Ses Combats – 2010 : sauver Polanski (par Philippe Boggio)

BHL POLANSKI 1Quand Bernard-Henri Lévy prend fait et cause pour Roman Polanski, dans les derniers jours du mois de septembre 2009, sans doute n’imagine-t-il pas la violence des querelles que l’arrestation du cinéaste, puis sa prise de parti, lui, Bhl, va engendrer.

Non pas en Suisse où les autorités judiciaires et une partie de l’opinion paraissent s’arranger de la perspective d’une extradition vers les Etats-Unis. Pas même Outre-Atlantique où les médias, surtout populaires et télévisuels, approuvent sans réserve la reprise d’une chasse, si tardive, par la justice californienne, de Polanski le fugitif. Mais, curieusement, en France même où va être souvent chipoté au réalisateur du Pianiste, naturalisé depuis 1978, le soutien élémentaire, de principe, qu’un pays doit, jusqu’à plus ample informé, à l’un de ses ressortissants poursuivi à l’étranger ; où va se lever, brutalement, sur internet mais pas seulement, une campagne d’amalgames et de phantasmes, un battage moralisateur à courte vue, qui va voir des intellectuels, des hommes politiques et, étonnamment, même à gauche, rejoindre à la curée populaire.

Mais prenons les choses dans l’ordre. Le samedi 26 septembre, Roman Polanski est appréhendé, à Zurich, alors que le Festival du film de la ville doit l’honorer pour l’ensemble de son œuvre. La justice helvétique a choisi d’obtempérer à la réactivation d’un mandat international, délivré… en 1978, par les autorités américaines, pour le détournement de mineure dont le cinéaste s’est rendu coupable, trente ans plus tôt, à Los Angeles, sur la personne d’une jeune fille de 13 ans. Pour cette faute, le réalisateur a déjà passé quarante deux jours en prison, fin 1977. Puis, redoutant la décision finale d’un juge sensible à sa propre médiatisation, et soucieux de sa réélection, craignant que soit finalement fait un exemple sur son dos, il a quitté les USA. Ses avocats n’ont, par la suite, jamais cessé de poursuivre sa défense à distance; dédommagée, la victime a retiré sa plainte et, à plusieurs reprises, exprimé clairement son souhait que soit mis fin à cette affaire d’un autre temps, même pour elle. Mais Roman Polanski n’a jamais remis les pieds aux Etats-Unis.
Et voilà qu’on nie le temps écoulé qui a, partout, pour une part, dans les démocraties, valeur d’atténuation, de prescription, voire de pardon ! Voilà que, dès les heures suivant l’arrestation zurichoise, un brutal courant d’opinion ramène toute l’affaire au présent de 2009, comme un fait divers servi chaud, confondant un dossier compliqué, forcément obscurci par les années, avec la chronique sécuritaire immédiate. Des artistes de cinéma, à commencer par les responsables du festival de Zurich, critiquent bien l’arrestation de Polanski. Les autorités françaises témoignent, certes, de leur inquiétude, interrogent les responsables suisses et américaines, disent leur solidarité avec l’auteur de Chinatown, même à l’Elysée, même à L’UMP. Mais c’est le monstre caricatural, dealer d’idées simplistes, qui se montre, comme d’habitude, le plus prompt à s’indigner, et c’est face à lui que Bernard-Henri Lévy décide, dans la nuit du 26 au 27 septembre, de lancer une pétition dont les premiers signataires seront Milan Kundera, Salman Rushdie, Isabelle Adjani, Pascal Bruckner – puis, le 8 octobre 2009, de dresser comme barricade un premier Bloc-Notes du Point. « Abuser d’une fille de 13 ans est, évidemment, un crime grave », prend-il bien soin de préciser, pour prévenir tout malentendu. Il ajoute : « et être un artiste de génie n’a jamais constitué, pour quelque crime que ce soit, une circonstance atténuante ». Mais, « vu le vent de folie » en train « de souffler sur les esprits », il se contraint à une démonstration lente, pédagogique, en sous-parties numérotées, comme il s’y emploie lorsque les choses s’enveniment et qu’il croit utile de les sérier.

Il rappelle que Polanski n’est pas l’auteur d’un viol et que tenter, comme il le lit déjà un peu partout, d’assimiler le cinéaste à Charles roman-polanski 1Manson, le psychopathe qui avait tué sa femme enceinte, Sharon Tate, dans les années 70, est « une insulte au bon sens, une atteinte à la raison, la porte ouverte à toutes les confusions ». La victime, ensuite, s’est « désistée », observe-t-il. Trente ans plus tôt, il n’y a pas eu viol, mais détournement d’une mineure, amenée par sa mère à une séance de photos pour Vogue. La brutale arrestation, en Suisse, du cinéaste, sa mise en prison, au seul motif d’une demande américaine, qui est en tous points celle émise en 1978, vont à l’encontre des « exigences de la compassion ». C’est l’honneur d’une collectivité, enfin, de comprendre qu’elle ne peut pas juger de la même manière, avec l’usage du temps.

Il y a aussi cette poussée d’anti-élitisme, si vive à s’abattre, ces années-ci, en France. En gros : le peuple, à la base, à la circonférence du Web, imputerait la réaction des intellectuels et des artistes qui rejoignent la pétition BHL, au fait que Roman Polanski serait un cinéaste adulé. « Sa célébrité « sanctuarise » M. Polanski », dit-on. BHL, lui, est sûr de l’exact contraire.

Anonyme, sans histoire ni légende, un autre, dans une même circonstance judiciaire aurait été oublié, son crime passé par ces profits et pertes dont la justice des hommes est forcément coutumière. « La célébrité ne protège pas Roman Polanski, note-t-il, elle le dessert » ; cette inversion en fait « (…) non pas un justiciable ordinaire, mais un symbole – et qui de son éventuelle comparution, ferait un « grand bazar » politico-cathodique davantage qu’un procès équitable ». La Règle du Jeu, d’ailleurs, qui est la revue en ligne à partir de laquelle Lévy mène bataille, commande une enquête sur tous les crimes sexuels de même nature commis la même année. Et qu’est-ce qu’elle découvre ? Que, de tous les délinquants dont les archives de la justice américaine a gardé la trace, le seul à avoir fait de la prison est… Roman Polanski ! Cqfd…

Bernard-Henri Lévy s’émeut de savoir le fond de l’affaire ainsi pris en otage par « le parfum de justice populaire qui flotte autour de tout cela et transforme les commentateurs, les blogueurs, les citoyens, en autant de juges assermentés au grand Tribunal de l’Opinion ». Il les appelle « les tricoteurs et les tricoteuses ». Il les accuse de vouloir confondre Polanski avec le pédophile belge Dutroux. Il leur reproche de négliger cette violence californienne à effet retard, relancée sciemment par un nouveau procureur, « affamé de reconnaissance et de gloire », et qui mise sa réélection, lui aussi, « sur la vindicte d’électeurs chauffés à blanc ». Il plaide. Il ferraille. Il ne rate aucune péripétie de l’affaire. Il jette toutes ses forces, et celles de sa revue, dans la bataille. Pourtant son point de vue semble parfois quasi inaudible. L’ignoble, l’expéditif, prennent toute la place, ces semaines-là, à l’automne 2009. Roman Polanski est placé en détention, deux mois et demi durant, dans la prison de Winterthur. Puis ses avocats obtiennent que le cinéaste, âgé de 76 ans, soit placé en résidence surveillée, un bracelet électronique à la cheville, dans le chalet qu’il possède à Gstaad. Comme ça, outre ses gardiens, tous les médias suisses et occidentaux, qui campent à quelques dizaines de mètres, pourront s’assurer que le fugitif est sous bonne garde – la leur.

BHL EUROPE 1La Règle du jeu, donc, a pris la tête du combat. Elle veut introduire un peu plus de sérénité judiciaire dans le mauvais procès fait au réalisateur. Une autre pétition lancée, elle, au moment du Festival de Cannes, cette fois avec Jean-Luc Godard et à l’adresse des collègues de Polanski présents dans la sélection cannoise de 2010. Des articles. Des pamphlets. L’écrivain Yann Moix, chroniqueur régulier de la revue, qui, dans un livre, La Meute (1), s’emporte abruptement contre les Suisses. Bernard-Henri Lévy lui-même rend visite, plusieurs fois, au réalisateur. Il donne des interviews à la presse helvétique (2). Parle à la télévision. Interpelle les académiciens français à qui il rappelle que Roman Polanski est membre de l’Institut, donc l’un des leurs. Il organise même, avec son ami Olivier Corpet, patron de l’Imec, un déplacement à Gstaad de trois membres de l’Institut menés par Michaël Levinas. Il multiplie les interventions, aux USA, dans le Huffington Post, ce journal en ligne qui est devenu sa base et son lance-roquettes. On l’entend s’énerver chez Jean-Pierre Elkabbach, sur Europe 1. Disséquer l’affaire, sur France-Culture, dans une conversation avec Florence Colombani. Il ne parle plus que de cela. Ne pense plus qu’à cela. On raconte même qu’il fomente un audacieux projet d’évasion par les airs que Roman Polanski refuse fermement. Roman Polanski, en revanche, choisit La Règle du jeu, à deux reprises, pour briser le silence où, nouveau masque de fer, on tend à s’enfermer. D’abord, à la Noël 2009, pour dire sa gratitude à ceux qui lui ont écrit leur sympathie (3). Puis, quatre mois plus tard, pour rendre public un plaidoyer pour sa défense (4), Je ne peux plus me taire, que Lévy fait en sorte de voir reproduit, le même jour, dans les trois plus grands quotidiens (francophone, alémanique, italophone) de Suisse et dont les arguments vont enfin commencer de retourner l’Opinion – et, au-delà de l’Opinion, le jugement et l’avis des autorités suisses.

Lévy, d’abord, a les plus grandes peines à se faire entendre. Les juges du « Tribunal d’Opinion » font trop de bruit. Sans s’embarrasser de nuances. C’est Daniel Cohn-Bendit qui déclare que Polanski doit être jugé comme n’importe qui. Ou le producteur Luc Besson, qui bisse. Plusieurs ex-quadras du PS, Manuel Valls, Arnaud Montebourg, Benoît Hamon, à leur tour… Mais jugé de quoi ? A entendre leurs simplifications médiatiques, à tous, n’importe quel visiteur, de séjour en France, comprendrait qu’on vient d’inculper une sommité, mais qu’une poignée de chics intellectuels, par corporatisme ou privilèges de classe, entendent néanmoins que celle-ci échappe à la prison.

Quel procès ? Pour un crime de quelle décennie ? Au bout de quelle procédure judiciaire ? Au fond, tout le monde, à des degrés divers, s’aligne sur la manip démagogique et électoraliste du Front National, toujours percutant dans l’amalgame, qui parvient à faire croire que le réalisateur vient de violer une petite victime. Mieux : qu’il a même un complice. Enfin, un parrain politique, dans l’affaire. Frédéric Mitterrand, nouveau ministre de la Culture qui a, peut-être imprudemment, apporté son soutien au cinéaste avec un argument malencontreux, quand il a dit son regret « qu’une nouvelle épreuve soit ainsi infligée à celui qui en a déjà tant connu ». Allusion au passé de Roman Polanski : son enfance dans le ghetto de Cracovie ; la disparition des siens et la mort de sa mère, à Auschwitz ; la censure de ses œuvres dans la Pologne stalinienne ; l’assassinat de Sharon Tate par les disciples fous de Charles Manson ; enfin, cette interminable procédure, ces fuites, ces exils, toute une suite de vie sous la menace, pour un détournement de mineur regretté, dans la villa inoccupée de l’acteur Jack Nicholson, sur Mulholand Drive….Marine Le Pen saute sur l’occasion. Pendant une émission, elle cite des passages d’un livre, La Mauvaise vie, paru en 2005, roman autobiographique, de Frédéric Mitterrand, dans lequel celui-ci confesse avoir entretenu des relations sexuelles avec de jeunes hommes, en Thaïlande (5). « Tourisme sexuel !», accuse le FN. Voilà l’élite avec deux pédophiles sur les bras. Un vieux cinéaste pervers et impuni, et un neveu de président, ministre en exercice, qui chasse dans les bars de Bangkok.

Mais la vague de haine finit par refluer. Se lasse-t-elle ? Passe-t-elle à un autre fait divers ? A d’autres soupçons goguenards ? Ou est-ce le fait que Bernard-Henri Lévy a tenu bon et que son côté bagarreur a fini par porter ses fruits ? Sa revue, et plus encore le nouveau site internet qui l’accompagne, sont devenus, je le répète, le point de rencontre de tous ceux qui cherchent encore un peu de sérénité et d’impartialité dans cette histoire. Lui-même sera devenu, pendant ces mois, l’inlassable stratège d’une bataille qu’il mène avec la compétence d’un avocat et la foi d’un mystique laïc. Le 13 juillet 2010, une décision de non extradition à l’égard de Roman Polanski est enfin prise par la justice suisse. Le réalisateur est libre de ses mouvements. Il peut quitter son chalet. Bhl a gagné. Son combat néo-dreyfusard a payé. Lui qui n’aime pas Péguy n’a jamais été si proche de ce Péguy tant détesté que dans cette façon de s’emparer du cas d’un homme et de voir, à l’aune de ce cas, toutes les injustices, toutes les folies d’une société grossies jusqu’à la folie.

Philippe Boggio

1) La Meute, Grasset, 2010
2) Interview au Matin Dimanche, 19 décembre 2009, La Règle du jeu.
3) Lettre de Roman Polanski à Bernard-Henri Lévy, 27 décembre 2009, La Règle du jeu.
4) Lettre de Roman Polanski adressée au site de La Règle du jeu, le 2 mai 2010.
5) Robert Laffont

Né en 1950, ancien grand reporter au Monde, est l’auteur de nombreux ouvrages parmi lesquels les biographies de Coluche (Flammarion, 1991 et 2006), de Bernard-Henri Lévy (La Table Ronde, 2005) et de Johnny Halliday (Flammarion 2009).

Photo 1 : Bernard-Henri Lévy et Roman Polanski (c) D.R.
Photo 2 : Novembre 2010. Roman Polanski (c) Vincent Bitaud.
Photo 3 : Bernard-Henri Lévy (c) D.R.


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2 commentaires

  • Béatrice dit :

    Pour ma part je ne peux que cautionner votre article. Ce qui pour moi a été le plus affligeant dans cette affaire Polanski, c’est que tous ceux qui se sont indignés voire insurgés contre Polanski – sans connaître exactement ce qui s’était passé en 1977 – l’ont fait non pas par intégrité morale mais bien pour faire leur propre publicité… Le seul qui a eu le courage d’aller jusqu’au bout de son enquête c’est BHL. Rien ne l’obligeait à le faire. Il découvre alors que, cette années-là, 1977, parmi tous les délinquants dont les archives de la justice américaine a gardé la trace, le seul à avoir fait de la prison est… Roman Polanski ! Sincèrement, heureusement qu’il y a un BHL qui a soif de la vérité et qui, malgré toutes les incompréhensions qu’il rencontre, continue des combats qu’il juge légitimes. Dans cette folie générale, engendrée par l’arrestation de Polanski, qui se mettait un peu à la place de Polanski, de sa femme Emmanuelle et de leurs deux enfants? Chacun essayait de régler ses propres comptes en fonction de sa propre histoire sans se renseigner exactement de ce qui avait pu se passer en 1977. D’autant plus que Samantha Geimer réclamait, elle, à cor et à cri, que cette affaire soit définitivement close, et elle ajoutait même que tout ce tapage médiatique qui tournait au lynchage médiatique lui a fait et lui faisait bien plus de mal que ce qu’elle avait vécu en 1977!
    Pour moi et tous mes amis ce fut un véritable soulagement que la Suisse décide de ne pas extrader Polanski aux USA…

  • MARTIN dit :

    Monsieur,
    Je viens de vous entendre dire à la télé dans l’émission que les Français étaient racistes. Pour ma part, je tiendrai un propos nuancé en déclarant qu’ils sont devenus sectaires. Je veux dire par là que ce n’est pas la couleur de la peau ou la religion qui fait réagir les Français mais le comportement violent de certains immigrés. J’en ai discuté avec des personnes qui ont tous la même réaction: il ont peur. Mais comme il s ne sont pas capables de séparer le bon grain de l’ivraie, ils mettent tous les immigrés dans le même panier en ciblant malgré tout les arabes et les noirs par ce qu’ils ont des yeux et qu’ils entendent. Paradoxe, il y a ces gens là qui généralisent et d’autres comme vous qui n’ont fait aucun constat par eux-mèmes. C’est une minorité très agissante et violente qui agissent et on ne peut pas ou ne veut pas les arrêter. Les choses vont s’aggraver avec le flot des immigrés qui va nous arriver. Un conseil, n »allez pas à l’étrager, rester en France et regardez et écoutez.
    Salutations.
    G. MARTIN

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