Bernard-Henri Lévy

L’art de la philosophie ne vaut que s’il est un art de la guerre...

Philosopher contre Hegel et les néo­hégéliens. Philosopher contre l'inter­prétation pré-Bataille, et pré-Collège de sociologie, de la politique de Nietzsche. Philosopher contre le néo-platonisme et son démon de l'absolu. Philosopher contre Bergson et son avatar, justement, deleuzien. Philosopher contre la volonté de pureté, ou de guérir, dont j'ai démontré ailleurs qu'elle est la vraie matrice de ce qu'on a appelé, trop vite, les totalitarismes et qu'une guerre conceptuelle bien menée permet de mieux nommer. Philosopher pour nuire à ceux qui m'empêchent d'écrire et de philosopher. Philosopher pour empêcher, un peu, les imbéciles et les salauds de pavoiser. Philosopher contre Badiou. Philosopher contre la gidouille Zizek. Philosopher contre le parti du sommeil, des clowns ou des radicalités meurtrières. Pardon, mais c'est la vérité. Chaque fois que j'ai, depuis trente ans, fait un peu de philosophie c'est ainsi que j'ai opéré : dans une conjoncture donnée, compte tenu d'un problème ou d'une situation déterminés, identifier un ennemi et, l'ayant identifié, soit le tenir en respect, soit, parfois, le réduire ou le faire reculer. Guerre de guérilla, encore. Harcèlement. Et à la guerre comme à la guerre.

Le bloc-notes de Bernard-Henri Lévy

Le 1er Novembre 2007, par Bernard-Henri Lévy, pour Le Point

Quand la gauche a le choix entre s’enferrer ou ressusciter

Quand la gauche a le choix entre s'enferrer ou ressusciterOlivier Besancenot devant les grands leaders de la gauche sociale-démocrate, à croire un sondage publié par L’Express de la semaine dernière. Ce n’est qu’un sondage, naturellement.
Et je n’ai rien, au demeurant, contre la personne même du très narcissique patron du « Parti d’Olivier ». Mais j’en ai après ses idées. J’en ai après ce qu’il représente. Et voir placer si haut notre dernier responsable à prôner la rupture avec le capitalisme, voir plébisciter un idéologue assez amnésique pour faire, avec Che Guevara, l’apologie d’un tortionnaire doublé d’un terroriste, voir 47 % de Français tomber dans le panneau de ce radicalisme « sympa » qui ne craint pas de prôner, au nom du vieux principe « les ennemis de mes ennemis sont mes amis », l’entrisme dans les organisations islamistes radicales, tout cela me consterne et me navre.

Un programme minimal pour une gauche qui voudrait, vraiment, renaître de ses ruines : prendre acte, une bonne fois, de tous les acquis, vraiment tous, de la révolution antitotalitaire du XXe siècle. Le principe sans lequel rien, vraiment rien, ne sera plus possible à gauche : rompre, une bonne fois, avec le mythe d’une « famille » qui, allant des héritiers de Robespierre à ceux de la Gironde, aurait en quelque sorte deux branches, l’autoritaire et la libérale. Le premier, tout premier mot, de la fameuse refondation à laquelle chacun se prétend attelé : admettre, une fois pour toutes, que cette « famille » n’a pas de sens, qu’elle n’a que l’existence des spectres ou des chimères et qu’il n’y a rien de commun, rien, entre un social-démocrate, menant le combat sur le double front de la justice sociale et de la liberté, et un antilibéral bradant le triple héritage des révolutions française, anglaise et américaine.
Identique sentiment de gêne face à ce qu’il faut bien appeler la polémique Guy Môquet. Car enfin… Les professeurs pouvaient, après qu’ils l’avaient lue, faire le commentaire qu’ils voulaient de la lettre du jeune martyr. Ils pouvaient, s’ils le souhaitaient, aider leurs élèves à la resituer dans le contexte historique qui fut le sien.

Rien ne leur interdisait de rappeler, par exemple, comment Môquet fut arrêté à un moment où son parti en était encore à prôner, pacte germano-soviétique oblige, la « fraternisation » avec les « prolétaires en uniforme » qu’étaient les soldats de la Wehrmacht. Mais refuser le principe même de cette lecture au motif que l’ordre venait d’ailleurs, parler d’instrumentalisation de l’Histoire et d’outrage à la mémoire sous prétexte que l’idée était issue de l’autre bord, crier, tel Harpagon, « ma cassette, ma cassette » sous prétexte qu’un président de droite, quels que soient ses calculs et arrière-pensées, installait au panthéon des républicains une figure de la Résistance communiste, enrôler, autrement dit, ce jeune mort dans des polémiques politiciennes où il n’avait que faire, voilà qui fut, à la fois, nauséabond et vain.

A ceux que cette affaire a enflammés, j’ai envie de dire ceci. Primo : que rien ne leur interdisait, depuis soixante ans et plus, d’avoir la même idée et d’honorer donc, eux-mêmes, leurs morts. Secundo : qu’il y a assez de légitimes querelles à faire à ce régime (discours de Dakar, tests ADN, immigration choisie…) pour ne pas en inventer d’idiotes. Tertio : que je préfère, à tout prendre, un Sarkozy leur volant l’idée qu’ils n’ont pas eue à celui qui, pendant la campagne, ne cessa de répéter que la France n’avait, sous Vichy, « pas commis de crime contre l’humanité » (sic)…
Et puis enfin l’Europe. Ce débat sur l’Europe et, en l’occurrence, sur le Traité simplifié qui est en train de renaître, comme si l’on n’y avait rien appris ni rien oublié, au sein du Parti socialiste. Et encore !
S’il s’agissait réellement d’un débat ! S’il s’agissait seulement de la saine et bonne confrontation entre deux conceptions de l’Europe, deux images différentes de notre futur d’Européens ! Mais non. Aux dernières nouvelles, ce serait juste les « nonistes » qui voudraient rester fidèles à leur « nonisme » : ah, la belle idéologie ! ah, la noble et grande fidélité ! Ce seraient juste les fabiusiens, soucieux de se compter : ils ne font que cela, se compter, depuis vingt ans ! ils n’en finissent pas de se compter et recompter, au gré de manoeuvres d’appareil de plus en plus indéchiffrables – comment ne voient-ils pas que cela ne leur a valu, pour l’heure, que défaites politiques et morales à répétition ?
Ce serait le premier secrétaire lui-même, François Hollande, penchant vers une abstention qui, comme à l’accoutumée, lui permettrait de tout promettre à tout le monde et de ne trancher en faveur de rien, de personne et, surtout, d’aucune idée : quelle misère, là aussi ! quel naufrage ! Certains, tels Ségolène Royal ou Pierre Moscovici, ont fait entendre un autre son. D’autres, tel Vincent Peillon, qui vota « non » en 2005, ont eu le courage d’admettre qu’ils n’avaient, cette fois, plus l’excuse d’une autre Europe et qu’il fallait donc, soit voter, soit voir l’Europe elle-même commencer d’agoniser et, avec elle, le parti de Jaurès, de Blum et Mitterrand. Puissent-ils être entendus, ceux-là ! Puissent-ils, très vite, convaincre ! Car c’est d’un rendez-vous avec l’Histoire que, mine de rien, il s’agit là.

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