Pourquoi et comment les talibans peuvent être vaincus en Afghanistan (Le Point, le 24 septembre 2009)

Retour en Afghanistan avec un groupe de journalistes emmenés par le ministre de la Défense, Hervé Morin. Vision limitée puisque ne concernant que les vallées de Surobi et de Kapisa. Mais observations, néanmoins, précieuses car en rupture avec ce que l’on entend presque partout.

Première étape, Tora, fortin posé dans la caillasse, à 20 kilomètres de Kaboul. Accueil par le colonel intello Benoît Durieux, patron du régiment et auteur d’un excellent « Relire “De la guerre” de Clausewitz ». Mouvement vers Surobi, où nous attend l’assemblée des malek, des sages de la région, pour l’inauguration d’une petite école de garçons. Et échange de discours sur le thème de l’alliance franco-afghane face à la poussée des talibans. Le nombre de blindés mobilisés pour le déplacement, l’extrême nervosité des hommes, ainsi que le vol en rase-mottes, parfois à 10 mètres du sol, de l’hélicoptère Caracal qui nous a conduits ici de bon matin, ne laissent pas de doute quant au sérieux de la menace. Mais pas de doute non plus sur le fait que la stratégie des militaires repose sur une idée simple et qui n’a pas grand-chose à voir avec la caricature donnée dans les médias : montrer qu’on est, certes, là pour faire la guerre mais que cette guerre a, aussi, pour enjeu la sécurité, la paix, l’accès aux soins et au savoir d’une population dont la coalition est l’alliée.

Fort Rocco, au cœur de la vallée d’Uzbeen, 10 kilomètres en amont du point où ont trouvé la mort, en août 2008, les dix légionnaires du RPIMA. C’est un autre fort de western, encore plus isolé, entouré par les montagnes. Les 159 hommes du capitaine Vacina y logent dans des tentes renforcées de contreplaqué en prévision de l’hiver. A peine s’y sont-ils installés, raconte Vacina, qu’arrivent les élections, le pilonnage taliban des bureaux de vote, la riposte des forces régulières afghanes appuyées par les légionnaires – et l’incroyable spectacle, alors, des paysans qui viennent voter dans le fracas des bombes et de la mitraille. Force d’occupation, vraiment ? Néocolonialisme, disent les idiots utiles de l’islamo-progressisme ? Les armées, comme les peuples, ont un inconscient. Et je ne nie pas que la tentation puisse exister. Mais ce que j’observe là c’est, pour l’instant, ceci : une force militaire qui vient pour, littéralement, permettre aux gens de voter et qui est donc là, non moins littéralement, en renfort d’un processus démocratique.

Tagab, au cœur de la vallée de Kapisa, plus au nord, où je retrouve le colonel Chanson qui se souvient de m’avoir, il y a quinze ans, jeune Casque bleu à Sarajevo, bloqué l’accès au mont Igman. Même configuration qu’à Rocco. Même paysage de montagnes avec, en contrebas, une vallée verdoyante mais infestée de groupes armés. Le fort a été bombardé hier. Deux jours plus tôt, une attaque plus dure a provoqué une sortie. Et Chanson de raconter la montée vers la position adverse ; l’occupation des deux crêtes ; l’accrochage de la colonne, au retour, par une unité djihadiste ; le combat, très dur ; et la déroute, enfin, des assaillants. Bilan de l’opération, demandons-nous ? Nombre exact des victimes ? Justement… Il sourit… « Je suis, et resterai, le seul, ici, à le savoir. Car voici un autre principe. Chaque taliban tué égale un nouveau taliban qui naît. Chaque victoire claironnée provoque, mécaniquement, humiliation et vendetta. En sorte que gagner ne doit plus signifier tuer mais rester, juste rester – être juste le dernier à rester sur le terrain et le montrer. »

Nijrab, 18 kilomètres au nord, toujours dans la Kapisa. C’est là, dans ce quatrième fort, qu’est stationné le 3e bataillon de l’armée nationale afghane commandé par le colonel Khalili. Je me souviens comment, dans mon « Rapport afghan » de 2002 commandé par Jacques Chirac, ma première recommandation était : aider à la constitution d’une armée nationale afghane et lui laisser, dès que possible, la responsabilité d’isoler, puis de défaire, les néofascistes talibans. Eh bien, c’est ce qui est en train de se passer si j’en crois les explications de Khalili. C’est à lui que revient l’initiative des sorties. C’est lui qui décide, ou non, de requérir le renfort du bataillon français. Et c’est sous son commandement que sont placés les fameux « conseillers » américains dont me parlait, un peu plus tôt, le colonel américain Scaparotti. De nouveau, le contraire du cliché. De nouveau, l’inverse de l’image convenue d’une guerre franco-américaine dont les Afghans ne seraient que les figurants.

Bagram, enfin. La base américaine de Bagram. La terrible prison secrète, impossible à approcher, à 200 mètres de l’endroit où je me trouve. Et les 42 hommes du détachement français Harfang chargés, cette fois, des deux drones SIDM, pilotés depuis le sol par des navigants formés sur Mirage et fournissant aux troupes toutes informations susceptibles de réduire la part d’aléa des opérations. Image d’une guerre « technique » fondée sur une extrême économie de moyens. Conflit de « basse intensité » dont chacun est bien conscient que l’issue ne peut être seulement militaire. Et tendance au « zéro mort », tant pour l’adversaire que pour les soldats de la coalition elle-même. Je n’ai pas tout vu, naturellement. Mais ce que j’ai vu, c’est ceci. Une guerre moche, comme toutes les guerres ; mais une guerre juste ; moins mal engagée qu’on ne le dit ; et que les démocrates afghans peuvent, avec leurs alliés, gagner.

Bernard-Henri Lévy


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9 commentaires

  • denizot dit :

    A lire :
    Huit ans de bourbier afghan, par Gabriel Kolko
    http://contreinfo.info/article.php3?id_article=2805

  • george dit :

    Vous avez du talent pour l’expression écrite et l’intervention télévisuelle.

    Pourtant je me sens désolé d avoir à vous contredire au sujet de l’Afghanistan.Non pas sur ce dont vous avez été témoin et pour lequel somme toute vous avez fait preuve d’un certain courage pour être allé sur place.

    Je me situe sur un autre terrain.
    Vous savez que la mémoire permet d’inclure le passé et nous devons comme vous le faites avec brio conserver la mémoire des victimes, notamment juives de la seconde guerre mondiale.

    De la même manière, le futur est en inclure dans l’espérance et aussi l’investigation.

    Depuis 2006, date à laquelle ce résultat me fut perceptible ,mes recherches sur le futur m’ont conduit à alerter différents responsables notamment militaires pour indiquer que les Occidentaux seront vaincus dans cette guerre, à causes de leurs erreurs.
    Les talibans ne sont qu’une partie de la résistance qui a gagné l ‘ensemble des ethnies, a cause des victimes civiles.
    Or il y a trois ans, la résistance afghane était bien loin d’être aussi opérationnelle qu’aujourd’hui.Après la défaite, il y aura des retombées négatives en Occident; Par ailleurs les mobiles de cette guerre, apparaitront pour ce qu’ils sont: à savoir mensongers.Dans le renseignement américain , de plus en plus de voix s’élèvent pour dénoncer la version officielle des attentats du 11 septembre 2001 qui au fur et à mesure des investigations perdent de plus en plus de crédibilité.

    Veuillez recevoir Monsieur Bernard Henry Levy , mes salutations respectueuses ainsi que mes excuses d’avoir eu a vous contredire. LG.
    .

  • koui dit :

    Quand les russes occupaient l’Afghanistan ils ne tenaient pas un discours trés différent. Ils prétentaient lutter contre les féodaux qui réduisaient le peuple en esclavage, liberer les femmes, envoyer les enfants à l’école et développer le pays. Ils disaient que leurs ennemis étaient des mercenaires pakistanais et des fanatiques islamistes venus du monde entier, qu’ils étaient équipés d’armes modernes, missiles antiaeriens notamment. Au bout de 10 ans de guerre meurtrière, surtout pour les civils, ils ont quitté le pays. Le gouvernement communiste afghan cherchait à négocier un compromis depuis longtemps mais les islamistes ont préféré continuer la guerre jusqu’a la victoire totale. Aprés, ils se sont entretué et ont détruit toutes les infrastructures urbaines.

    est ce que le démocrate Karzai pourrait tenir 3 ans sans l’aide américaine comme Najibullah a tenu 3 ans sans les russes? ce n’est pas certain. Tout élu qu’il est, il n’a pas beaucoup de partisans.

    On est venu pour ben Laden, on l’a pas trouvé. D’ailleurs, j’attends toujours les preuves de l’implication des talibans dans le 11 septembre, bien que Bush ai prétendu avoir toutes les preuves dés le premier jour. Je doute pas mais quand même, face à tout ces morts, la démonstration ne serait pas superflue.

    On a voulu démocratiser le pays mais les afghans ne semble pas apprécier nos manières, alors ça a raté. Nous avons fait du bon travail, au moins 100000 morts. Maintenant, on peu dire « mission accomplie » ou « au revoir et ne recommencez plus sinon on reviens », et partir.

  • Pierre dit :

    @George, des questions pour vous : pourquoi utilisez vous le mot résistance pour définir les agissements de ces terroristes talibans qui s’en prennent au monde entier et d’abord et en premier lieu aux populations afghanes mêmes ? Sont-ils une digne représentation de ce peuple ? Et pourquoi vous, George, n’y voyez pas cette résistance, ce courage des Afghans qui en dépit de toutes menaces de mort se sont massivement rendus aux urnes pour une élection oui à haut risque mais démocratique et d’opposition à qui les terrorise et les tue ?

  • Pierre dit :

    @ koui Je crains que votre analyse soit un peu courte car la mission est loin d’être accomplie. Difficilement nous pourrions délaisser ce partie du monde et cela dans l’intérêt réciproque du peuple afghan et de nous tous. Il y a un seul choix possible à ce jour : vivre et construire un avenir de paix ensemble.

  • george dit :

    A l’attention de Pierre à qui j’adresse mes salutations cordiales:
    Remarque 1: Qui a créé les talibans?La réponse à cette question conditionne la suite du drame afghan.
    Remarque 2:Parmi les multiples interventions avisées de personnes versées dans le renseignement sérieux et non la propagande, veuillez introduire les mots-clefs suivants:Le général Leonid Ivachov indique que le terrorisme international n’existe pas. sous entendu : dans la forme présentée.
    Vous aurez accès alors à une petite conférence situant bien le problème.
    Pour compléter un peu votre information qui vous permette de vous libérer de l ‘info sous influence, introduisez les mots clefs suivants:Michael Ruppert , Franchir le rubicond.Ce monsieur est un ancien agent de la Cia, demissionnaire et réfugié actuellement au Venezuela.
    Cabinet d’avocats Stanley Hilton, victimes WTC, est aussi un mot-clef fructueux.
    Le vote massif en question a connu une participation située entre 35 et 40 pour cent. la fraude a été tellement massive , le Général Morillon ne me contredira pas je pense, qu’il est véritablement trés difficile de se faire une opinion sur ces élections grotesques.Beaucoup de disparités selon les régions ou selon la proximité des places fortes tenues par les occidentaux.
    Ce qui fait la force de la résistance afghane, c’est qu’elle n’est pas seulement constituée de fanatiques arriérés , mais de patriotes appartenant à toutes les couches de la société.Il est faux de la réduire aux talibans.L’armée réguliére et la police sont infiltrées.Dans une proportion probablement supérieure à 10 pour cent.
    En aucun cas , ne considerez mon petit billet comme un soutien au féodalisme.C’est juste de l’info non bidonnée.Je compte bien que vous vérifiérez les pistes que je vous ai indiquées.Amicalement .LG

  • Pierre dit :

    Il ne fallait pas vous répété, Monsieur George ! C’était claire dés le début votre histoire du complot, trop abusée pour être encore une nouveauté, étayée en plus par un fantôme qui s’est sauvé au Venezuela, auprès d’un négationniste, le Chavez.

    Ce qui en rappelle un autre à Téhéran, leur fidèle allié autre que guide, l’Hitler iranien. Une négation qui est la marque de ce régime fasciste, d’une réalité pourtant sous les yeux du monde entier et parsemée de centaines de milliers de morts, victimes de la folie meurtrière d’un Al Qaïda, de cette idéologie fanatique et fléau de l’humanité, qui est l’islamisme.
    Voici donc un imbécilement qu’il faudrait éviter pour ne pas couvrir le bénéficier, le terrorisme islamiste.
    On connaît l’histoire de la « cover action », de Ben Laden et des talibans en Afghanistan, de l’intégrisme islamiste, de cette terrible méconnaissance à l’origine d’une erreur d’appréciation stratégique grave qui remplaça un totalitarisme par un autre.

    « Qu’est-ce qui est le plus important au regard de l’histoire du monde ? Les talibans ou la chute de l’empire soviétique ? Quelques excités islamistes ou la libération de l’Europe centrale et la fin de la guerre froide ? » disai-il, le Zbigiew, cet antisémite dans l’âme.
    Sauf que là aussi ce fut raté, l’histoire en retenant un autre à la place de J. Carter : Ronald Reagan.

    Une erreur qui n’est pas restée isolée vue la déculottée autrement coupable en Iran, y laissant la place au fléau de ces dernières trente années que nous connaissons, de ces ayatollahs du malheur et de leur totalitarisme islamiste.

    Le Commandant Massoud fut la vraie résistance afghane au fondamentalisme des talibans et du mollah Omar. Ce que la coalition d’aujourd’hui a bien compris, à différence de vous et d’autres encore comme Gabriel Kolko, une prédilection particulière la sienne pour se tromper d’analyse, ici comme en Irak.
    La victoire en Afghanistan est un objectif possible, à portée de main, compte tenu de l’offensive actuelle. Le talibans sont en difficulté et le font savoir par touts les moyens, par des sanglants et ignobles attentas contre la population afghane, contre les alliés essuyant de pertes pour faire monter doutes et oppositions, comme par la virulence des menaces proférées contre les pays occidentaux.

    S’il y a aujourd’hui une résistance afghane c’est bien celle des nouvelles unités entraînée sous le commandement américain et de la Nato. Pour preuve, les seules zones où les talibans ont une certaine liberté d’action ce sont encore celles qui ne sont pas couvertes par ces unités militaires afghanes, long la frontière du Pakistan ou le long des chemins des narcotrafiquants.

    C’est ça la réalité sur le terrain que vous minimisez, un étau qui se resserre sur le terroristes et à qui n’est plus étrangère la population malgré toutes les infiltrations, malgré toutes sortes de difficultés. C’est ça aussi la raison de ces tueries homicides lancées par les terroristes sur les afghans. Evidemment ils n’ont plus tout cet appui que vous dites.

    Dernière considération : ce choix de combattre le terrorisme n’en est pas un car il n’y a pas autre issue : la défaite serait catastrophique pour l’Afghanistan, l’Asie, le monde occidental. Quel type de conclusion pensez vous qu’en tireraient les terroristes sinon que la voie est pour eux désormais libre ?

  • george dit :

    A l ‘attention de Pierre,

    Si vous avez une compréhension de l Histoire , de la Géopolitique et de la Géoéconomie à l’égal de votre niveau en orthographe, je suis désolé de ne pouvoir faire plus pour vous ouvrir les yeux.

    Dans trois ans environ , mon propos sera plus explicite au regard des événements survenus alors.

    Je considère comme un devoir moral d’informer les décideurs, parce que cela engage notamment la sécurité de l’Occident.

    Veuillez recevoir , Pierre,mes salutations respectueuses .Notre échange est maintenant clos.
    Que votre Ange Gardien continue à vous protéger et s ‘arrange pour que vous fassiez des progrès en orthographe. LG.

  • Francis Prat dit :

    Bonjour,
    Comme BHL s’intéresse à l’Aghanistan, je voudrais savoir pour quelle raison les alliés n’essaient pas de mettre en oeuvre une politique d’achat à prix garantis des produits agricoles cultivés par les paysans afghans.
    Cela aurait comme effet de réduire la production de pavot, donc de supprimer une source de revenu des talibans. Pour toucher leur argent les paysans devraient apporter leur production dans des lieux de stockage. Ils devraient donc sécuriser les routes eux mêmes. Une fois livrés les produits seraient transformés et revendus moins cher sur les marchés. Cela permettrait le développement de l’économie du pays.
    C’est ce que l’Europe a fait avec la PAC. Cela a plutôt bien marché. Quand il n’y a plus de prix garanti, les agriculteurs descendent dans la rue en Europe. Ils prennent leur Kalachnikov en Afghanistan.
    Sincères salutations
    F.Prat

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