Libye : Comment Sarkozy a gagné la guerre (L'Express, le 9 novembre 2011, article de Christophe Barbier)

BHL EXPRESS 1 RACCOURCIBHL EXPRESS 2 RACCOURCIPendant 200 jours, Bernard-Henri Lévy a accompagné et aidé les Libyens en révolte contre Kadhafi. Mais il a aussi conseillé et confessé Nicolas Sarkozy. Leurs échanges sont le fil rouge de La Guerre sans l’aimer, dont L’Express publie des extraits exclusifs. Ou le journal d’un conflit que les deux hommes ont voulu et qui change la face du monde.

Une bouteille jetée dans l’océan Indien peut s’échouer quarante ans plus tard sur une plage libyenne. Le 22 septembre 1971, Bernard-Henri Lévy envoie à André Malraux un courrier de normalien affamé d’action, sollicitant un rendez-vous pour parler du Bangladesh en ébullition; il y a quelques jours, sa lettre a été exhumée par un historien, avec les annotations du maître et cette décision de rencontre qui précipita une vocation. Enjambant les guerres et les révolutions, survolant les collines de Sarajevo et les montagnes d’Afghanistan, traversant les cimetières bondés où se mêlent désormais, dans la pénombre de l’Histoire, les cadavres des bourreaux et les dépouilles des martyrs, cette lettre noue le temps.

Si les héros de l’épopée libyenne s’appellent Jibril, Abdeljalil ou Younès, si les personnages principaux de La Guerre sans BHL EXPRESS 3l’aimer en sont Nicolas Sarkozy et l’auteur lui-même, André Malraux est, en effet, l’omniprésent absent, tel un Faust en robe de muse. Malraux jusqu’au titre, issu des Noyers de l’Altenburg, comme Sartre lui inspira en 2007 son Grand cadavre à la renverse, intitulé du livre de BHL sur la gauche française : Malraux, l’engagé des libertés planétaires, pour ce journal de guerre, prolégomènes à un monde nouveau ; Sartre, l’enragé des tonneaux remplis d' »acquis sociaux », pour un pavé en guise de pierre tombale sur une politique défunte.

Malraux, donc. Malraux parce que la guerre d’Espagne, mythologie fondatrice pour BHL et premier sang versé, en camarades, contre le fascisme. Malraux parce que l’écrivain dans les flammes, l’écrivain qui « n’est pas le transcripteur du monde, il en est le rival », l’écrivain qui, pour sculpter l’Histoire, tient le burin et guide le marteau du politique. Malraux parce que l’intellectuel engagé, parce que « les idées ne sont pas faites pour être pensées, mais pour être vécues », parce qu’au xxe siècle les philosophes ont envoyé à la mort des millions d’hallucinés, les veines gonflées d’idéologie, et que leurs cadets n’ont le choix qu’entre les remords, les cauchemars et la réparation. Oui, dans les cailloux du Djebel Nefoussa, sous les étoiles de Tobrouk, aux carrefours épargnés de Benghazi et dans les rues libérées de Tripoli, Lévy tient la plume, Malraux crache l’encre.

Le contrat Lévy-Sarkozy est politique

Mais ce n’est pas Malraux qui appelle Sarkozy, le 5 mars 2011, depuis ce coin d’escalier d’un hôtel de Benghazi où, miracle, il y a « du réseau ». C’est BHL, et s’instaure alors, dans les crachotements du téléphone satellite, un improbable contrat entre le philosophe et le président. Une « interlocution », résume l’auteur avec des pudeurs de plénipotentiaire suisse à la Société des nations ; une « drôle d’alliance », avoue-t-il plus loin, pour une guerre qui n’est pas drôle du tout, tant s’y jouent des vies par milliers, le sort global du printemps arabe et le visage du monde de demain. Drôle d’alliage, plutôt, de ceux dont on forge les canons, car le contrat Lévy-Sarkozy est politique. Le président apporte au philosophe les moyens de son ultime ambition : accomplir le droit d’ingérence, c’est-à-dire l’arracher aux seules proférations humanistes, dépasser la jérémiade humanitaire, le témoignage pour la postérité, et l’inscrire enfin dans l’action armée, lui donner la victoire. Le philosophe permet au président d’embrasser une bonne cause, d’envahir le territoire du juste ; il lui donne aussi l’accès direct aux rebelles, par-dessus les diplomates, qu’il méprise, et Alain Juppé, dont il se méfie. Une fois de plus, Sarkozy est un hyperprésident, guidant en rênes courtes la cavale de son ambition.

L’épopée libyenne a changé ces deux complices inattendus. Bernard-Henri Lévy a atteint le point de fusion entre l’éthique de conviction et celle de responsabilité, il a crié et géré. D’ailleurs, ces deux cents jours d’Histoire intense encagés dans 642 pages de « journal » résistent au lyrisme des années bosniaques comme à la fièvre des « romanquêtes », ils sont tempérés par la raison et la volonté d’être efficient, pas seulement pur.

BHL EXPRESS 4Que faire après la Libye ? Concerné par le devenir de ce pays, mais pas comptable des choix politiques qu’effectueront les Libyens, BHL trouvera-t-il d’autres champs de bataille aussi favorables ? Ce ne fut pas une guerre sainte, mais ce fut une guerre saine. « S’il y a des guerres justes, il n’y a pas d’armée juste » – Malraux, encore -, et le lynchage de Kadhafi, comme la soumission à la charia, signe la fin de l’âge innocent de la rébellion. Tout au long de La Guerre sans l’aimer, BHL ferraille avec Samuel Huntington et veut en finir avec le choc des civilisations : cette lutte-là est loin d’être gagnée.

Dans ce livre unique, il y a aussi, pour Bernard-Henri Lévy, un étrange voyage dans l’intime, des retrouvailles brumeuses avec un grand-père berger, un père soldat du désert, jusqu’à une soeur baignée de mystique. Fantômes incongrus coincés entre les palabres otanesques, des courbettes de marchands d’armes et les rendez-vous à l’Elysée. C’est aussi une certaine paix avec soi-même, une paix généalogique que BHL est allé chercher dans le sillage des rebelles de Misrata et dans les ruines d’Ajdabiya.

Nicolas Sarkozy n’est plus le même non plus. Détermination, constance, efficacité : la victoire en Libye est le meilleur de son quinquennat. Il y eut sans doute, en ce pari, de la « mythomanie épique » – Malraux, toujours -, mais il y eut aussi de l’audace et, disons-le, du courage. A-t-il cherché une geste gaullienne en lançant ses avions ? Ses confidences à BHL évoquent Lawrence d’Arabie et un « mirage arabe » très français. Glissement géopolitique ou coïncidence : tandis qu’il libère la Libye, Sarkozy s’éloigne d’Israël et de Benyamin Netanyahu, qui l’exaspère. Le soutien de la France à la reconnaissance de l’Etat palestinien à l’Unesco, et peut-être demain à l’ONU, est né à Benghazi.

Ingratitude des peuples ou obsession du chômage, les Français n’ont en rien tempéré leur jugement sur le président après ce succès. Il espérait un effet de souffle, il eut une faible brise de satisfaction, qui n’arracha qu’une mince pelure d’impopularité. On peut imaginer que sont tatoués désormais sur le bras de Sarkozy le label d’homme d’Etat et celui de chef de guerre, d’une encre sympathique que révélera la chaleur de la présidentielle. Mais on peut en douter et parier que les sables libyens, dorés par la victoire, ont déjà été noyés par la crise économique.

Restera pour l’Histoire une ironie mystérieuse : un écrivain pour qui le judaïsme est fondamental et un président à qui il n’est pas étranger ont permis à un peuple arabe et musulman de se débarrasser d’un tyran. Car ils l’ont fait. Au-delà des polémiques sur le pétrole, des angoisses sur l’islamisme et des gloses sur l' »engagement » et l' »ingérence », des enfants dorment, paisibles, à Benghazi – qui auraient dû être broyés sous les chenilles des tanks kadhafistes – tandis que toute une nation, elle, s’éveille – qui a recouvré plus que la liberté : un destin.


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