"Les heideggériens broient du noir", Le Monde, le 29 janvier 2015 (Colloque Heidegger des 22, 23, 24 et 25 janvier 2015)

heidegger le monde

« Nous préparons cette rencontre depuis dix ans », confie Joseph Cohen, coorganisateur, avec Gérard Bensussan, Hadrien Laroche et Raphael Zagury-Orly, du colloque « Heidegger et “les juifs” » qui s’est tenu à Paris du 22 au 25 janvier. « Notre motivation n’est pas venue de l’actualité, mais de la lecture de deux ouvrages auxquels nous sommes redevables : La Dette impensée. Heidegger et l’héritage hébraïque, de Marlène Zarader [Seuil, 1990], et Heidegger et « les juifs », de Jean-François Lyotard [Galilée, 1988]. Notre projet était d’interroger à nouveaux frais la relation de Heidegger avec l’“héritage hébraïque”. » Mais voilà : au mois de mars 2014 est parue en Allemagne la première édition des « Cahiers noirs », dans lesquels le philosophe notait ses lectures, le premier jet de sa pensée et… parlait des juifs ! Rattrapé par l’actualité, le colloque s’est mué en théâtre d’une controverse passionnée, dont Paris a le secret depuis la ­première « affaire Heidegger »… en 1946. Parrainée par Bernard-Henri Lévy et sa revue La Règle du jeu, la rencontre était soutenue par Arte, France Culture, Libération, la BNF. Etaient conviés, entre autres, les philosophes Peter Sloterdijk, Alain Finkielkraut, Barbara Cassin, l’historien ­Maurice Olender, le cinéaste Luc Dardenne…
Il fallut renoncer à l’idée d’« impensé », si centrale chez Heidegger : son antisémitisme n’était le fait ni d’un impensé ni d’un silence mais d’une négation, et on ne pouvait plus dire que sa philosophie en était indemne. Dans ses « Cahiers noirs », Heidegger colportait les pires clichés antisémites au moment même où ceux-ci étaient sur le point de se traduire par une politique d’extermination. Ce qu’avaient dénoncé Victor Farias en 1987, puis, chacun à sa manière, Jean-Pierre et Emmanuel Faye, devenait pour beaucoup incontestable : Heidegger ne fut pas un nazi ordinaire, mais un nazi convaincu. Après avoir mis son enseignement et l’université de Fribourg au service du régime nazi, il ne l’a critiqué, à partir de 1934, que pour regretter qu’il ne soit pas assez radical : trop « bourgeois ».
Venus d’Allemagne, d’Italie, de Grande-Bretagne, des Etats-Unis, d’Israël, de France, les philosophes sont venus prendre la mesure de l’événement. « Il faut dire l’extrême lassitude qui s’abat sur moi et l’immense souffrance infligée à la pensée par la lecture de ces centaines de pages » : tels furent les premiers mots de Gérard Bensussan ; « Je suis traumatisé », a dit Yves-Charles Zarka. Et ils précisèrent : « Ne vous étonnez pas de notre émotion, nous intervenons ici étrangement au titre de témoins puisque nous découvrons ces textes en même temps que vous. » En effet, l’ordre de publication des textes de Heidegger a minutieusement été programmé par le philosophe lui-même, mort il y a quarante ans, et l’accès à ses archives jalousement gardé par son fils. Il faut lire les textes, ont répété tous les philosophes présents.
« Encore faudrait-il y avoir accès et pouvoir publier les résultats de nos recherches ! », rappelle Sidonie Kellerer, une jeune chercheuse franco-allemande. Grâce à l’étude des manuscrits, elle a constaté que Heidegger avait, par exemple, remanié sa fameuse conférence de 1938 « L’époque de l’image du monde » avant de la publier en 1950 et d’assurer ainsi sa réhabilitation. Elle a été autorisée à ­publier une étude comparative des deux textes (Heidegger : le sol, la communauté, la race, Beauchesne, 2014), mais pas la conférence originelle. Son étude d’un pan de la correspondance du philosophe paraît aujourd’hui dans la revue Critique. Tout comme Emmanuel Faye (lire ci-dessous), Sidonie Kellerer a refusé d’intervenir au colloque.
Tableau apocalyptique
En France, les « Cahiers noirs » ne sont pas encore traduits. Nous n’en connaissons que les quelques citations reproduites dans les traductions des ouvrages de Peter Trawny, leur éditeur en Allemagne. Au colloque, celui-ci a dressé aussi froidement que possible la vision du monde qui ressort de ces textes : un tableau apocalyptique où l’histoire d’une destruction fomentée par une « juiverie internationale », un peuple « sans sol », « déraciné », à ce titre exclu de l’histoire de l’Etre, fait sombrer dans l’autodestruction infinie. Trawny a dénoncé un antisémitisme « onto-historique ». Un « antisémitisme métaphysique », a renchéri Donatella Di Cesare, membre de la Société Heidegger.
Métaphysique, onto-historique, peu importe au fond. L’enjeu ici est sans doute un certain usage de la langue et du concept qui produit des effets de lecture propres à détacher les termes de leur rapport à l’histoire, comme l’avaient déjà signalé Walter Benjamin ou Theodor Adorno. Dès la fin des années 1920, ils dénonçaient les ­effets délétères de son « jargon de l’authenticité ». Henri Meschonnic prit la relève en 1990 dans Le Langage Heidegger (PUF, 1990). L’intervention de François Fédier, l’un des traducteurs attitrés de Heidegger, fit la démonstration la plus probante que ce mésusage pouvait être prolongé par les traductions françaises. Une heure trente durant, devant une salle comble et médusée, il métamorphosa les mots de Heidegger. Lui qui, en son temps, avait traduit Gleichschaltung (« mise au pas » ou « alignement ») par « mise en harmonie », proposait aujour­d’hui pour Weltjudentum : « monde juif planétarisé » plutôt que « juiverie mondiale » ; pour Machenschaft : « fabrication » au lieu de « machinerie » ou « manigance », etc., au nom de la philologie et cependant dans le plus grand mépris de la philologie. Lors de la soirée d’ouverture, Jean-Claude Milner avait prévenu : l’ambition de Heidegger était de refonder la langue allemande. Pourtant, à ses côtés, un académicien français, Alain Finkielkraut, réactualisait les mots du philosophe allemand, disant : « Les juifs, eux, ont aujourd’hui choisi la voie de l’enracinement. »
De la philologie, de l’histoire, voilà ce qui manquait un peu. Les très belles interventions sur la figure de saint Paul et du messianisme relus par Heidegger (Joseph Cohen et Raphael Zagury-Orly), ou celle de la jeune docteure Avishag Zafrani sur les critiques formulées par Hans Jonas dès les années 1960, ne furent cependant pas aussi éclairantes que celle du philosophe britannique Nicolas de Warren, qui replaça ces textes de Heidegger dans le contexte historique du rêve d’un « accomplissement des forces spirituelles de la guerre » au lendemain de 1918. Sous cet angle, l’« histoire de l’Etre » prend un autre sens : celui d’un programme au moins aussi politique que philosophique.

Par Marianne Dautrey (Pigiste au Monde des Livres)

Repères Heidegger

1933 Martin Heidegger, né en 1889, adhère au parti nazi et accepte le poste de recteur de l’université de Fribourg, dont il démissionne en 1934. Il paie sa cotisation au parti jusqu’en 1945.

1947-1951  Dans le cadre de la dénazification, il est interdit d’enseignement.

1976 Mort de Heidegger.

1988 Publication de ­Heidegger et le nazisme, de Victor Farias (Verdier). Fouillant le passé du ­philosophe, il montre une grave compromission avec le régime ­hitlérien. Le livre lance une durable polémique qui suscite des dizaines d’ouvrages. François ­Fédier, l’éditeur et ­traducteur de l’œuvre de Heidegger en France, ­signe Heidegger. Anatomie d’un scandale (Robert ­Laffont), un plaidoyer.

1994 Jean-Pierre Faye ­publie Le Piège. La Philo­sophie heideggerienne et le nazisme (Balland)

2005 Emmanuel Faye ­publie Heidegger. Introduction du nazisme dans la philosophie (Albin ­Michel). Il y soutient qu’il est devenu impossible de ­séparer la pensée de ­Heidegger et son engagement au parti nazi.

2014 Publication en Allemagne des « Cahiers noirs », édités par Peter Trawny.

http://abonnes.lemonde.fr/livres/article/2015/01/29/les-heideggeriens-broient-du-noir_4565999_3260.html?xtmc=heidegger&xtcr=2


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