Ses Combats – 2007 : au coeur du Darfour (par Richard Rossin)

French writer Bernard Henri LŽvy in Darfour/SoudanJ’ai rencontré Bernard-Henri Lévy pour la première fois en 1979 lors de la naissance du Comité un Bateau pour le Vietnam alors que des millions de vietnamiens fuyaient par la mer le régime vietminh censé les libérer. On les appelait les boat people. Avec le recul ceux-là étaient victimes de l’anti-américanisme le plus primaire. Et si les exactions des uns n’excusent pas les exactions des autres, je crois que notre analyse de la guerre au Vietnam était un peu courte. Nous avions jeté le bébé avec l’eau du bain, si l’on peut dire.

Bref, Bernard-Henri Lévy était là et je dois dire que j’avais été, comme tout le monde, à la fois fasciné par son intelligence brillante, sa capacité d’analyse, sa culture, son charisme et à la fois agacé par le sentiment qu’il donnait « d’avoir une mission », d’avoir forcément raison et un ego qu’au moins, lui, ne cachait pas. Il faut ajouter qu’il y avait aussi d’obscures querelles de personnes auxquelles je ne comprenais rien. Je ne comprends, d’ailleurs, toujours pas ces futilités et vanités. Le naturel mène au galop près des amis et fait prendre des partis qui ne sont pas guidés par la raison ou qui, s’ils le sont, le sont par des raisons obscurcies par le cœur. Je suis fidèle en amitié et ce n’est pas toujours facile.

Puis, il y a eu la publication du « Testament de Dieu » qui m’a beaucoup marqué. Le temps passant j’ai appris qu’il était au Sud Soudan ; j’avais été, moi, dans l’Est du Soudan tenter de soulager le sort terrible des Juifs d’Ethiopie qui se cachaient dans les camps de réfugiés et j’avais rencontré à Khartoum le Dr John Garang, l’homme qui dirigeait le SPLM, mouvement de libération démocratique qui luttait à l’époque pour la survie des non musulmans soudanais. BHL était donc là, lui aussi. Sourire de connivence…

Voila l’atmosphère générale qui fait que je ne fus pas surpris lorsque Bernard-Henri Lévy m’appela. Il était au Tchad avec mes amis François Zimmeray, Simone Rodan et Dominique Sopo accompagnés de Laurent Fabius dans son costume blanc impeccable. Donc, Bernard-Henri Lévy m’appela parce qu’il ne voulait pas se contenter de cette virée dans un camp tchadien. Il en voulait plus. Il voulait voir ce qu’on disait qu’il se passe. Et il voulait le voir de l’intérieur, et de ses yeux. Il voulait être un témoin réel. Il voulait pouvoir s’élever en conscience et en connaissance de cause. Et commencer, donc, quels que soient les risques, par aller sur le terrain et entrer au Darfour.

Je venais de faire depuis peu la première virée clandestine au Darfour de plus 500 km à partir du Tchad avec les hommes du Mouvement de Libération du Soudan présidé par Abdul Wahid Al Nour. Ce mouvement né en 1992 à l’Université de Khartoum lutte pour un Soudan fédéral, démocratique et laïc !! Bernard-Henri Lévy voulait pouvoir profiter de mon expérience et de mes relais. Il voulait faire le même trajet que moi.

Je l’ai prévenu que se serait difficile et éprouvant. Il n’en avait cure. Et je dois dire qu’il n’a pas été déçu. D’abord 24 heures d’attente imprévue à la frontière dans une espèce de Fort Sagane au cœur du désert, un lieu improbable, sans rien à faire, sous un soleil de plomb, à l’écoute d’un téléphone qui retarde de fraction d’heure en fraction d’heure l’arrivée de l’escorte promise. Il y a là de quoi éroder les âmes les mieux trempées. D’autant que j’apprends entre temps qu’il y a eu un accrochage à l’endroit où Lévy et ses amis (Gilles Hertzog et le photographe Alexis Duclos) doivent passer, et qu’il faut « nettoyer » le passage et assurer la sécurité autant que faire ce peut. Je transmets et assure que j’ai vécu, peu ou prou, la même chose. Il se fait confirmer l’évènement par l’armée française et attend donc.

Evidemment les conditions de voyage sont plus que spartiates. Mais cela non plus n’est pas de nature à gêner ce grand témoin. Sa notoriété et ses qualités journalistiques vont pouvoir être utilisées à plein. On va enfin parler du Darfour, le vrai, pas celui des visites guidées dans des camps-Potemkine. Je sais l’énergie de l’homme d’engagements. Il témoignera partout dans le monde et ses papiers auront un grand retentissement. Il fait partie des très rares qui ont vu les villages brûlés, des fillettes violées, des charniers, des gens errants se refusant aux camps de réfugiés à la sécurité mal assurée face aux hordes des supplétifs gouvernementaux voire de l’armée. Il témoigne de son étonnement de voir les hommes du SLM payer, dans les zones encore libres, ce qu’ils achètent et ne se servent pas sur la bête. Il témoigne des discussions, le soir, sur la démocratie et son sens, de la volonté de la population de voir la religion séparée de l’Etat – et, pourtant, tous sont musulmans ! Il voit parfois des femmes commander des hommes. Suprême élégance, il donnera le fruit de ses piges au SLM dont le président vit à Paris pour le moins chichement et parfois dans des squattes.

Affronter la chaleur, la solitude et la peur… Puis le bombardement de partie de son chemin de retour – heureusement juste après son passage (comme mon oasis de départ fut bombardé par les Soudanais)… Tout cela n’a pas été le pire. Le pire était à venir.

Bernard-Henri Lévy se lève et organise avec nous, Medbride de François Zimmeray et SOS racisme présidé par Dominique Sopo, un meeting à la Mutualité avant les présidentielles de 2007. J’avais fait venir mon ami FRANCE-DARFUR-MEETINGBernard Kouchner qui sentait, ce jour là, la victoire des Darfouris proche… Les candidats démocrates viendront signer un engagement et Bernard-Henri lira, à notre grande surprise, un message ferme du Président Chirac.

Le pire ce fut d’abord un quarteron d’experts en « soudanologie » et spécialistes auto proclamés en droits humains se déchainant dans la presse et les médias alternatifs : il n’y connait rien et, d’ailleurs, l’orthographe des noms de villages n’est pas bonne (il n’y a pas d’orthographe des noms propres ni de panneaux indicateurs au Darfour); les lieux sont toujours 5 ou 10 km plus loin (mais d’où), etc… Bref interdit de parler du Soudan. Interdit aux hommes de s’intéresser au sort d’autres hommes. Enfin, il ne faut pas titiller le président Béchir, il pourrait être encore plus méchant !! Il y avait déjà près de trois cent mille morts, plus de deux millions de réfugiés… et il ne fallait pas prononcer les mots de crimes contre l’Humanité ni de génocide, disaient ces prétendus experts en pinaillant sur les définitions et les intentions. Le procureur Ocampo du Tribunal Pénal International les a finalement rattrapés, ces soit disant experts, en 2008, puis en 2010.

Le pire se sont aussi les politiques de tous poils et de tous lieux avec leurs contorsions qui se veulent tout en finesses byzantines. Il n’y a plus de terroristes au Soudan puisque Béchir a livré Carlos à la France et expulsé Oussama Ben Laden. Mais Béchir accueillant les gens du Hamas et leur offrant maisons et camps ? Mais Oussama n’était-il pas parti seul, laissant ses hommes sur place ? Et l’accord militaire officiel avec l’Iran qui laisse ses pasdarans? N’a-t-il pas fallu bombarder un convoi d’armes pour le Hamas près de Port Soudan ? Béchir veut la paix disait-on dans les chancelleries – mais alors pourquoi continue-t-il de bombarder des villages ? Il ne veut pas la mort de son peuple – mais, alors, pourquoi empêche-t-il les acheminements, renvoie-t-il les humanitaires ? Tandis que la manne pétrolière fait affluer l’argent, pourquoi continue-t-il d’envoyer ses supplétifs barbares et laisse-t-il les soins et l’alimentation de ses réfugiés aux soins de la communauté internationale ? Béchir réinstalle sur les terres qu’il a vidées de ses habitants des immigrants dits « arabes » et les diplomates invoque la souveraineté nationale qui laisse les citoyens propriété des bourreaux. D’aucuns croient même que Béchir acceptera un référendum d’autodétermination qui laisserait l’indépendance au Sud Soudan d’où vient l’essentiel du pétrole et de la gomme arabique… Ce sont des fabricants de guerre.

French writer Bernard Henri LŽvy in Darfour/SoudanBernard-Henri Levy sera de tous les combats. Il fait corps avec ses amis politiques, il fait face aux dénigreurs, il organise rencontre sur rencontre, écrit, vitupère, m’ouvre les colonnes de sa revue la Règle du Jeu et les ouvre aussi à Abdul Wahid Al Nour auquel sa porte est toujours ouverte et qui continue de vivre dans des conditions indignes, il tente d’améliorer son sort. Quant un commandant du SLM passe à Paris, il veut toujours que je l’emmène voir Bernard-Henri Lévy pour l’embrasser ; quand on a peu d’amis sur Terre, on aime les voir. A plusieurs reprises la France menace d’expulser ce combattant de la liberté qu’est AW Nour au motif qu’il ne veut pas aller à tel ou tel endroit pour des négociations dont il sait l’inanité et qui ne peuvent avoir lieu sous les bombes qui massacrent des civils, Bernard-Henri Lévy est toujours monté au créneau. Il a toujours, de sa notoriété et de son talent, fait un rempart, voire un levier, pour ses amis Darfouris.

Avoir un ami et un soutien comme lui, est plus qu’une aide c’est aussi un réconfort dans la bataille. Il en est toujours beaucoup pour moquer depuis leur bureau parisien mais peu, très peu, se lèvent et tendent la main. Au moins, lui fait. Parfois nous nous sentons bien las et bien seuls mais Bernard-Henri Lévy est toujours là pour relever la flamme.

Richard Rossin

Médecin, chirurgien orthopédiste, et surtout humanitaire de la première heure Richard Rossin a été Secrétaire général de « Médecins sans frontières », cofondateur de « Médecins du Monde »; actuellement, Délégué général du Collectif Urgence Darfour. Il est aussi écrivain, poète et a déjà publié de nombreux ouvrages comme, l’univers est une histoire d’amour (éditions Sens et Tonka, 2000).

Photo 1 : Bernard-Henri Lévy au Darfour-Soudan au village de Beirmazza, parlant avec Rocco, chef de l’Armée de Libération du Soudan. (c) Alexis Duclos.
Photo 2 : 20 mars 2007. Retour de son voyage clandestin au Darfour, Bernard-Henri Lévy au Palais de la Mutualité à Paris. (c) AFP.
Photo 3 : Dans le village de Loukoubeké, village attaqué par les Janjawids. (c) Alexis Duclos.


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