Le philosophe, les pierres et le fleuve (Transfuge, article de Salomon Malka, janvier 2012)

logo transfugeIl y a plusieurs livres dans le livre de Bernard- Henri Lévy La Guerre sans l’aimer (Grasset)-, et chacun d’entre eux est justifié par l’écriture, par les circonstances, par l’urgente nécessité. Sans doute fallait-il les fondre ensemble – la chronique d’un écrivain au cœur d’une guerre, l’engagement d’un intellectuel aux côtés des insurgés, le dialogue d’un philosophe et d’un Président sur l’histoire en train de se faire – puisqu’il s’agit d’un journal tenu au long des deux cents jours – plus de six mois – que dura la révolte libyenne.

Très belles pages sur le désert et sur Shalom, son grand-père qui menait ses troupeaux de moutons de Béni Saf – ville de naissance de l’écrivain –   jusqu’à Tinghir et Zagora, d’oasis en oasis. Lui qui adore les villes, les hôtels, les cafés, les lieux où on rencontre des hommes, on le surprend à écrire: « Seules les pierres durent. Seul le désert est digne de la mort, et d’une certaine façon, de la vie des hommes ».
Pages attachantes sur ce professeur Tournesol, croisé à Benghazi, enseignant le français à ses élèves – Kadhafi a banni l’apprentissage des langues étrangères – qui est là, avec le groupe de Français, pour le plaisir d’entendre épeler les mots du dictionnaire interdit.

Pages sèches, qui rappellent moins Malraux que Vassili Grossman, avec cette odeur du front, dont l’auteur de Vie et Destin disait qu’elle était un mélange de  « morgue et de forge »  auxquelles l’écrivain ajoute de la sueur, de la rage, et parfois des larmes.
On aurait aimé encore plus de pages de cette encre-là, racontant des nouvelles de l’arrière, des rencontres de hasard, des coïncidences, des récits du petit peuple, des tranches de vie, des paroles de ces femmes qui furent à l’avant-garde de cette révolte.
Mais c’est déjà suffisant d’avoir été le témoin et l’acteur d’un moment d’histoire qui restera comme l’aboutissement d’un parcours singulier, celui d’un écrivain engagé qui, quoi qu’en disent les narquois, a de l’allure, du sens, et une belle cohérence. Celui d’un intellectuel qui s’est frotté au monde, a plaidé contre Hutington et son conflit de civilisations, et a joué sa peau dans cette démonstration.

Voici plus de neuf ans, à Kaboul, apprenant de la bouche de Hamid Karzai, dans son bureau, la nouvelle de la décapitation de Daniel Pearl, cet homme avait décidé d’attacher ses pas à ceux du journaliste-BHL-transfugemartyr. C’était une enquête, un roman-enquête dans l’antre du diable, et déjà  la folle aventure d’un écrivain poussé par le désir de savoir, de témoigner et d’aller frôler la mort de près pour tenter de lui «ôter son dard» (Levinas).

Le même, presque une décennie plus tard, revenant d’Egypte et captant sur un écran de télévision à l’aéroport les images d’une foule en Libye, mitraillée depuis les airs, est déterminé à aller voir. Il part à Benghazi et crie que le massacre se prépare, que le sang est écrit sur le mur, et qu’il faut à tout prix l’empêcher. Il l’avait fait une première fois en Bosnie, sans succès, sous Mitterrand. Il le fait une seconde fois en Libye, sous Sarkozy. A-t-il réussi à  détourner le cours du fleuve ? On verra. Le printemps libyen est-il en marche ? On sait que rien n’est moins sûr. Il aura en tout cas convaincu, entraîné, persuadé un Président d’intervenir pour arrêter une tuerie programmée.
Alors, on se demandera s’il fallait quérir la résistance, la guerre d’Espagne, Jorge Semprun, la noble figure de son père, pour justifier cet engagement-là. Les réponses lui appartiennent. C’est son propre parcours, mais c’est aussi un peu nôtre. On dira : quand il rédige les textes du CNT (Conseil national de transition), quand il fait venir les leaders à Paris, quand il élabore avec eux le manifeste des tribus, il ne témoigne plus, il ne commente plus, il veut influer, il veut peser, il veut se colleter. Ne va-t-il pas trop loin ? Peut-être. Mais l’entendre haranguer, sur la corniche, les libres tribus de la Libye libre avec ces mots : « L’homme qui vous parle est le libre descendant d’une des plus anciennes tribus du monde », qui n’aurait rêvé d’un discours pareil ? Il faut en effet une audace sans bornes et une foi chevillée au corps. Celle d’un héritier d’une histoire qui, plus encore que celle de la persécution, fut marquée par l’abandon.

On peut réduire cette guerre à ses effets, et il faut naturellement poser la question de la proclamation de la charia par la nouvelle direction libyenne comme il faut dénoncer le lynchage barbare d’un dictateur à terre (l’écrivain, toujours lucide, connaît ces ruses de l’histoire et proclame dans le  livre que le jour venu, il faudra avoir noué des relations assez fraternelles, solidaires,  confiantes, pour pouvoir s’élever contre les dérives, mais se doutait-il que les dérives arriveraient aussi vite ?).

On peut traiter cet engagement avec légèreté (l’auteur rappelle lui-même ce mot cruel de Clara Malraux sur André Malraux: « un clown indécent »). Personne ne pourra honnêtement gommer la dimension déconcertante du personnage. Personne ne pourra nier le courage, cette manière d’être toujours sur le fil chez cet éternel jeune homme qui va au bout de ses élans et charrie avec lui les fantômes de sa propre histoire qui est aussi la nôtre. Cet homme, décidément, n’est pas banal !


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