Avec Philip Roth, le jour de l’intronisation de Trump aux USA (Janvier 2017)

ROTH

Philip Roth dans son appartement de Manhattan, en 2010. Crédit : Society

Bernard-Henri Lévy avait vécu avec Philip Roth la folle journée de l’intronisation de Donald Trump le 20 janvier 2017 aux USA. 

C’est avec ce monument de la littérature, auteur de « Complot contre l’Amérique », que le philosophe partagea les heures qui scellèrent l’avènement de Trump . Il témoignera de ce moment et de cette rencontre  dans l’un de ses Bloc-notes, publié en France par le journal Le Point et repris ensuite par de nombreux journaux internationaux (voir ci-dessous) . Ce texte résonne toujours, et exceptionnellement, en ce jour de deuil, alors que le monde se réveille, si tristement, sans Philip Roth. C’est l’hommage que nous souhaitions rendre ici à ce « géant littéraire« , comme l’a écrit le New York Times en annonçant son décès, à ce visionnaire si drôle et tragique qui s’est éteint ce mardi 22 mai 2018 à 85 ans, laissant derrière lui une œuvre immense, en miroir cynique du « rêve américain ». 

ALBK

« Ce 20 janvier, jour de l’intronisation de Donald Trump, j’ai fait la connaissance de Philip Roth.

Et ce fut une singulière expérience de passer, avec notre ami commun Adam Gopnik, la fin de cette journée folle dans la compagnie de l’écrivain qui, il y a treize ans, dans «Le complot contre l’Amérique», a très précisément décrit le cauchemar glacé où vient d’entrer l’Amérique.

Il a, nous confie-t-il, dans l’appartement de Manhattan, tout en longueur et aux murs couverts de livres, où il s’est installé depuis qu’il a annoncé sa décision de ne plus écrire, passé la matinée devant sa télévision.

Il a, comme nombre d’Américains, mais avec, peut-être, un degré de sidération supplémentaire, regardé les images de ce gros bébé contrarié, poing levé, en train d’insulter les élites de Washington, le peuple américain, le monde.

Nous avons parlé de l’autre enfant, le vrai, le petit Barron Trump, déguisé comme un prince de comédie et déplacé comme un paquet, ou un trophée, de l’un à l’autre des podiums où l’on célébrait le triomphe de son César de père.

L’auteur du «Complot contre l’Amérique» ayant, comme on sait, une tendresse particulière pour les héroïnes de romans, nous nous sommes attardés sur le cas de Melania, la First Lady, avec son air étrangement absent pendant la cérémonie – lucide? renseignée? pressentant, mieux que nous tous, les catastrophes qui se préparent? ou juste l’histoire de la plus belle fille de la surboum qu’un adolescent goulu a invitée à danser et serre de trop près?

Roth a aussi parlé des forces qui, comme dans son roman ou comme, plus exactement, dans le nouveau roman qu’écrit l’esprit du monde mais dont il dégage, en connaisseur, les lignes à la fois drolatiques et tragiques, peuvent résister à cette marée noire de vulgarité et de violence : 1. le peuple démocrate en train de rappeler, en descendant en masse dans les rues des grandes villes du pays, que c’est lui qui, en nombre de voix, a tout de même gagné l’élection; 2. ceux des Républicains qui savent qu’entre Trump et eux, entre l’ancien Démocrate devenu populiste et le Grand Old Party dont il s’est servi comme d’un marche-pied, c’est une lutte à mort qui est engagée ; 3. la CIA dans les locaux de laquelle il va, le lendemain, sans un mot pour les 117 agents morts en mission dont les noms sont gravés dans le mur juste derrière lui, se livrer à un exercice d’autosatisfaction puéril et grotesque sur le nombre de ses partisans venus le fêter à Washington; 4.les officiers du FBI qui ne lui pardonneront pas d’avoir douté de leur probité dans l’affaire du piratage de la campagne par les services secrets russes; n’est-ce pas bizarre, dis-je, que la plus grande démocratie du monde doive compter sur des checks and balances aussi improbables? ce qui est bizarre, répond-il dans un de ces grands éclats de rire, tête renversée, dont il ponctue la conversation, c’est l’état d’insurrection suspendue dont la responsabilité revient à ce président mal élu et auquel on peut prédire un mandat plus court encore qu’à celui du héros de son roman.

Les situations, il le sait, ne sont pas comparables. Le roman se situe en 1940.

C’est Charles Lindbergh, l’aviateur aux sympathies pronazies, qui a battu sur le fil le favori de l’époque, F. D. Roosevelt.

Et il était, lui, Lindbergh, un antisémite déclaré.

Mais en même temps…

Cette rhétorique mussolinienne…

Cette alliance offerte, de Farage à Orban, et de Le Pen à Poutine, à tous les chefs populistes ou fascisants de l’autre rive de l’Atlantique…

Et puis ce slogan «America First» dont on s’étonne qu’ici, aux Etats-Unis, il ne soulève pas le cœur de toutes celles et ceux qui, quel que soit leur bord, ont un peu de culture politique…

Car c’était lui le slogan officiel des nazis américains du temps de Charles Lindbergh.

C’est lui que l’on opposait à ceux qui voulaient que l’Amérique résiste à l’Allemagne hitlérienne.

C’est en son nom qu’étaient dénoncés, à l’inverse, les «juifs fauteurs de guerre».

Et c’est ce slogan, répété jusque sur les marches du Capitole, qui fait que David Duke, l’ancien leader du Ku Klux Klan, vient de se fendre d’un tonitruant «We did it!».

Donald Trump sait tout cela.

Et il répond, quand on le lui rappelle, qu’il regarde «vers l’avenir», pas «vers le passé».

Mais voilà. Le monde se partage entre les nihilistes sans mémoire et ceux qui savent que les langues ont une histoire.

La partie se joue entre ceux qui croient qu’on peut, sans penser à mal, répéter quinze fois dans un discours le slogan des suprémacistes blancs et ceux qui savent que les mots ont une généalogie qui, quand on la nie, se venge.

Sans parler de ce retournement particulièrement sinistre qui fait que le président le plus impopulaire d’Amérique, celui que la planète est en train de vomir dans la première manifestation-monde de l’Histoire, l’allié, encore une fois, des démagogues les plus infréquentables de l’époque – sans parler, donc, du fait que cet homme s’est découvert une amitié, à Jérusalem, pour ceux-là mêmes que son prédécesseur dans la fiction traitait comme des sous-hommes.

Puissent les objets de cette sollicitude soudaine se garder de cet ami comme ils se gardent de leurs ennemis.

Puissent-ils ne jamais oublier que le destin d’Israël est chose bien trop grave pour qu’un aventurier impulsif et inculte en fasse prétexte à une démonstration d’autorité ou de ses talents de faiseur de deals.

Ou alors on n’aura le choix, comme dans le roman de Roth, qu’entre le sort également funeste de Winchell, la victime, et de Bengelsdorf, l’otage consentant.

L’Amérique n’a pas assez lu Philip Roth.

Le monde de Roth ou celui de Trump, telle est la question.

Bernard-Henri Lévy 

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NEW YORK – On the day of Donald Trump’s inauguration, I met Philip Roth.

This was a surreal experience, given that, in his 2004 novel, The Plot Against America, Roth precisely described the sinister and chilling nightmare in which the United States now finds itself.

We met, along with our mutual friend Adam Gopnik, in Roth’s book-lined Manhattan apartment, where he has moved after announcing his retirement from writing.

Roth had spent the morning watching television, and, like many Americans, he had seen the stupefying images of the fussing, overgrown baby who, with diminutive fists raised, insulted the US establishment, the American people, and the world.

As his readers know, the author of The Plot Against America has a special fondness for literary heroines. So we dwelled on the case of Melania Trump, the new First Lady, who maintained a strangely absent air throughout the ceremony. Was she projecting lucidity? Were we observing the look of someone who has intimate knowledge of the catastrophes that are yet to come? Or was she just the most beautiful girl at the party – the one an avid adolescent had asked to dance, and then held on tightly?

The world is now collectively writing a new novel. Roth skillfully distilled the tragic and the comic elements of this process, and we spoke of the forces that might be able to stand up to the dark tide of vulgarity and violence under Trump.

The first is the sovereign people, who poured into the streets of every large city in the country with the knowledge that, in terms of total votes, it is they, not Trump, who won the election.

Second, there are some Republicans who understand that Trump, the former Democrat-turned-populist, and the Grand Old Party that he used as a stepping-stone to power are in a fight to the death.

A third force is the CIA, whose headquarters Trump visited the day after his inauguration. He positioned himself in front of the Memorial Wall – on which are engraved the names of 117 agents who have been killed in the line of duty – and issued a grotesque and puerile self-congratulation for the number of supporters who had come to Washington to celebrate his ascension.

Meanwhile, the American intelligence community will not soon forget that Trump doubted their probity in the matter of Russian hacking to influence the election in his favor.

I asked Roth if he thought that it was strange that the greatest democracy in the world must fall back on such an unlikely set of checks and balances. What is strange, he answered, with a burst of laughter and his head thrown back, is this new state of suspended insurrection, for which the improbably elected president bears responsibility. One might think that, owing to this insurgency from within, Trump could serve an even shorter term than that of the protagonist in The Plot Against America.

Of course, Roth’s novel and today’s situation are not precisely comparable.

Roth’s story unfolds in 1940, and depicts the heroic aviator and Nazi sympathizer Charles Lindbergh triumphed over incumbent President Franklin Delano Roosevelt. And Lindbergh was a virulent anti-Semite.

Trump, nevertheless, employs rhetoric that is reminiscent of Mussolini. And he has professed his solidarity with the worst populists and outright fascist leaders on the other side of the Atlantic, from Nigel Farage and Viktor Orbán, to Marine Le Pen and Vladimir Putin.

Then there is that slogan, “America First.” It is astounding that those words have not turned stomachs across the American political spectrum.

After all, as anyone with a modicum of historical and political awareness should know, “America First” was American Nazi sympathizers’ slogan in 1940, during Lindbergh’s time.

It was the response thrown back at those who wanted the US to resist Hitler’s Germany.

It was used to denounce the Jewish “warmongers” who were accused of placing their interests over the national interest.

And it is this slogan, which Trump repeated on the Capitol steps, that leads the likes of former Ku Klux Klan leader David Duke to unmask himself and crow, “We did it!”

Trump knows all of this, and when it is pointed out to him, he replies that he is looking toward the future, not back at the past.

But there are only two teams in this game: nihilists with no memory, and those who know that languages have a history and, therefore, an id. The first team thinks that a speaker can invoke a white-supremacist slogan repeatedly in a single speech without having malign intentions; the second team knows that the genealogy of words cannot be denied without the past taking its revenge.

Trump, a would-be ally to the most unsavory and hated demagogues of our time, is being rejected worldwide. But consider this particularly odd and sinister twist: America’s most unpopular president recently visited Jerusalem, and developed an affinity for the very same people that his fictional predecessor considered to be subhuman.

May the recipients of Trump’s sudden solicitude be as wary of this new friend as they are of their enemies.

May they never forget that Israel’s fate is too serious of a matter to be used as a pretext for an impulsive, uncultured adventurer to demonstrate his authority or supposed deal-making talents.

And may they be spared the dilemma, depicted in Roth’s novel, of having to choose between two equally dreadful fates: that of the victim, Winchell, or the willing hostage, Bengelsdorf.

America has not read enough of Philip Roth.

His world or Trump’s: that is the question. »

Bernard-Henri Lévy

 

Retrouver ce texte aussi sur : 

The New Statesman (Angleterre)

The Daily Beast (USA)

The Kyiv Post (Ukraine)

Confidencial (Nicaragua)

Korea Herald (Corée)

Aftenposten (Norvège)

De Standaard (Belgique)

Corriere della Sera (Italie)

Die Süddeutsche Zeitung (Allemagne)

The Jerusalem Post (Israel)

Buenos Aires Herald (Argentine)

The Sunday Times (Sri Lanka)

 


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