Quand André Glucksmann salue le rôle, dans la crise libyenne, de BHL, son compagnon de l'époque des Nouveaux Philosophes

glucksmannIl n’est guère aimé. Il occupe le devant de la scène depuis longtemps, de plus il est né riche héritier et bouscule le tout-Paris par son allant de rock star et sa réputation, discutée comme il se doit, de philosophe. Bref, tout pour rebuter les esprits chagrins. Malgré ses professions de foi socialiste répétées à l’envi, les purs et les durs du Parti ne désarment pas, s’il vote toujours «bien», il pense parfois fort mal. Un mien neveu m’a confié que des salles de profs en province pestent encore contre les «nouveaux philosophes» qui mirent à mal le marxisme alors dominant: ça ne pardonne pas, quarante ans plus tard, lui comme moi demeurons d’infects apostats. Aussi bien peut-on comprendre, sans excuser, que l’intervention militaire de la France, de l’Angleterre, etc. semble tourner autour de BHL plutôt que du sort des civils de Benghazi et de Misrata. L’ingénu, quand on lui désigne le monde extérieur, regarde l’index. Les cafés papotent, les diplomates se vexent, les conseillers du Prince dénoncent l’intrus, des ministres se sentent sur la touche… Quant aux Libyens menacés de massacre, voilà bien le cadet des soucis de l’échotier. Au secours, un intellectuel foule les plates-bandes réservées!

À l’étranger, on s’étonne: les intellectuels français ne tiennent décidément pas en place. Si seulement ils étaient tous d’accord! Pourtant à peine l’un s’engage-t-il que d’autres se contre-engagent. Par une illusion toute rétrospective, on croit que les philosophes des Lumières formaient un front uni. Voltaire et Diderot d’un côté, Rousseau de l’autre s’affrontaient à couteaux tirés, n’épargnant aucun ragot, se dénonçant réciproquement aux autorités et mobilisant leurs amis anglais pour parfaire d’obscurs complots. Paris depuis toujours est une jungle, «un règne animal de l’esprit», selon le grand Hegel qui partage la répulsion des sérieux et pondérés universitaires allemands touchant les prises de bec des voisins d’outre-Rhin. N’empêche que la liberté de penser, de rompre, d’inventer semble à ce prix.

Le monde change plus vite que les institutions qui prétendent l’expertiser et le gérer. En moins d’un demi-siècle, la carte de l’Europe fut bouleversée comme jamais, fini Yalta, fini le rideau de fer! En trente ans, 1,3 milliard de Chinois ont abandonné l’économie communiste et rêvent de liberté. Aujourd’hui, l’horizon «indépassable» du marxisme (Sartre) est parfaitement dépassé, n’en déplaise à quelques nostalgiques. Pareille accélération de l’histoire défrise. Notre vénérable Quai d’Orsay n’a pas perçu les dissidences de l’Est qui menèrent à la chute du mur de Berlin et pas davantage les révoltes arabes. Nos mammouths administratifs ont la pensée lente, et rare, d’où la nécessité d’un débat public sans eux, voire contre eux. D’où l’utilité des impertinents.

Quoi qu’on dise, le problème n’est pas BHL. Ce dernier a le mérite d’avoir pointé du doigt la solitude périlleuse des insurgés de Benghazi face aux promesses sanguinaires proférées par Kadhafi et Fils, puis d’avoir trouvé l’oreille d’un président parfois audacieux. On peut regretter qu’aucun diplomate ou politique n’ait pris les devants -après Srebrenica, Grozny, le Rwanda, le Darfour, le risque était évident d’une ordinaire non-intervention égoïste, lâche et déshonorante. Même l’ONU, peu portée à égratigner la sacro-sainte souveraineté des États, homologue, après Kouchner, une nécessité de protection internationale des civils. Rien de moins impromptu, irréfléchi ou angélique que l’intervention en Libye: pour une fois, on prévient le crime plutôt que de le déplorer hypocritement après coup.

Un engagement d’intellectuels est forcément limité. Il ne leur appartient pas de préparer -et moins encore de conduire- les opérations militaires ou diplomatiques. Qu’ils se trompent ou pas, leur responsabilité se borne à la pichenette initiale qui rend évidents les risques et les urgences. L’autorité qu’ils revendiquent, à tort ou à raison, ne repose ni sur les diplômes ni sur les titres académiques, elle se soutient de la seule considération aussi nue et lucide d’un état de fait. Et des conséquences que face à lui notre action ou notre apathie implique. Maurice Clavel jadis baptisait «journalisme transcendantal» pareille volonté de garder les yeux ouverts sans céder au qu’en-dira-t-on… Simone Signoret plus prosaïquement parlait de «pense-bêtes».

Rien là qui relève d’une démarche missionnaire. Les conflits d’aujourd’hui n’opposent pas des anges ou des bons aux méchants ou aux démons. Lors de la Première Guerre mondiale, sur 10 millions de morts, 80% de soldats. Dans la Seconde, victimes militaires et victimes civiles se partageaient fifty-fifty. Depuis, la proportion des morts sans uniforme s’est inversée et atteint 80 à 90%. Les tueries actuelles sont principalement des guerres contre les civils, femmes et enfants d’abord. D’où la nécessité supérieure de retenir, si possible, le bras des assassins. Quant à l’avenir dévolu à ceux qu’on aura aidés à survivre, c’est leur affaire.

Consacrant une toile devenue célèbre au massacre de Guernica, le peintre supprima tout référent politique. Ni poing levé, ni drapeau. Quelques années plus tard, le public comprit: Coventry, Varsovie, Oradour et d’innombrables villes martyres s’annonçaient en Guernica. Nous sommes tous les enfants de Picasso.

André Glucksmann


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2 commentaires

  • Laurence Northcote (Marquis) dit :

    Merci a Andre Glucksmann pour cet article que j’ai eu l’honneur de rencontrer a Paris en 2002.
    Les nouveaux philosophes ont le courage de dire tout haut ce que d’autres pensent tout bas.
    A l’heure actuelle il ne faut plus parler de « communisme », de « socialisme » ou de « capitalisme » car tous ont failli a faire de leur regime une reussite et ces termes, comme le dit Andre Glucksmann sont depasses.
    Il faut penser et reflechir a une autre forme de societe plus « sociale »… et a ce jour aucun projet de societe n’a vu le jour!

  • depressif71 dit :

    Tres bon article !

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