Qui a trahi le peuple kurde ? par Bernard-Henri Lévy (Document le JDD, le 22 octobre 2017)

Kurdistan2017
Ce qui vient de se passer au Kurdistan irakien est d’une tristesse infinie.

Voilà un peuple qui se bat, depuis des décennies, contre toutes les sortes de tyrannies qu’a générées, dans cette partie du monde, le terrible XX° siècle.

Voilà un grand petit peuple qui incarne, dans l’Orient compliqué, cette exception qu’est un islam des Lumières, ouvert à l’universel, accueillant aux minorités, adepte de la laïcité et du principe de citoyenneté.

Voilà des hommes, des femmes, qui, quand surgit l’Etat islamique et que le monde, stupéfié, assiste au raz de marée, sont les seuls à tenir bon et, sur mille kilomètres d’un front où j’ai eu le privilège de les voir combattre et de les filmer, font rempart de leurs corps pour éviter à la planète une épidémie d’attentats plus nombreux et plus meurtriers encore.

Et ce sont toujours eux – cela aussi, nous l’avons filmé – qui, quand vient l’heure, deux ans plus tard, de donner le coup de grâce au Califat, montent vers les lignes de Daech ; ramènent dans leurs villages les premiers Chrétiens à rentrer dans la Plaine de Ninive ; et ouvrent à l’armée irakienne les portes de Mossoul.

Or voici que leur chef historique, le Président Massoud Barzani, juge que le calvaire a trop duré et que les Peshmergas ont pris plus que leur part à la victoire sur la barbarie.

Il estime que l’heure est venue de vivre, de souffler, de voir la lueur au bout du tunnel et prend donc l’initiative d’un referendum d’autodétermination annoncé pour le 25 septembre.

Lequel referendum – il prend soin de le préciser – aura valeur consultative, ouvrira un dialogue avec l’Irak dont le Kurdistan est, pour l’heure, une entité fédérée et ne sera, en aucun cas, suivi d’une déclaration d’indépendance.

Que croit-on, alors, qui se passe ?

Les nations « amies » du Kurdistan commencent par se récrier, sur un ton de paternalisme aux relents néocoloniaux, que ce n’est pas bien ; pas le moment ; qu’il faut attendre, encore et toujours attendre, tantôt la fin des combats contre Daech, tantôt les élections générales prévues pour 2018 en Irak, tantôt la saint glin glin ; et que les Peshmergas, s’ils étaient bons à se faire trouer la peau pour servir de bouclier au reste du monde, ne le sont pas à se prononcer sur le destin de leurs enfants.

Voyant que les chefs kurdes s’obstinent dans leur projet et que, de Chingal à Souleymanieh, on plébiscite ce grand moment de vérité démocratique que va être le scrutin, le Secrétaire d’Etat américain Rex Tillerson adresse à Barzani une lettre que j’ai eue entre les mains et qui oppose à un rêve ancestral un deal à la mode Trump, indigne d’un noble peuple, et qui troque contre avantages sonnants et trébuchants le report sine die du vote.

Les Kurdes passant outre et refusant l’aumône, les chancelleries haussent le ton et déploient l’entière batterie de la mauvaise foi – à commencer par l’argument des Catalans auxquels on va donner le « mauvais exemple » : comme si Bagdad était Madrid ! comme si on pouvait assimiler un vrai peuple voulant s’émanciper d’un faux pays qui l’opprime depuis un siècle à une Catalogne partie constitutive de ce vrai Etat, pleinement démocratique, qu’est, jusqu’à nouvel ordre, l’Espagne !

Le referendum finissant par se tenir dans des conditions de transparence exemplaire puis s’avérant, de surcroît, un succès massif et sans appel, la communauté des démocraties, à l’exception d’Israël, condamne le mauvais coup porté à l’« unité », la « souveraineté » et la « stabilité » irakiennes : comme si l’Irak même n’était pas l’instabilité faite Etat ! comme si le pays de Saddam Hussein, puis de la guerre des Bush, passé sous la coupe de Téhéran, n’était pas déjà le théâtre d’une guerre civile ininterrompue entre, en particulier, Chiites et Sunnites !

Les Kurdes pavoisant alors jusque dans les rues de Kirkouk où l’on a, comme ailleurs, majoritairement voté oui, on passe de la carotte au bâton et à la menace à peine voilée : « Erdogan est mécontent ; Bachar est inquiet ; l’Iran montre les dents ; n’ont-ils pas, tous, des minorités kurdes tentées par l’irrédentisme ? décideraient-ils de vous punir que nous ne pourrions rien pour vous ! » ; et, de fait, je suis à Erbil, la capitale, le 26 septembre au soir, quand tombe la nouvelle du blocus aérien, par Bagdad, si les résultats du referendum ne sont pas, sous trois jours, « annulés » – et je suis témoin, cette nuit-là, des appels désespérés du Premier Ministre Nechirvan Barzani aux capitales occidentales qui sont aux abonnés absents.

En sorte que, quand le chef du gouvernement irakien, Haider al-Abadi, qui a reçu le message cinq sur cinq et ne se le fait pas dire deux fois, envoie vers Kirkouk et le Sinjar, trois semaines plus tard, ses « milices populaires » chiites encadrées par des Pasdarans venus d’Iran et appuyées sur la neuvième division blindée irakienne et des unités du contre-terrorisme entraînées par les Américains, on laisse faire ; on laisse passer ; Washington, dont les satellites repèrent le moindre mouvement sur le terrain, donne inévitablement son feu vert au départ des chars Abrams et des Humvees ; et pas une voix ne s’élève quand cette armada surpuissante se rue sur les Peshmerga dont nul n’ignore qu’ils ont, eux, pendant la guerre anti Daech, reçu leur matériel au compte-goutte et se retrouvent, désormais, privés d’armements lourds et d’antichar.

On a dit, et c’est vrai, que la percée des milices, a été grandement facilitée par la discorde dans les rangs Kurdes et par la trahison de plusieurs  responsables de l’UPK, le parti de Jalal Talabani, rival historique de Barzani et décédé au lendemain du referendum : on a su très vite, en effet, que les redditions furent dûment négociées entre le fils aîné de Talabani, Bafel, et un proche du général Qassem Suleimani, le proconsul iranien dont il est établi qu’il était sur zone pendant les préparatifs de l’opération et au-delà.

On a aussi dit que, même fidèles à Barzani, les commandants de secteur se sont retirés sans combattre – et cela, en revanche, n’est pas exact. Dans certains cas, oui, bien sûr, ils prirent la décision, vu l’écrasante disproportion des forces, de ne pas conduire leurs hommes à la boucherie. Mais ce que les media ont peu dit c’est qu’à Taza par exemple, au sud-est de Kirkouk, les Peshmerga résistèrent jusqu’à épuisement des munitions ; ou que, plus au sud, à Tooz Khormato qui fut un champ de mort de l’Anfal, le génocide de 1988 perpétré par Saddam Hussein, ils ont tenu 24 heures avant d’être pris à revers et, comme si l’Histoire se répétait, de se voir décimés en même temps qu’un nombre indéterminé de civils ; ou encore que, ce vendredi, 20 octobre, à l’heure où j’écris et alors que les miliciens chiites sont parvenus à  50 kilomètres d’Erbil, les Peshmerga se battent à un contre dix et l’emportent.

Mais la vérité vraie est qu’il y a là une séquence qui restera gravée dans les mémoires, par-delà ses péripéties militaires, comme un moment de grande infamie.

Pour les Kurdes, qui avaient cru à la gratitude des démocraties, la pilule est amère : « nous pensions que le monde avait changé », m’a dit, au soir du déclenchement de cette guerre, le général Sirwan Barzani que j’avais quitté,  deux mois plus tôt, au Palais de l’Elysée où nous montrions au président Macron mon film sur la bataille de Mossoul ; « nous pensions, a-t-il poursuivi avec, dans la voix, une émotion que je ne lui avais jamais connue, que les Etats-Unis et l’Europe étaient avec nous autant que nous avons été avec eux face à Daech ; eh bien nous nous sommes trompés ; tout ça, c’était du faux, de la fumée pour les opinions ; nous voilà revenus aux temps où nous n’avions d’amis que les montagnes du Kurdistan ; le général de Gaulle, dont vous me parlez souvent, avait raison – les peuples n’ont pas d’amis ».

Pour la nouvelle bande des quatre composée des alliés de circonstance que sont Erdogan, al-Assad, Abadi, Khamenei et dont le seul ciment est la haine de la liberté et du droit, pour, notamment, l’Iran dont les miliciens ont paradé dans les rues de Kirkuk, occupé le gouvernorat, pillé et brûlé les maisons notoirement kurdes, c’est une bénédiction ! On sait, à maints indices, que Téhéran attendait son heure pour mettre au pas ces Kurdes à la nuque raide dont les velléités d’indépendance étaient un obstacle à la continuité du fameux croissant chiite qui va du Liban du Hezbollah à Bahrein en passant par l’Iran, l’Irak et la Syrie. Des observateurs dignes de foi attestent que, le soir de la chute de Kirkouk, autour de 20h, lors d’une réunion au siège du PUK, non loin de la base aérienne K1 où stationnent des conseillers américains, un officier iranien surnommé Eqbalpour hurlait, le doigt sur une carte, devant des gradés kurdes atterrés, « si vous refusez de vous rendre, je vous attaquerai ici, et ici, et ici ». Et je suis en mesure d’apporter, moi-même, deux témoignages qui vont dans le même sens. Le 11 octobre, dans la nuit, à Paris, un SOS téléphonique du président Barzani dont je répercutai aussitôt les termes et qui décrivait les mouvements de troupes en cours, la présence en leur sein de Gardiens de la révolution venus de Téhéran et la tuerie qui s’ensuivrait si ne leur était pas intimé l’ordre de stopper immédiatement. Et puis, un an plus tôt, à la veille de la bataille de Mossoul, le général Peshmerga Ismaïl Hajjar s’interrogeant devant moi sur l’étrange insistance de ses homologues irakiens à reporter au lendemain de la chute de Mossoul la prise de la poche d’Hawija, province de Kirkouk, et se demandant s’il n’y avait pas là une manœuvre pour masser, le moment venu, les forces nécessaires au plus près des faubourgs de Kirkouk. Eh bien c’était cela. Rien ne fut moins secret, ni moins improvisé, que cette offensive sur le poumon du Kurdistan. Et les occidentaux ont fait à l’Iran, et à la nouvelle bande des quatre, l’inestimable cadeau de fermer les yeux.

Pour les démocraties, il y a là une erreur politique majeure doublée d’une faute morale sans précédent depuis longtemps. Sans doute y a-t-il lieu de traiter à part le cas de la France qui, fidèle à son tropisme pro kurde, a tenté, à partir du 23 septembre, une médiation que Barzani a acceptée mais qu’Abadi a rejetée. Mais, pour le reste, c’est un désastre. Et, pour les Etats-Unis, c’est un pas de plus dans la disqualification d’une Administration devenue incapable du geste politique le plus élémentaire qui consiste, comme on sait, à distinguer l’ami de l’ennemi… Je suis, le jour du vote, revenu sur quelques-uns des fronts où fut tourné Peshmerga. J’y ai retrouvé des femmes et hommes joyeux, ayant échangé leur kalachnikov contre un bulletin de vote et, le doigt levé, tâché d’encre en signe qu’ils avaient voté, conscients de vivre un moment historique. Tous n’avaient aux lèvres qu’une question : « are the US going to sell us for free ? nos frères en démocratie vont-ils nous vendre à l’Irak et l’Iran ? nous livrer sur un plateau d’argent ? comment Trump peut-il désigner les ayatollahs comme ses ennemis et ne pas comprendre que seul un Kurdistan indépendant et stable peut bloquer leurs visées impériales ? ». Les combattants-électeurs de Sultan Abdullah et Gwer avaient raison. Ils avaient parfaitement compris que, si la Maison Blanche persistait dans son soutien aveugle à Abadi et à la fable d’une unité irakienne qu’il faudrait sauver coûte que coûte, fût-ce en sacrifiant ses fidèles alliés kurdes, ce serait l’analogue, en pire, de la fameuse ligne rouge tracée par Obama en Syrie mais dont la transgression, fin août 2013, par des bombardements au gaz sarin, ne fut suivie d’aucun effet.

Pour la Russie, en revanche, cette stupéfiante démission de l’Occident dans la région du monde où les grandes civilisations sont nées, où elles sont peut-être en train de mourir et où se décide, pour une part, notre avenir commun, est pain béni ! Je m’étonne, de ce point de vue, qu’ait été si peu reprise l’information, tombée ce 18 octobre, selon laquelle Rosneft, la compagnie pétrolière russe la plus étroitement liée au Kremlin, a choisi ce moment pour annoncer un accord-cadre avec le gouvernement kurde en négociation depuis des mois. Aurions-nous voulu laisser Poutine étendre son influence au-delà de son protectorat syrien, aurions-nous cherché à jeter dans ses bras les Kurdes humiliés, écrasés de souffrance et de colère et prêts, comme souvent les peuples trahis, à saisir la première main secourable venue, aurions-nous voulu aider le massacreur des Tchéchènes et dépeceur de l’Ukraine à apparaître, demain, dans cette partie du monde, comme un chevalier blanc, qu’on ne s’y serait pas pris autrement ! On verra bien… Mais avoir saboté la médiation Macron pour accepter, in fine, celle de Poutine serait, pour la diplomatie perse et ses satrapes irakiens, une sinistre performance et, pour le Kremlin, une victoire inespérée.

Et puis quant à la communauté internationale dans son ensemble, quant à l’Organisation des Nations Unies dont l’ambassadeur français Delattre assure, depuis quelques jours, la présidence tournante du conseil de sécurité, quelle pitié ! La France a pris l’initiative, dans la nuit du 18 au 19, d’une « déclaration », certes prudente, mais qui avait le mérite d’évoquer les légitimes aspirations du peuple Kurde. Son texte a été vidé de sa substance par les Britanniques prêts à ramasser les miettes des marchés pétroliers irakiens que les Américains n’ont pas trustés ainsi que par les Chinois qui, m’a dit un diplomate présent, « jouent, on ne sait trop pourquoi, la carte du statu quo ». C’est devenu, du coup, l’un de ces textes insipides et indécents dont les Nations Unies ont le secret. Tout y est centré, une fois de plus, sur la sacrosainte et absurde « unité » de l’Irak. Rien n’y est dit, ni de la chasse au Kurde dans les rues de Kirkouk, ni de l’insolente présence des Iraniens dans les combats. Et c’est une nouvelle étape dans la longue histoire des forfaitures qui commence avec l’assentiment au génocide des Arméniens, passe par la non-intervention en Espagne ou en Tchécoslovaquie, culmine avec la Shoah, se perpétue avec l’abandon de Sarajevo, des Tutsis, des Darfouris, j’en passe – et vient de se doter, pour ce nouveau peuple en trop que sont les Kurdes, d’un paradigme tragiquement inédit.

Il y avait le format Munich : « ce qui arrive à la Tchécoslovaquie est désolant ; nous ne l’avons pas vu venir et le déplorons ; mais un mal plus grand s’y ajouterait si nous nous mêlions de vous défendre ».

Il y eut la formule Dantzig, l’année suivante, en 1939 : « terrible pour les Polonais ; évidemment inacceptable ; mais voyez le tableau d’ensemble dont votre corridor n’est qu’une petite touche, un détail ; vous ne pensez tout de même pas que nous allons mourir pour un détail ? ».

Il y a encore eu le modèle Dayton, cette ville de l’Ohio où, à la fin de la guerre de Bosnie, alors que le Président bosniaque Izetbegovic a failli vaincre les miliciens serbes qui massacrent les siens depuis quatre ans, l’Amérique le boucle avec ses ennemis et lui intime l’ordre de s’entendre avec eux : « tout le monde doit signer ! il n’y a plus ni bourreaux ni victimes, ni Serbes ni Bosniaques ! on crée une prison des peuples où ni le Diable ni le bon Dieu ne reconnaîtront plus les leurs ».

Eh bien voici venu le modèle Kirkouk qui élève l’esprit de capitulation à un degré de raffinement inégalé : n’a-t-on pas, en condamnant d’emblée le fait même de ce referendum, embrassé, par principe, le point de vue des agresseurs ? revenir inlassablement sur l’unité et la souveraineté d’un Irak dont chacun savait qu’il a toujours été une fiction et qu’il est, aujourd’hui, un Etat fantoche à la solde de l’Iran, ne transformait-il pas le Blitzkrieg irako-iranien en une opération de maintien de l’ordre et de police relevant des prérogatives d’un Etat ? et cette façon de s’adresser aux Kurdes sur un ton d’amitié impuissante et navrée (« le ciel va vous tomber sur la tête ; mais vous l’aurez voulu ; donc, d’une certaine manière, mérité ; et, comme vous ne nous aurez pas écoutés, nous ne pourrons rien pour vous »…) ne valait-elle pas message adressé, en mode prophétie autoréalisatrice, aux Iraniens eux-mêmes et à leur client (« ce que vous avez à faire, faîtes-le vite ; nous en serons, naturellement, chagrins ; mais nous l’avons avalisé et vous avez, pour ainsi dire, notre absolution » ?)

Munich avant Munich…

Dantzig anticipé…

Le fameux « bien entendu, nous ne ferons rien » prononcé, quarante ans plus tard, à propos de la Pologne, par un ministre de François Mitterrand : sauf qu’on l’énonce, ici, non pas après mais avant et que la capitulation a précédé l’agression et l’a, qu’on le veuille ou non, précipitée…

La nuit tombe sur le Kurdistan. Et elle risque d’être longue. Pour les Kurdes, bien entendu. Mais aussi, par-delà les Kurdes, pour d’autres peuples martyrs, affamés de liberté, qui avaient les yeux fixés sur leur printemps et assistent, comme nous tous, à son écrasement.

Quant à ceux qui, comme moi, tiennent pour une cause sacrée la cause des peuples en trop, ils essuient un revers cinglant – mais, comme l’a dit un grand Français dans ses « mémoires de guerre », l’avenir dure longtemps.

Bernard-Henri Lévy

http://www.lejdd.fr/international/le-coup-de-gueule-de-bhl-sur-le-kurdistan-3470750

Photo : Septembre 2014, un Peshmerga jette un drapeau de L’Etat islamique et accroche celui du Kurdistan. 

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