Ses Concepts : Fascislamisme

3 le_serment_de_tobroukDans Le Serment de Tobrouk, son « making of » de la guerre en Libye, Bernard-Henri Lévy exhume les images, dues à René Clément, d’un berger juif, arabophone et autochtone dans les sables libyens. Il en appelle, aussi, à l’espoir d’un « lien renoué entre les enfants d’Abraham ». Une autre scène de son film le montre dans une conversation âpre, tendue avec les redoutables « émirs de Derna », ces islamistes soupçonnés de collusion avec Al-Qaïda. Après les avoir soumis à une série de tests préventifs, et lézardé le roc de leur auto-enfermement, il conjecture : « Ce n’est pas encore l’islam des Lumières pour lequel je me bats depuis longtemps. Mais ce n’est pas, non plus, cet islam de guerre à outrance qui veut la mort de l’Occident ». Ce vœu et ce pari – « ficher un coin dans l’idéologie de granit du djihadisme » –, trahissent la centralité grandissante de la nouvelle question d’Orient dans la réflexion de Bernard-Henri Lévy (1).

Une centralité fondée en pensée : depuis l’irruption, sur la scène mondiale, de l’intégrisme islamique, au tournant des années quatre-vingts, le philosophe a forgé des modèles théoriques pour penser la dangerosité du phénomène. Au théoricien du «clash of civilizations», l’Américain Samuel Huntington, il n’a cessé de répliquer qu’il ne tient pas pour un bloc, pour une entité cohérente, incompossible et étanche. Retour d’Afghanistan, en avril 2002, BHL avait déjà saisi la fracture du monde de l’Islam : « Islam éclairé contre islam fondamentaliste : c’est, une fois de plus, la grande affaire du siècle qui commence ; le peuple afghan et Hamid Karzaï ne la gagneront, cette bataille, que si nous les y aidons » (2) . American Vertigo, son périple américain sur les traces d’Alexis de Tocqueville, paru aux Etats-Unis en janvier 2006, est l’occasion de préciser sa pensée : « Le seul affrontement de cultures ou de visions du monde qui ait, aujourd’hui, un sens, n’est pas le clash de l’Amérique et de l’islam, mais, au sein de ce Reste, à l’intérieur des frontières de cet islam, le choc des deux islams qu’incarnent les noms de Massoud et des Talibans » (3). Au fil de la dernière décennie, BHL a développé une axiomatique de la lutte contre le fanatisme et montré, de façon récurrente et insistante, que le vrai clivage ne passe pas entre le monde de l’Islam et le reste des habitants de la planète, mais scinde chaque aire civilisationnelle en deux familles irréconciliables : les partisans de la « société ouverte » contre l’arrière-garde de l’intolérance et du repliement identitaire ; les « démocrates » contre les « théocrates » ; les adeptes de la laïcité et la « séparation des ordres » vs. les zélotes, minoritaires et violents, du théologico-politique.

Rien de plus étranger à sa réflexion que la tentation, fréquente dans le conservatisme américain, d’essentialiser l’islam comme enclin à la violence. L’islamisme radical, et la menace planétaire qu’il fait peser sur la liberté, sur l’Etat de droit et, d’abord, sur les femmes musulmanes, doivent être envisagé non comme l’accomplissement, mais comme la trahison du message de paix de la foi musulmane. L’islamisme radical déploie une politique criminelle, une gigantomachie apocalyptique dans laquelle le Coran a peu de part. Le monde de l’Islam est clivé, déchiré, ravagé par une guerre philosophique de haute intensité, dont l’écrivain-reporter suit obstinément la ligne de front mouvante, de la Bosnie de 1993 à l’Afghanistan et au Pakistan de 2002 et au Soudan de 2012. Oui, il se livre bien «une bataille politique entre l’héritage de douceur du Coran et celui qui nourrit les prêcheurs de djihad ; une guerre sans merci entre, d’un côté, les partisans de l’aggiornamento d’une foi qui, comme les autres monothéismes avant elle, se déciderait à se mettre à l’heure du respect des droits du sujet, et, de l’autre, les artisans de ce que je suis, sauf erreur, le premier à avoir appelé fascislamisme. » (4)

Fascislamisme : le mot, en effet, est nouveau, en français tout au moins, car certains auteurs américains, comme David Horowitz, tenus pour proches des néoconservateurs, usent eux aussi de l’expression « fascislamism ». A l’été 2006, « couvrant » la guerre déclenchée par le Hezbollah contre Israël, BHL recourait à ce terme pour désigner le nouvel ennemi global : ce « fascislamisme à visage islamiste, ce troisième fascisme, dont tout indique qu’il est à notre génération ce que furent l’autre fascisme, puis le totalitarisme communiste, à celle de nos aînés. » (5) Enfin, deux ans plus tard, en 2008, il organisait, avec Philippe Val alors directeur de Charlie-Hebdo, le soutien à Ayaan Hirsi Ali, cette députée néerlandaise d’origine somalienne, condamnée à mort par des intégristes et abandonnée par les autorités des Pays-Bas ; cette mobilisation l’a conduit à formule l’impératif catégorique de notre temps : « Je crois que nous avons un devoir de solidarité avec ceux qui se battent, face à l’islamisme, pour les valeurs de tolérance, de liberté et de laïcité. Souvenez-vous des mobilisations, des chaînes de solidarité, en faveur de Sakharov et des autres. Eh bien, Ayaan, c’est comme Sakharov. » (6)

Comme Sakharov, vraiment ?

Le parallèle est beau – et assez mobilisateur. Mais Sakharov était victime de l’Union soviétique, une idéocratie policière. Ayaan Hirsi Ali a défié, elle, la théocratie islamiste. Tout comme l’écrivain algérien Boualem Sansal, qui évoque, dans Le Village de l’Allemand, la connivence inavouable de certains Arabes avec le fascisme, BHL sait à quoi s’en tenir sur la traçabilité idéologique de l’islamisme radical ; il est conscient que, généalogie pour généalogie, c’est la plus noire que les persécuteurs d’Ayaan Hirsi Ali, de Taslima Nasreen, de Naguib Mahfouz et de l’Iranienne Sakineh (7) se sont choisies ; il n’ignore pas que c’est du côté des fascismes européens, et surtout dans la plus morbide des révolutions conservatrices du XXè siècle, le national-socialisme, que les liquidateurs de l’héritage lumineux d’Al-Farabi, du Rûmi et d’Averroès ont puisé leur inspiration et leurs modèles. L’âge farouche et sanglant dont ces impavides cavaliers de l’Apocalypse proclament l’avènement, du Sahel à l’Indonésie, doit être appréhendé comme un effet-retard du fascisme hors de son aire de naissance ; ou comme la « queue de comète » des fascismes en terre arabe, écrit BHL (8) ; ou encore, si l’on préfère, comme l’exportation différée de cette « pensée Naphta », antihumaniste et homicide, dont Thomas Mann a tracé, dans La Montagne magique, le portrait de terreur.

Effet-retard des fascismes ? Queue de comète des extrêmes-droites révolutionnaires ? Dès 1933, rappelle BHL, des Naphta ont commencé d’agir dans le monde arabe : les Frères musulmans, cette confrérie intégriste fondée en 1928 en Egypte, ont théorisé, dans la plus pure inféodation lexicale au nazisme, l’ «industrie de la mort ». Pour mériter du Reich hitlérien, ils ont poussé la servilité jusqu’à inventer à Hitler « des origines arabo-musulmanes ». Et même, ils « fabriquèrent, à Tanta, dans le delta du Nil, une maison supposée être le lieu de naissance de sa mère » (9) . Tandis que les usines de la mort nazies accéléraient leur cadence en Europe, en terre moyen-orientale, où résidaient alors 700 000 juifs, l’antisémitisme battait son plein. Quant au mufti de Jérusalem, que certains se plaisent encore à peindre en patriote arabe, superstitieux mais débonnaire, BHL a rappelé, on va le voir, qu’il n’a pas été en retard d’une infâmie.

Pourtant, huit décennies plus tard, « le fait est qu’il y a, sur cette question de l’islamisme, et, plus particulièrement, de ce pacte germano-islamiste dont on parle aujourd’hui si peu alors qu’il ne pesa, et pèse encore, pas moins lourd que le pacte germano-soviétique, tout un savoir qui a existé et qui s’est mystérieusement perdu » (10). Inventorier ce savoir dilapidé, faire parler les silences de ce passé-là, ranimer tout un pan effacé de la « mémoire antifasciste » : c’est à cette tâche que BHL s’emploie depuis La pureté dangereuse (1994) (11), et, de façon toujours plus explicite, depuis son « romanquête », Qui a tué Daniel Pearl ? (2003).

Dans la « matrix » du fascislamisme

Parfois ce sont les artistes qui, comme en un flash, ont la prescience de nouveaux désastres.

Claudel, oui, Paul Claudel, le très conservateur auteur du Soulier de Satin, le corseté diplomate de l’entre-deux guerres, est-il de ceux-là ?

Lui, le parangon du conformisme bourgeois, a-t-il été capable, un jour fugace, de ce degré de conscience supérieure que Spinoza, dans le cinquième Livre de L’Ethique, appelle « la connaissance du troisième genre » ?

Claudel fut-il un éveillé, averti des configurations barbares du surlendemain ?

En tout cas, il est l’auteur d’une fulgurance, consignée dans son Journal, à la date du 21 mai 1935, et citée par BHL, dans Ce grand Cadavre à la renverse : « Il se crée au centre de l’Europe une sorte d’islamisme ».

Bien sûr, il existe aujourd’hui, nous l’avons vu, une utilisation polémique, ou apologétique, et donc irrecevable, de cette affinité à distance des totalitarismes : c’est celle de Fox News et de tel éditorialiste américain trop prompt à démoniser l’islam.

Bien sûr, il y a, en France même, encore trop de gens encore qui jouent avec l’idée fausse d’un islam atteint d’un tropisme irrépressible vers la violence et vers la guerre, et dont le djihad serait, au fond, le vrai et unique visage.

Tout cela, il faut le refuser ; il est urgent de répliquer à ces prétendus « briseurs de tabous ».

Mais il ne faut pas s’interdire de continuer à penser.

De continuer à interroger le passé proche. De continuer à éclairer les angles aveugles de l’histoire, déjà mondialisée, des premières décennies du XXè siècle.

En consonance avec les travaux d’un essayiste comme Paul Berman, le travail de BHL sur le concept de «fascislamisme» ouvre l’espace d’une « archéologie » au sens foucaldien du terme : l’archéologie de l’intégrisme en islam. Loin d’être une hypothèse subjective, l’assignation de l’islamisme radical aux révolutions antilibérales européennes des années vingt et trente est corroborée, ces dernières années, par plusieurs enquêtes d’historiens et d’historiens des idées : l’une des plus récentes est Nazi propaganda and the Arab World co-édité en traduction française par Calmann-Lévy et le Mémorial de la Shoah. Son auteur est l’historien américain Jeffrey Herf, spécialiste d’histoire allemande à l’université du Maryland.

Après BHL, Herf arrache à l’obscurité et au voile de déni qui la nimbe une dimension capitale de l’interminable pulsion totalitaire : celle des liaisons dangereuses du IIIè Reich avec plusieurs dirigeants arabes de l’époque. Toute défiance de principe envers le monde arabe et envers la foi musulmane est étrangère à cet historien. Il n’est pas un adepte de la thèse du « choc des civilisations ». Marqué par l’antitotalitarisme, comme les amis de BHL, le philosophe Michaël Walzer et l’essayiste Paul Berman, il voit dans l’islamisme radical, non une conséquence du Coran et de la civilisation qu’il a fécondée, mais une réactivation du cauchemar totalitaire, surgi dans l’Europe de l’entre-deux guerres. Son enquête sollicite et interroge une vaste documentation, dont les archives sonores retranscrites par les services secrets américains établis au Caire. Sa reconstitution du puzzle des accointances politiques des nationaux-socialistes sur les rives méridionale de la Méditerranée n’en apparaît que plus glaçante. Et elle confirme, au passage, une intuition rectrice de BHL : l’intense fécondation croisée entre la réaction anti-occidentale qui prend forme alors dans le monde arabe et la traduction politique de cette réaction sous la forme du fascisme en Europe.

Le 28 novembre 1941, rappelle Herf, Hitler a reçu avec un luxe d’égards et même d’affection le grand mufti de Jérusalem, Hadj Amin al-Husseini, en exil à Berlin. Avec cet homme, devenu la courroie de transmission la plus efficace du national-socialisme en Méditerranée orientale, les dignitaires nazis poursuivent, dès avant les débuts du second conflit mondial, les plus folles ambitions idéologiques. C’est pour les mener à bien qu’ils façonnent un arsenal de communication adapté l’Afrique du Nord et au Moyen-Orient. Une « com » de mort et de haine. Cette diplomatie propagandiste tourne à plein rendement jusqu’en 1945. On apprend les stratégies sophistiquées des SS pour exporter leurs obsessions et gagner à leur cause des cercles de pouvoir et d’influence arabes. Ainsi de ces larguages de millions de tracts par l’Afrika Korps, sur l’Égypte, la Palestine, l’Irak, la Syrie. Ainsi, également, de ces émissions de radio fabriquées par le Reich traduites sur les ondes courtes arabes, et qui martèlent ce conseil : « Tuez les Juifs avant qu’ils ne vous tuent ». En janvier 1944, précise l’auteur de Hitler, la propagande nazie et le monde arabe, c’est Heinrich Himmler lui-même qui donne de sa personne, avec son discours aux membres bosniaques d’une division SS fondée par al-Husseini: «Qu’est-ce qui pourrait nous séparer, nous Allemands, des musulmans ? Nous avons des objectifs communs. Depuis deux cents ans, l’Allemagne n’a pas eu le plus petit coin de friction avec l’islam ».

Himmler, dans cette harangue, cherche à souder monde arabe au Reich païen et antisémite. Il tait ceux qui, en terre arabe, s’efforçaient au même moment de résister à la vague noire de l’occultisme nazi ; il ignore ces sauvetages de juifs par de pieux musulmans, qui sont l’honneur de l’islam (12) ; il se livre à la forclusion de ces croyants musulmans engagés, contre son régime homicide, sous les couleurs de la France Libre. Reste, toutefois, ceci : les idées ont des conséquences. Les travaux de Herf, après les rappels historiques de Berman et la conceptualisation entreprise par BHL, soulignent le caractère performatif des idées. Ils montrent que la « superstructure » idéologique, chère à Louis Althusser et à son axiomatique de la « pratique théorique », n’est pas détachée de la réalité ou de l’ « infrastructure », mais qu’elle la modèle et la façonne. Le nazisme, vaincu comme régime en 1945, a-t-il arrêté de vectoriser certaines idéologies qui se sont développées depuis sa capitulation et ont viralisé ailleurs que dans le centre de l’Europe, selon des modalités et des combinaisons inédites ? A la Libération, le granit complotiste de la Weltanschauung hitlérienne, que le IIIè Reich chercha sans relâche à transporter, via une propagande efficace, loin de son aire de nuisance immédiate, s’est-il réellement fissuré et comme évanoui dans toutes les régions du globe ? Est-on vraiment sûr que cette « matrix » diabolique ait cessé, partout, d’irradier le fanatisme ? Cette question est, d’ailleurs, au cœur de l’interrogation voltairienne de BHL sur ce qu’il nomme « l’Infâme contemporain », (13) . En 1946, une fois l’hitlérisme congédié de la scène mondiale, note Jeffrey Herf, le fondateur des Frères musulmans, Hassan El-Banna, encourageait le mufti de Jérusalem : « L’Allemagne et Hitler ne sont plus là, mais Amin al-Husseini continue le combat ».

Herf explore donc une terre (presque) vierge, un quasi nomansland de la connaissance historique. Il souligne, après de très rares études – Berman, donc : ses excellents Habits neufs de la Terreur, et, en 2010, l’essai The Flight of the Intellectuals, non encore traduit en France ; ou L’Occidentalisme de Ian Buruma et d’Avishaï Margalit (14) ; ou encore Das dritte Reich, die Araber und Palästina, de K.M. Mallmann et M. Cüppers (15) –, que l’islam radical n’est pas un avatar de l’islam, qu’il n’a même rien de commun avec cette religion, mais qu’il est la dernière perle toxique crachée par l’huître brune des fascismes.

Un concept, pour quoi faire ?

L’urgence, dès lors : face au bras de fer annoncé des « nouveaux barbares » avec les démocraties, comme disait BHL dans le Pearl (16) , se méfier, d’abord, de tous ces permanents de l’ « université mondiale » récemment évoqués par Jean-Claude Milner, spécialisés dans l’antisionisme démonologique et du « circulez-rien-à-voir » (17) ; ne pas trop fréquenter ces piètres penseurs, ajoute Berman, qui « sont en fuite, prompts à ricaner des musulmans progressistes au franc-parler et réticents à dire la vérité sur la réalité de l’islamisme » ; tenir en respect tous ces idiots utiles auprès desquels, selon la juste formule d’Alain Finkielkraut, «les nouveaux démons de l’islamo-progressisme font l’objet de toutes les indulgences».

Ensuite et surtout, soutenir, partout où ils se trouvent, ceux que BHL appelle « les fils de Massoud ». Les aider. « Tikkuniser » pour eux. Donner « renforts et munitions » à cette «majorité du monde musulman qui aspire silencieusement, comme les femmes d’Algérie par exemple, ou comme les musulmans de Bosnie-Herzégovine, à la liberté de jugement et de croyance, la démocratie, le droit au blasphème, l’égalité des sexes, bref, les valeurs prônées par Voltaire » (18)

Car l’histoire n’est pas finie. History is still on the move, insiste BHL, en paraphrasant Toynbee.

Les escadrons de la mort djihadiste, les « assassins de Pearl », n’ont pas gagné la partie.

Il faut se tenir, avec une sereine détermination, aux côtés des enfants de Massoud, de tous les enfants de cet islam de lumière et de paix, et résister à ceux que Spinoza, face à d’autres fanatismes, nommait les ultimi Barbarum…

Le philosophe, cela dit, n’est pas naïf. Son espérance n’endosse pas la forme d’un happy end. Il sait qu’un concept opératoire, un « bon » concept comme celui de « fascislamisme », n’abolit pas les problèmes qu’il désigne. Il sait également que la bataille des fanatismes contre les démocraties a été relancée dans la roue de l’Histoire et qu’il est peu probable de la voir s’éteindre : le « stock, que l’on croyait fini, des barbaries possibles », écrit-il, dans le prologue des Réflexions sur la guerre, le mal et la fin de l’Histoire, s’est « augmenté d’une variante inédite ». Mais au moins le concept de fascislamisme permet-il d’y voir plus clair, et d’aborder le Kampfplatz les yeux ouverts. En replaçant l’islamisme radical dans la longue nuit européenne des totalitarismes, ce philosophème a le mérite de faire ressortir l’extrême modernité de la dernière en date des «religions séculières». L’islamisme radical, c’est sa force d’attraction, est moderne, d’une terrible et impavide modernité. Ce n’est pas, avant tout, un archaïsme entêté, c’est un futurisme exalté : il est affecté d’un haut degré d’adéquation à l’époque, décrite par Heidegger, de la pensée calculante et de la neutralité technique. Omar Sheikh, l’assassin anglo-pakistanais de Daniel Pearl, auquel BHL, dans Qui a tué Daniel Pearl ? (Grasset), consacre un portrait d’une troublante finesse, a commencé par être un jeune homme sociologiquement intégré, et unanimement apprécié par tous ceux qui l’ont côtoyé. Issu d’une famille tranquille, sans lien avec le djihadisme, il a fait – brillamment – ses classes à la London School of Economics. Mais raconte BHL, un moment est venu, un moment d’hypnose et de basculement tragique, où son esprit critique, et ses vertus d’auto-examen cultivées dans les meilleures écoles anglaises, a cédé à la fascination de la pureté.

Comment ce pur produit de l’Occident éduqué et technicisé est-il devenu un militant radical du terrorisme anti-occidental, « hijacké » et reprogrammé mentalement par le bourrage de crâne des madrasas ? C’est l’énigme vertigineuse qui tient en haleine l’auteur du « romanquête ».

Il ne prétend pas, totalement, y répondre.

Il ne pense pas non plus pouvoir éclairer toutes les zones d’ombre de sa trajectoire homicide.

Face au passage à l’acte fascislamiste dont l’assassin de Daniel Pearl a fourni l’exemple, BHL ne congédie pas toutes les apories. Il ne prétend expliquer l’ « inexplicable ». Sa pensée reste à l’enseigne de l’epokhè.

Mais elle assume, parallèlement, l’urgence de la sempiternelle question léniniste : « que faire ? ».

Dans l’incertitude du moment présent, dans l’indécidabilité d’une époque où les révolutions arabes hésitent entre le « versant sud de la liberté », comme dit Mahmoud Hussein, et la reconstitution de la servitude, BHL réaffirme le refus voltairien des consolations, des théodicées, de cette « monadologie providentielle » imaginée par Leibniz. La négativité aveugle du djihadisme, exige, selon lui, un « volontarisme » sans fondation ni certitude ontologique. L’auteur de Qui a tué Daniel Pearl ? évoque, dans sa préface à Voltaire, un « scepticisme sans le désespoir ».

Avant de reprendre à son compte le commandement voltairien, qui est comme l’arkhè du « lévysme » : le commandement de ne plus « rester oisif dans les ténèbres ».


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(1) Le Serment de Tobrouk, DVD.
(2) Rapport au président de la République et au Premier ministre sur la participation de la France à la reconstruction de l’Afghanistan, Grasset / La Documentation française.
(3) American Vertigo, Melville House et Grasset, 2006
(4) Bloc-notes du Point, 23 décembre 2010.
(5) Le Point, op. cit. 23 décembre 2010.
(6) Entretien avec nouvelobs.com, 8 février 2008.
(7) cf. notice « VOLONTE DE PURETE / VOLONTE DE GUERIR
(8) Pièces d’identité, Grasset, p. 1268
(9) Ce grand Cadavre à la renverse, Grasset, 2007, p. 338
(10)Ce grand Cadavre à la renverse, op. cit., p. XX
(11) cf., à nouveau, notices « VOLONTE de PURETE », et « VOLONTE de GUERIR »)
(12) L’Etoile jaune et le croissant, Mohammed Aïssaoui, Gallimard, 2012
(13) Voltaire, le philosophe ignorant, préface de Bernard-Henri Lévy, Biblio-essais, p. 16
(14) L’Occidentalisme, Ed. Climats (2006)
(15 )Croissant fertile et croix gammée Le IIIe Reich, les Arabes et la Palestine Verdier, 2010
(16) Qui a tué Daniel Pearl ?, Grasset, 2003
(17) Jean-Claude Milner dans l’émission « Répliques », France Culture, 27 octobre 2012.
(18) Voltaire, le philosophe ignorant, préface de Bernard-Henri Lévy, Biblio-essais, p. 15.


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