui est le contraire de la culture grecque, qui est une insulte à ce que la Grèce a produit et dit de plus beau – et cela doit être dit sans ménagements ni nuances. Mais mon opinion c’est, en même temps, que la communauté internationale et, en particulier l’Europe, ne prend  la mesure ni de l’ampleur du problème, ni de ses propres responsabilités dans le naufrage, ni de l’énormité des sacrifices qu’elle demande au peuple grec, ni, enfin, de la catastrophe que ce serait si la Grèce était finalement contrainte à sortir de la zone euro.

Que voulez-vous dire ?
Je suis atterré quand je vois que cette question grecque est traitée comme une pure question comptable, une pure affaire de macro économie. Ce n’est pas n’importe quel pays, la Grèce. Le « fil grec » c’est, avec le fil juif et le fil romain, l’un des trois fils qui composent le tissu même de l’identité européenne. Alors, il y a quelque chose, là, qui ne va pas. Je suis désolé, je vais peut-être choquer, mais je pense qu’on ne parle pas avec les pères fondateurs de l’Europe, avec l’une des trois matrices de l’esprit européen et de son génie, on ne parle pas avec l’une des trois sources de ce qui nous fait les Européens que nous sommes aujourd’hui, comme on parlerait avec n’importe quel autre pays. Or cette sensibilité-là manque complètement dans les débats actuels. Cette idée que la Grèce ce n’est pas l’Irlande ou la Lettonie,  cette idée que si, ce qu’à Dieu ne plaise, la Grèce finissait par sortir de la zone euro, c’en serait fini, purement et simplement fini, de l’Europe elle-même, c’est-à-dire de sa civilisation, cette idée n’a pas l’air d’effleurer Madame Merkel, ni d’ailleurs monsieur Hollande

Que pensez-vous de la classe politique hellénique et quelles seront vos conseils aux citoyens grecs  qui subissent  une série de plans de sauvetage sans éviter  le chômage et l’appauvrissement ?
La classe politique grecque, je viens de vous le dire : elle porte une responsabilité écrasante dans ce qui est en train de se passer. Les grandes banques mondiales aussi. Les institutions financières qui ont laissé filer les choses, et couvert toutes les turpitudes des politiques, également. Mais enfin les politiciens grecs ne peuvent pas s’abriter derrière ça pour se défausser de leurs propres et terrifiantes responsabilités. Le côté : « ce n’est pas ma faute, c’est la faute au voisin », ça va comme ça, ça s’appelle la politique de l’autruche, et c’est le plus mauvais servie à rendre à la Grèce et à ses citoyens. Alors, après, mon « conseil » ? Je n’en ai pas. Je ne me permets pas d’en avoir. La souffrance des grecs d’aujourd’hui, leur humiliation, la tragédie qu’ils vivent au quotidien, sont trop terribles pour que je me permette, en plus, de l’extérieur, de leur donner des leçons.

Et si vous étiez Grec ?
Alors là, oui, peut-être… Si j’étais Grec, si j’étais celui que je suis, plus Grec, il me semble que je ferais et dirais des choses. J’essaierais de contribuer, par exemple, à l’émergence d’un mouvement  citoyen qui a) ferait le bilan réel du désastre et b) essaierait de proposer de solutions. Je vois très bien des intellectuels, des économistes, ce qui reste de syndicalistes, des banquiers au chômage, des journalistes, composer de vastes assemblées où la question soit posée, citoyennement posée, des erreurs qui ont été commises et des remèdes qui sont concevables. Dans les situations de ce type, dans les moments où un pays est non seulement en crise mais à l’agonie, je crois à l’intelligence collective. Je n’y crois en tout cas pas moins qu’à celle des technocrates qui nous ont envoyés, qui vous ont envoyés, dans le mur. A tout le moins, cela vaut d’être tenté.

Qu’est-ce vous répondrez à ceux qui disent que nous ne sommes pas vraiment en démocratie, étant donné le pouvoir qu’exerce les “marchés anonymes” sur toutes les aspects de  notre vie quotidien?
Que c’est un peu vrai. Mais raison de plus pour reprendre l’initiative et retrouver un peu du pouvoir perdu. La Grèce a inventé la démocratie, non ? Eh bien qu’elle continue. Je rêve de comités de citoyens qui s’emparent de cette crise, la pensent, fassent des propositions concrètes. On verra bien.

Quelles sont vos craintes et quels sont vos espoirs en ce qui concerne l’avenir de l’ Union Européenne?
Si la Grèce meurt, l’Europe meurt. C’est aussi simple que cela. Et c’est aussi pour cela, pour dire cela, que j’ai accepté de venir ici, aujourd’hui, à Athènes.  La Grèce est en danger de mort. Mais l’Europe, du coup, aussi. Parce que l’Europe, c’est la Grèce et que la Grèce c’est l’Europe. Je n’ai rien contre Madame Merkel. Et j’imagine qu’avec Hollande et les autres ils font de leur mieux. Mais c’est la dimension de l’affaire à laquelle ils me semblent complètement aveugles. Au fond, je vais vous dire quel est mon vrai rêve. Vous vous souvenez de ce vaste mouvement « philhéllène » qui s’est développé, en Europe, au milieu du XIX° siècle ? Byron… Lamartine… Chateaubriand… Toute l’intelligence européenne aux côtés de la Grèce et des Grecs…. Eh bien je rêve d’un nouveau mouvement de ce type, d’un nouveau mouvement philhellène et plus seulement de ce règne des donneurs de leçons.

Vous avez voté pour François Hollande, vous avez  accueilli avec joie la victoire d’Obama. Qu’est-ce que vous attendez le plus du mandat de chacun ?
Qu’ils contribuent au sauvetage de l’Europe. Car c’est ça je vous le répète, qui est en jeu. C’est ça qui, au-delà de votre destin à vous, Grecs, se joue derrière le drame grec. Il y a la Syrie, bien sûr. L’Iran qu’il faut tout faire pour empêcher d’avoir l’arme atomique. Mais il y a aussi, j’ai presque envie de dire d’abord, cette mort programmée de l’Europe, cette agonie européenne dont les premières convulsions s’entendent et se sentent à Athènes.

Croyez-vous que la crise économique pourrait être aussi  une chance pour un monde meilleur, ou cette approche vous semble… romantique ?
Romantique, non. Mais juste. Car l’alternative est claire. Ou bien nous sauvons la Grèce, donc l’Europe. Ou bien nous mourons avec la Grèce. L’Europe ou la mort. Une Europe meilleure ou la mort. Une Europe surmontant sa crise, ou la barbarie. C’est comme ça.

Propos recueillis par Stavroula Papaspirou


Tags : , , , , , , , , , , , ,

Classés dans :,

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>