Bernard-Henri Lévy

L’art de la philosophie ne vaut que s’il est un art de la guerre...

Philosopher contre Hegel et les néo­hégéliens. Philosopher contre l'inter­prétation pré-Bataille, et pré-Collège de sociologie, de la politique de Nietzsche. Philosopher contre le néo-platonisme et son démon de l'absolu. Philosopher contre Bergson et son avatar, justement, deleuzien. Philosopher contre la volonté de pureté, ou de guérir, dont j'ai démontré ailleurs qu'elle est la vraie matrice de ce qu'on a appelé, trop vite, les totalitarismes et qu'une guerre conceptuelle bien menée permet de mieux nommer. Philosopher pour nuire à ceux qui m'empêchent d'écrire et de philosopher. Philosopher pour empêcher, un peu, les imbéciles et les salauds de pavoiser. Philosopher contre Badiou. Philosopher contre la gidouille Zizek. Philosopher contre le parti du sommeil, des clowns ou des radicalités meurtrières. Pardon, mais c'est la vérité. Chaque fois que j'ai, depuis trente ans, fait un peu de philosophie c'est ainsi que j'ai opéré : dans une conjoncture donnée, compte tenu d'un problème ou d'une situation déterminés, identifier un ennemi et, l'ayant identifié, soit le tenir en respect, soit, parfois, le réduire ou le faire reculer. Guerre de guérilla, encore. Harcèlement. Et à la guerre comme à la guerre.

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Oui, nous pouvons sauver Sakineh, par Bernard-Henri Lévy

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473234-bernard-henri-levy-lors-de-la-156x133-2Il n’est certes pas fréquent qu’un écrivain appelle à une manifestation. Mais j’étais, en la circonstance, loin d’être seul. Il y avait Sihem Habchi et les militantes de Ni putes ni soumises. Il y avait les milliers d’invisibles signataires de la pétition lancée par le site de La Règle du jeu. Et il y a eu, pendant le temps où la chose s’est préparée, les « Ninjas » de mon ami Jean-Baptiste Descroix-Vernier, ces as du Web, ces ingénieurs de l’âme de la Toile, qui ont fait que le site tienne et que l’appel à manifester circule. Le résultat fut un moment d’émotion extraordinaire. Et quand, devant les milliers de Parisiens présents, en ce beau dimanche de septembre, sur la place de la République, la voix de Sajjad, le fils de Sakineh, est sortie d’un téléphone portable pour, depuis Tabriz, dire à la fois sa gratitude, les risques qu’il prenait en nous rejoignant ainsi et l’importance qu’avait, en Iran même, un rassemblement de cette sorte, nous sommes quelques-uns à avoir pensé, le sanglot du psalmiste noué au fond de la gorge : « nous n’avons pas plaidé pour rien, ni œuvré pour le néant ».

Pourquoi Sakineh, demandent les esprits chagrins ? N’y a-t-il pas, en Iran, ailleurs, beaucoup d’autres Sakineh promises au même sort ? Parce que Sakineh est un symbole, avons-nous, d’une seule voix, répondu. Elle s’en serait passée, d’être un symbole. Elle l’est, ce symbole, devenue à son corps terriblement défendant. Mais voilà. C’est ainsi. Ça lui est tombé dessus comme un destin. C’est une histoire folle qui s’est abattue sur la tête de cette femme simple, presque illettrée, innocente en tous les sens du mot. Et il est clair qu’aujourd’hui, en défendant Sakineh, nous défendons, de fait, les autres Sakineh qui attendent dans les couloirs de la mort iraniens et nous vengeons peut-être aussi celles à qui, hélas, on n’a pas laissé le temps d’attendre et qui sont mortes. Au bout de ce visage, il y a toutes les femmes lapidées, brûlées vives, éventrées – mais, elles, sans visage et qui -disparaissent, pour cela, dans l’indifférence, le silence, le grand nombre.

Pourquoi la lapidation, demandent les mêmes ? N’y a-t-il pas, en Iran, d’autres manières de donner la mort ? Parce que c’est la plus abominable de toutes. Parce que cet attentat contre le visage, ce pilonnage de pierres sur un visage innocent et nu, ce raffinement de cruauté qui va jusqu’à codifier la taille des cailloux pour s’assurer que la victime souffre longtemps, sont un concentré rare d’inhumanité et de barbarie. Et parce qu’il y a, dans cette façon de détruire un visage, de faire exploser sa chair et de la réduire en un magma sanglant, parce qu’il y a dans ce geste de bombarder une face jusqu’à ce que bouillie s’ensuive, quelque chose de plus qu’une mise à mort. La lapidation n’est pas une peine de mort. La lapidation est plus qu’une peine de mort. La lapidation, c’est la liquidation d’une chair à qui l’on fait procès, en quelque sorte rétroactif, d’avoir été cette chair, juste cette chair : la chair d’une jeune et belle femme, peut-être aimante, peut-être aimée, et ayant peut-être joui de ce bonheur d’être aimée et d’aimer.

N’y a-t-il pas d’autres crimes, enfin, en Iran ? D’autres atteintes aux droits de l’homme et de la femme ? Certes oui. Mais il y a, dans celui-ci, un trait qui n’existe dans aucun autre. C’est Freud qui dit, de toutes les sociétés, qu’elles sont fondées sur un crime commis en commun. Eh bien je tiens que, dans cette affaire de lapidation, dans cette façon de tuer ensemble et en commun, sur cette scène où chacun se pressera pour être bien certain de jeter la première pierre et, si ce n’est pas la première, la dernière, dans cette collectivisation du crime, dans cette démocratisation du supplice, dans ce permis de tuer qui dit à chacun : « venez ; approchez ; vous serez tous des assassins ; vous avez, non seulement le droit, mais le devoir d’avoir votre part de ce sang sur les mains », il y a quelque chose qui affleure de la fondation du lien -social iranien d’aujourd’hui. En sorte qu’en dénonçant la lapidation, en arrêtant le bras de la horde lyncheuse et communiante, en protégeant le visage de Sakineh, on vise, aussi, le régime au cœur.

Si nous y parviendrons ? Et ce que peuvent, face aux pierres, les prières muettes d’une foule de manifestants ? Les régimes totalitaires, contrairement à ce qui se dit, ne sont pas irrésistibles. Il est faux de croire qu’ils sont autistes et ne reculant jamais. Ils reculent au contraire. Ils ont toujours et partout reculé. Il faut juste, pour cela, qu’ils rencontrent la résistance appropriée. Hitler a reculé au moment du procès Dimitrov. Staline a reculé quand une campagne d’opinion, menée par Romain Rolland, l’a contraint à gracier Victor Serge. Et combien de dissidents la pression internationale n’a-t-elle pas, dans les années 70, forcé le soviétisme à lâcher ? Eh bien, de la même façon, le régime iranien peut lâcher. Et il le fera si la campagne ne faiblit pas, si d’autres l’amplifient et si, en Islam notamment, des autorités spirituelles, intellectuelles ou, simplement, citoyennes élèvent enfin la voix et prennent le relais. C’est à quoi La Règle du jeu, sous l’autorité de Gilles Hertzog, va désormais s’employer. C’est la campagne que nous -allons lancer, maintenant, dans quelques-uns des pays – Bosnie, Algérie, Turquie, Maroc… – où innombrables sont les musulmans qui voient la lapidation comme un affront fait, aussi, à l’islam et au Coran. L’Iran cédera s’il comprend qu’en s’entêtant il se met, pour de bon, et partout, au ban de l’humanité.

Bernard-Henri Lévy

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