Roland Barthes

Roland BarthesEntre Lévy et Barthes, cela commença mal.
Cela commence en septembre 1966 au lycée Louis le Grand, l’antichambre de la rue d’Ulm, où Lévy vient d’entrer en hypo-khâgne. Voulant décliner le mot de passe qui l’intronisera admis dans le cercle de ses condisciples, ces jeunes génies en herbe, tous lauréats du Concours général, celui-là en français, celui-ci en philosophie, cet autre en grec et en latin, et qui incarnent au yeux de l’impétrant l’aristocratie de l’intelligence, Lévy cite à la cantonade le nom de Roland…Barthes.

Blasphème ! Clameur indignée des sachants. Résultat, de l’aveu même du coupable : une année entière à remonter la pente et regagner à la force du poignet l’estime de ses « petits camarades » sans aménité ni indulgence sur la nomination juste des hommes et des choses.

Cela, en revanche, va aller très bien, quelque dix ans plus tard, lors de la parution en fanfare de La barbarie à visage humain. L’une des premières critiques du livre parait dans Les Nouvelles Littéraires : « Ce qui m’a enchanté, c’est que votre livre est écrit. A des idées importantes, (…) vous avez donné, chose rare, le grain d’une écriture. » Et c’est signé Roland Barthes. L’éloge n’est pas mince, venant de l’auteur du Degré zéro de l’écriture, ce chantre du « neutre », qui oppose le style, cet au-delà individuel de la littérature, à la langue, collective, archaïque, qui en serait l’en-deça, dont il dira plus tard qu’elle serait « fasciste » dans son essence et qui serait le masque de l’écriture. Le style, dit encore Barthes, est comme un secret enfermé dans le corps de l’écrivain, quand la langue, elle, est un pacte obligé qui lie l’homme à la société, assigne la littérature à l’idéologie et à l’esthétique dominantes de l’heure. Toutes choses que Lévy fera siennes dans ses essais et, plus encore, ses romans, du Diable en tête aux Derniers jours de Baudelaire, ces « objets de pensée » dont la polyphonie baroque, la pluralité concurrente des points de vue, déjouent assignations et codes établis.

Nouvelle rencontre, sur le théâtre, cette fois, à travers un texte de Barthes, Le mythe de l’acteur possédé (Tome I des Oeuvres complètes, le Seuil), sur l’absurdité du thème de l’incorporation par l’acteur de son personnage. « L’idée, écrit à son tour Lévy, que le grand acteur ne s’identifie pas à son personnage mais le rencontre. La nécessaire souveraineté de son jeu. Son cynisme inspiré. Sa grâce froide. Et la foudre sèche qui tombe alors sur le plateau. » Distanciation impérative. Barthes-Lévy, ces brechtiens.

Et puis dans ce commerce silencieux à distance de Lévy et de Barthes, un ultime soubresaut, un accident posthume qui fait plus lien encore, peut-être, que les affinités littéraires : l’affaire Barthes. La Règle du Jeu, à l’initiative de Laurent Dispot, publie en septembre 1991 un fragment du cours inédit, au Collège de France, de Roland Barthes, mis au secret, séquestré, par ses héritiers (qui n’avaient pas hésité à publier le journal intime de l’écrivain), infidèles à leur mandat de faire vivre l’oeuvre de Barthes à travers ce cours parfaitement public « qu’il avait travaillé, écrit, composé, auquel il avait consacré tout son temps, tout son désir » (Lévy).

Lévy dénonce l’abus de pouvoir, l’éternelle histoire des veuves abusives, les intérêts de pouvoir, les publications posthumes au compte-goutte. Il invoque, contre l’abus du droit moral, le devoir de rébellion et de transgression.

Mais lui-même, Lévy, quel statut posthume donnera-t-il ou non par avance à son oeuvre et ses inédits ? A qui le droit moral ? Qui jugera ? Cette affaire Barthes fera-t-elle, à son endroit à lui, précédent ? Ce serait le plus juste, le plus piquant aussi, hommage d’un écrivain à un autre.

Gilles Hertzog


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