Insoumis ? Jarry et Trump, encore. Maxence Caron. Val et Askolovitch. Conrad et Arendt. Gide, Macron. Sonia Mabrouk.

EICHMANN A JERUSALEM ou LES HOMMES NORMAUX NE SAVENT PAS QUE TOUT EST POSSIBLE de Lauren Houda Hussein, mise en scène de Ido Shaked (Theatre Majaz) au theatre Gerard Philipe (TGP) du 9 mars au 1 avril 2016. Avec: Lauren Houda Hussein, Sheila Maeda, Caroline Panzera, Mexianu Medenou, Raouf Rais, Arthur Viadieu, Charles Zevaco . (photo by Pascal Victor/ArtComArt)

Non, jeunes gens, rien n’est plus étranger à l’«esprit de Mai 68» que ces remakes grimaçants, pauvres en monde et en mots, qui mettent la haine à la place de la colère ; les faux insoumis là où étaient les enragés qui en finissaient joyeusement avec le jugement de Dieu ; ou les amphis ouverts aux seuls «racisés» là où retentissait le beau, le vivace, le sonore «L’Internationale sera le genre humain».

À deux doigts d’une nouvelle guerre du Koweit

Un ami me raconte qu’à la fin de l’année dernière, lorsque Doha fut mise au ban du reste du monde sunnite, Trump donna son accord à une invasion en bonne et due forme de l’émirat. Objection, président, auraient dit ses conseillers : nous avons, au Qatar, notre base militaire la plus importante de la région. Qu’à cela ne tienne, aurait répondu le président sur le ton d’Alfred Jarry lançant son célèbre «Qu’à cela ne tienne, madame, nous vous en referons d’autres» à une voisine qui se plaignait qu’à force de tirer au pistolet dans le jardin mitoyen du sien il risquait de lui tuer un de ses marmots, qu’à cela ne tienne, oui, aurait donc répondu Trump, nous referons une autre base militaire à Riyad, Abu Dhabi ou ailleurs. Vous n’y pensez pas, président, auraient ré-objecté les conseillers : il faut deux ans pour déménager, reconstruire, réinstaller une nouvelle base – avons-nous deux ans à perdre au moment où la région s’enflamme, où le monde tremble sur ses bases et où la demande d’Amérique se fait, partout, si pressante ? Sur quoi Trump céda. De mauvaise grâce, mais il céda. Et le monde est passé tout près d’une nouvelle guerre du Koweït.

Il y a un philosophe, à Paris, qui s’appelle Maxence Caron. Il publie, aux Belles Lettres, La Transcendance offusquée qui est un livre énorme (plus de 1 000 pages), follement savant (toute l’histoire de la philosophie remise en scène et en mouvement) et furieusement catholique (les Méditations de Descartes relues comme un pèlerinage et une adoration dans la lumière de la Vierge Marie). « Ici, dit-il, je ne renouvelle rien, je ne recommence rien, je commence intégralement. » Eh bien, cette tentative hors-norme, cette somme où l’on ambitionne rien de moins que de nous rendre sensibles le passage du temps et le son de l’éternité, je ne crois pas l’avoir vue, où que ce soit, recensée ni même, comme ici, signalée.

Le « nouvel antisémitisme »

On peut penser ce que l’on veut du Manifeste contre le nouvel antisémitisme lancé par Philippe Val dans Le Parisien. On peut ne pas aimer, comme Claude Askolovitch dans Slate.fr, telle formulation (« épuration ethnique à bas bruit ») ou regretter, comme Dalil Boubakeur, le ton comminatoire de telle autre (l’appel à interpréter, commenter, contextualiser les versets violents du Coran). Il a, d’ores et déjà, deux mérites. Donner à voir aux plus exposés, aux plus démunis, aux plus fragiles, des Juifs de France que nombre de politiques, d’artistes, de capitaines d’industrie, d’autorités intellectuelles et morales, bref, de prestigieux compatriotes, se tiennent à leurs côtés et brisent leur mortelle solitude. Et puis avoir provoqué, le surlendemain, dans Le Monde, l’extraordinaire réplique – au sens où on le dit pour un séisme – que fut cette autre tribune dont on regrette qu’elle n’ait pas fait autant de bruit et qui était signée de trente imams s’avouant proprement submergés par la marée noire de l’antisémitisme qu’ils sentent monter dans leurs mosquées et appelant à la réinterprétation, eux aussi, de ces vrais versets sataniques que sont, dans le Coran, les appels au meurtre des chrétiens, des apostats ou des juifs. Rien que pour cela, le « Manifeste » méritait d’être lancé.

Quelques lectures

Au hasard de mes lectures, le Sous les yeux de l’Occident de Joseph Conrad, ce texte de 1911 où ce n’est pas à «l’islam», mais à «l’âme slave» que «l’Occident» fait face. Est-ce là que Hannah Arendt a pris cette expression de «banalité du mal» dont elle disait pourtant à Gershom Scholem : «Personne, que je sache, ne l’a utilisée avant moi» ?

Gide disait de Baudelaire qu’il écrivait «à mi-voix» et que c’est ainsi que s’écrivent les grandes œuvres. Quid, alors, de Chateaubriand ? De Dostoïevski ? De Claudel ? Et du livre – roman, Mémoires, épopée, peu importe… – qu’imposeront tôt ou tard les convulsions du temps ?

Macron, Trump et la foudre

De Gide encore, dans un passage voisin du Journal, cette recommandation : «que celui qui craint la foudre l’apprivoise». Est-ce cela qu’avait en tête Emmanuel Macron lors de cette étrange visite à Washington ? La foudre de l’imprévisibilité trumpienne… Celle de ses décisions erratiques et folles… Celle aussi – Flaubert – de la bêtise féroce et sans repères… Bref, cette nuit sans astres qui tombe sur l’Amérique et dont ces grands météorologues qu’étaient les Tragiques grecs savaient qu’elle est la plus propice, oui, à la foudre… À quoi le président français aura opposé la réaffirmation tranquille de quelques idées simples : la fraternité d’armes, plusieurs fois renouée, entre nos deux pays ; leur rivalité féconde dans la diction de l’universel ; ou l’idée qu’un monde où les arsenaux iraniens resteraient sous le regard des nations serait tout de même plus sûr qu’un monde où ils pourraient, comme en Corée du Nord, s’augmenter en secret d’armes plus terrifiantes encore… L’avenir (proche) dira si notre jeune président a présumé ou non de ses forces, de sa capacité de séduction et de celle des principes dont il était porteur. Car la France, dans ces moments, finit toujours par se souvenir qu’elle est aussi une Idée.

Sonia Mabrouk

Que la seule guerre de civilisations qui tienne soit celle qui, au sein de l’islam, oppose l’islam de la démocratie et des droits à celui qui prône le crime de masse et le djihad, un roman le dit – qui fera, et fait déjà, beaucoup parler : Dans son cœur sommeille la vengeance (Plon), de la journaliste Sonia Mabrouk. Leçon de ténèbres et de lumière. Plongée dans l’enfer des enfants-soldats du califat. Se taire, dit la romancière, hésiter à nommer les choses, faire silence sur la maladie de l’islam de peur d’offenser les musulmans, là est la vraie offense et là le vrai mépris.

Bernard-Henri Lévy

Photo : Eichmann à Jérusalem, la banalité du mal, Théâtre Majâz, Paris, décembre 2016. 

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