Bernard-Henri Lévy

L’art de la philosophie ne vaut que s’il est un art de la guerre...

Philosopher contre Hegel et les néo­hégéliens. Philosopher contre l'inter­prétation pré-Bataille, et pré-Collège de sociologie, de la politique de Nietzsche. Philosopher contre le néo-platonisme et son démon de l'absolu. Philosopher contre Bergson et son avatar, justement, deleuzien. Philosopher contre la volonté de pureté, ou de guérir, dont j'ai démontré ailleurs qu'elle est la vraie matrice de ce qu'on a appelé, trop vite, les totalitarismes et qu'une guerre conceptuelle bien menée permet de mieux nommer. Philosopher pour nuire à ceux qui m'empêchent d'écrire et de philosopher. Philosopher pour empêcher, un peu, les imbéciles et les salauds de pavoiser. Philosopher contre Badiou. Philosopher contre la gidouille Zizek. Philosopher contre le parti du sommeil, des clowns ou des radicalités meurtrières. Pardon, mais c'est la vérité. Chaque fois que j'ai, depuis trente ans, fait un peu de philosophie c'est ainsi que j'ai opéré : dans une conjoncture donnée, compte tenu d'un problème ou d'une situation déterminés, identifier un ennemi et, l'ayant identifié, soit le tenir en respect, soit, parfois, le réduire ou le faire reculer. Guerre de guérilla, encore. Harcèlement. Et à la guerre comme à la guerre.

Le bloc-notes de Bernard-Henri Lévy

Le 17 Février 2010, par Bernard-Henri Lévy, pour Le Point

Pourquoi je suis favorable à une loi sur la burqa, par B.-H. Lévy – En avant-première – le Point du 18/02/2010

repronse a gerard depardieuOn dit : « la burqa est un vêtement ; tout au plus, un déguisement ; on ne va pas légiférer sur les vêtements et les déguisements »… Erreur. La burqa n’est pas un vêtement, c’est un message. Et c’est un message qui dit l’assujettissement, l’asservissement, l’écrasement, la défaite, des femmes.

On dit : « c’est peut-être un assujettissement, mais consenti ; sortez de votre tête l’idée d’une burqa imposée par de méchants maris, des pères abusifs, des caïds, à des femmes qui n’en voudraient pas »… Soit. Sauf que la servitude volontaire n’a jamais été un argument ; l’esclave heureux, ou heureuse, n’a jamais justifié l’infamie foncière, essentielle, ontologique, de l’esclavage ; et, des stoïciens à Elisée Reclus, de Schœlcher à Lamartine en passant par Tocqueville, tous les anti-esclavagistes du monde nous donnent tous les arguments possibles contre la petite infamie supplémentaire qui consiste à faire des victimes les propres auteurs de leur malheur.

burqaOn dit : « liberté de culte et de conscience ; liberté d’exercice et de manifestation, pour chacune et pour chacun, de la religion de son choix ; au nom de quoi se permettrait-on d’interdire à un fidèle d’honorer Dieu de la façon que prescrivent les textes sacrés ? ». Sophisme encore. Car on ne le répétera jamais assez. Le port de la burqa n’est pas une prescription coranique. Il n’y a aucun verset, ni aucun texte de la sunna, obligeant les femmes à vivre dans cette prison de ferraille et de tissu qu’est un voile intégral. Il n’y a pas un « shoyoukh », pas un savant en religion, qui ne sache que le visage n’est, pas plus que les mains, tenu dans le Coran pour une « nudité ». Et je ne parle pas de ceux qui, comme Hassan Chalghoumi, le courageux imam de Drancy, disent haut et fort à leurs fidèles, aujourd’hui même, que le port de ce voile intégral est carrément anti-islamique.

On dit : « gare à l’amalgame ! gare, en focalisant l’attention sur la burqa, à ne pas alimenter une islamophobie qui ne demande qu’à se déchaîner et qui serait elle-même une forme déguisée de racisme – on l’a empêché de s’infiltrer, ce racisme, par la grande porte du débat sur l’identité nationale ; va-t-on le laisser revenir par la fenêtre de cette discussion sur la burqa ? ». Sophisme, là encore. Increvable mais absurde sophisme. Car ceci n’a rien à voir avec cela. L’islamophobie, on ne le répétera jamais assez, n’est évidemment pas un racisme. Je ne suis, personnellement, pas islamophobe. J’ai trop le souci du spirituel, et du dialogue des spiritualités, pour être hostile à telle religion ou à telle autre. Mais leur libre critique en revanche, le droit de se moquer de leurs dogmes ou de leurs croyances, le droit à la mécréance, au blasphème, à l’apostasie, sont des droits trop chèrement acquis pour que nous laissions une secte, des terroristes de la pensée, les annuler ou les fragiliser. C’est de Voltaire qu’il s’agit, là, pas de la burqa. C’est des Lumières d’hier et d’aujourd’hui qu’il est question, et de leur héritage non moins sacré que celui des trois monothéismes. Un recul, un seul, sur ce front – et ce serait un signal donné à tous les obscurantismes, tous les fanatismes, toutes les vraies pensées de haine et de violence.

Et puis on dit enfin : « mais de quoi s’agit-il, après tout ? combien de cas ? combien de burqas ? faut-il, pour quelques milliers, peut-être quelques centaines, de burqas -répertoriées sur l’ensemble du territoire français, déclencher ce tapage, ressortir cet arsenal de règlements, faire une loi ? ». C’est l’argument le plus courant. C’est, pour certains, le plus convaincant. Sauf qu’il est, en réalité, aussi spécieux que les premiers. Car de deux choses l’une. Ou bien il ne s’agit que d’un jeu, d’un accoutrement, d’un -déguisement (voir plus haut) et alors, en effet, c’est la -tolérance qui est de mise. Ou bien il s’agit d’une offense faite aux femmes, d’une atteinte à leur dignité, il s’agit d’une mise en cause frontale de la règle républicaine fondamentale, et chèrement payée elle aussi, d’égalité entre les sexes – et c’est d’un principe, alors, qu’il est question ; et le nombre, s’agissant de principes, ne fait jamais rien à l’affaire. Imagine-t-on remettre en question les lois de 1881 sous prétexte que les atteintes à la liberté de la presse se font rares ? Et que dirait-on de quelqu’un qui, observant que les attaques racistes ou antisémites contre les personnes décroîtraient en quantité, songerait à abolir, ou même à alléger, les législations en vigueur en la matière ? Si vraiment la burqa est ce que je dis, si elle est cette insulte faite aux femmes et à leur lutte séculaire pour l’égalité, si elle est une injure faite, de surcroît, aux femmes qui, à l’heure même où j’écris, défilent à visage découvert, en Iran, contre un régime d’assassins dont la burqa est l’un des symboles, bref, s’il signifie, ce symbole, que l’humanité se divise entre ceux dont le corps est glorieux et doté d’un non moins glorieux visage et celles dont corps et visage sont des outrages vivants, des scandales, des saletés que l’on ne saurait voir et qu’il faudrait soit cacher, soit neutraliser, alors n’y en aurait-il qu’une, n’y aurait-il qu’une femme en France se présentant encagée à l’hôpital ou à la mairie, qu’il faudrait la libérer.

C’est pour toutes ces raisons de principe que je suis favorable à une loi, nette et claire, décrétant anti-républicain le port de la burqa dans l’espace public.

Bernard-Henri Lévy

6 commentaires »

  1. Plait-il?
    De quoi nous parlez vous monsieur le philosophe?

    Exprimez vous une nouvelle idée, une meilleure façon de voir le monde, une lecture plus intelligente et intelligible de notre humanité?

    Le monsieur tout le monde que je suis entend le discours de la pensée unique, du bien pensant bon chic bon genre, de celui qui interdit au nom de la liberté, du lapidaire agissant au nom du bien de la communauté
    Je ne croyais pas avoir besoin de votre présence et de vos assertions pour comprendre que l’intolérance est aussi chez les intellectuels – ou ceux qui prétendent l’être – et je suis sidéré du simplisme de vos propos.
    Votre analyse est tellement superficielle et infondée que je réalise grâce à vous combien un « philosophe professionnel » peut être aussi éloigné de l’humanisme.

    Je vous rappelle que notre histoire occidentale est jalonnée de Grands Penseurs qui ont démontré combien l’autre est différent, est dans l’erreur et combien il menace nos « valeurs universelles ». Vous vous positionnez manifestement en droite ligne des « civilisateurs ».

    Je vous propose monsieur le philosophe d’essayer de travailler votre sujet en allant sur des territoires multi confessionnels et multiculturels pour comprendre comment de simples hommes vivent ensemble sans complexes et avec respect et tolérance;

    Je vous propose monsieur l’écrivain de ne pas voir les musulmans vivant en France comme étant des porteurs de messages idéologiques et politiques mais comme hommes libres pratiquant leur religion.

    Je vous propose monsieur l’intellectuel, de regarder nos bonnes sœurs, leurs uniformes, leurs couvents et nous expliquer comment vos discours intègrent ce réel ;

    Je vous propose monsieur l’orateur de consulter les statistiques sur les femmes battues en France par de « bons français » et de nous expliquer où est l’urgence pour tout militant défendant la liberté des femmes et plus largement le respect humain.

    Je vous remercie de lire mes futiles remarques sachant que les média vous porteront toujours au devant de la scène : vous avez rapidement compris Monsieur le Philosophe que c’est celui qui parle le plus fort et qui est le plus entendu qui a raison.

    Le voisin d’en face

    Commentaire par levoisindenface — mardi 23 février 2010 @ 14:30

  2. Je suis d’accord avec votre analyse sur la place de la burqa dans le cadre d’une éventuelle loi. Ceci étant dit, je me demande si nous ne devrions pas commencer par régler nos propres turpitudes et égarements sur la laïcité à la française par la même occasion, avant même de déburqaniser à tout va ?

    Le ‘droit à la mécréance, au blasphème à l’apostasie‘ auquel vous faites allusion dans votre article, n’est pas applicable à l’Alsace/Moselle, sous le prétexte que lors du vote de la loi de 1905 sur la laïcité, cette région était Allemande.

    A cet égard, je renvoie le lecteur à l’article de Charlie Hebdo de cette semaine. Si l’on en croit cet excellent journal, le délit de blasphème au pays des cigognes serait passible d’une peine de 3 ans d’emprisonnement, les curés pasteurs et rabbins sont des fonctionnaires payés par l’état (1300 personnes, 57 millions d’euros par an payés par les contribuables) et comble de tout l’enseignement de la religion dans les écoles publiques y est obligatoire. Aucun des grands partis politique n’ose s’attaquer à ce laïcitéicide, visiblement pour des raisons électoralistes.

    Qu’en pensez-vous ?

    Sam

    Commentaire par Zylber — vendredi 19 février 2010 @ 12:28

  3. Génial. Absolument génial.

    Commentaire par Alincthun — jeudi 18 février 2010 @ 22:32

  4. En effet :
    - la Burka n’est pas un code musulman
    - nous défendront les valeurs héritées des lumières
    - cela n’est pas le nombre qui compte mais les principes

    Je ne crois pas que l’interdiction de la burka dans l’espace publique soit une réponse à la hauteur du problème et digne d’une démocratie laïque.

    Il me semble que :
    - Le principe de liberté de culte et de conscience ; liberté d’exercice et de manifestation, pour chacune et pour chacun doit être maintenu autant que possible.
    - Notre démocratie autorise la critique, le droit de se moquer, le blasphème et l’apostasie, les accoutrements et déguisements, les symboles, les caricatures, les provocations, les menaces et grandie de les supporter sans faillir à ses principes.
    - Seul certains moments d’opposition frontale entre les libertés individuels et les principes de la république nécessitent le retrait de tout code de quelque nature qu’ils soit, de tout comportement ostentatoire incompatible , entre autre, le retrait du voile ou de la Burka.
    Ces lieux et moments là sont à étudier et définir : mairie, hôpital etc

    Commentaire par Bignolais — jeudi 18 février 2010 @ 14:58

  5. Bravo ! Bravo ! Bravo!

    Commentaire par kerremans — mercredi 17 février 2010 @ 13:11

  6. Bonjour,

    Je suis parfaitement d’accord avec le point de vue de votre bloc-notes, je regrette d’ailleurs que tant d’intellectuels cèdent face aux coups de boutoir d’un islam rigoriste qui n’a d’autres ambitions que la destruction de la civilisation occidentale. Un mot cependant sur votre dernière phrase : « je suis favorable à une loi, nette et claire, décrétant anti-républicain le port de la burqa dans l’espace public. »

    Je suis là encore d’accord, mais encore faudrait-il préciser ce que vous entendez par « espace public ». La rue, les trottoirs sont-ils pour vous un espace public ?

    Pour ma part, je réponds oui et je suis pour une interdiction totale de la Burqa dans la sphère publique, rues y comprises. Car au-delà d’être scandaleuse du point de vue de la condition féminine, la Burqa est scandaleuse dans la relation qu’elle suscite avec autrui. Lorsqu’on se cache, c’est bien pour se protéger d’une menace. Alors, le message d’une femme qui se promène dans la rue en burqa, c’est que la société qui l’entoure est une menace. C’est pourquoi, cette pratique ne peut avoir sa place dans un pays tel que le notre qui a érigé la Fraternité sur le fronton de toutes ses mairies. Quand on a choisi de vivre ensemble, il est inconcevable que l’on se voile du regard d’autrui. Si l’on commence à se cacher les uns des autres, c’est la fin de la communauté qui forme la nation. La volonté de faire partie de la France n’est donc tout simplement pas conciliable avec le fait de se cacher de ce même pays en portant la burqa.

    La burqa est une violence que les femmes se font à elles-mêmes mais également à tous leurs concitoyens en les reléguant au rang de menaces.

    Benoît

    Commentaire par Ben — mercredi 17 février 2010 @ 12:57

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