Le fantôme de la rue d’Ulm (préface, par Bernard-Henri Lévy, aux "Lettres à Hélène" de Louis Althusser, chez Grasset)

JAKET lettres à HélèneC’est l’un des plus grands philosophes du XXe siècle.
C’est le ténor, avec Lacan, Foucault ou Barthes, de ce grand moment d’histoire de la philosophie que fut le moment structuraliste.
C’est le maître à penser, à ce titre, de plusieurs générations de Normaliens et, à travers eux, d’intellectuels dans le monde entier.
Et c’est, quelques livres plus tard, le 16 novembre 1980, la scène célèbre et effroyable : le maître, debout, en robe de chambre, par un petit matin gris, au pied du lit de son appartement de l’Ecole Normale ; sa femme, Hélène, couchée sur le dos, elle aussi en robe de chambre ; lui, le maître, qui s’agenouille et lui masse le cou, longuement, en silence ; ses doigts qui s’enfoncent dans la chair ; ses avant-bras de plus en plus douloureux (mais n’a-t-il pas toujours mal aux avant-bras quand il la masse ?) ; le visage d’Hélène, immobile, serein (avec, tout de même, ces yeux « interminablement fixes » qui ne sont, eux, pas des yeux normaux ) ; et puis, soudain, stupeur ! effroi du « Caïman » qui se redresse et se précipite, de l’autre côté de la cour, chez son voisin, le Docteur Etienne, en hurlant : « Pierre, viens voir, je crois que j’ai tué Hélène » ! le complot des Normaliens, inclus l’auteur de ces lignes, qui, s’appuyant sur l’article 64 du Code Pénal, évitent la prison à leur professeur devenu le premier meurtrier de l’histoire de la philosophie ; l’effet pervers de la manœuvre qui, en le déclarant irresponsable, en le renvoyant devant les psychiatres et non devant les juges d’une Cour d’assises, en faisant de lui ce sujet sans procès dont son propre concept de procès sans sujet, semblait l’anticipation diabolique, lui interdit de s’expliquer, l’empêche de verbaliser le geste qu’il a commis et fait de lui, jusqu’à la fin, dans l’appartement de la rue Lucien-Leuwen où il se replie au sortir de la clinique, un fantôme, un mort-vivant, un corps flottant entre les deux eaux de la réprobation et de l’oubli (ah Lucien Leuwen ! une dose de romanesque supplémentaire… y a-t-il une autre rue, à Paris, que celle où mon Maître trouva ce dernier refuge pour porter le nom d’un personnage de roman ?) ; et puis, tentant de conjurer le piège, voulant reprendre l’initiative et la parole, essayant, dans un effort désespéré, de se réapproprier cet organe que fut sa langue et qui a toujours été sa vie, sa raison d’être, le propre tissu où était prise son existence, voilà ce tout dernier Althusser qui se remet au travail et rédige ce chef-d’œuvre de la littérature autobiographique de tous les temps qu’est L’Avenir dure longtemps et qui paraîtra, comme de juste, et comme les Mémoires d’outre-tombe, après la mort de son auteur.
Je ne prétends, certes, pas que l’histoire se soit résumée à cela.
Je ne suis pas en train de dire de mon Maître, parodiant Diogène Laërce résumant lui-même un philosophe de l’Antiquité : « il naquit, il écrivit, il tua, il mourut ».
Mais, enfin, c’est tout de même ainsi que la chose a été vue, et vécue, par son temps.
Louis Althusser, s’il a enrichi son siècle de quelques concepts inédits, l’a aussi augmenté de cette figure nouvelle qui est celle du philosophe fou et, à partir de là, meurtrier.
Et il a, ce faisant, fût-ce à son corps défendant, posé toute une série de questions qui n’étaient au programme ni de Pour Marx ni de Lire Le Capital mais qui ne sont, hélas, pas moins essentielles à l’intelligence de l’époque dont il fut l’un des hérauts.
Il y a eu, bien sûr, celle-ci : pourquoi l’avoir aidé à fuir les tribunaux de son pays ? pourquoi ce deux poids et deux mesures, cette justice à deux vitesses, qui l’ont, quoi qu’il en dise, épargné ? seriez-vous allé trouver le ministre de la Justice s’il s’était agi d’un meurtrier ordinaire ?
Il y a eu la divine surprise des adversaires historiques de l’althussérisme qui, au sein même du Parti communiste, à l’intérieur de cet appareil qu’il défiait depuis vingt-cinq ans, n’ont pas manqué de crier victoire et vengeance : la preuve par la pratique ! la voilà, oui, la fameuse preuve par la pratique, Engels disait par le pudding, dont les althussériens nous ont saoulés et qui se retourne, là, contre eux ! la fleur prouvant la graine et la vérité des principes se lisant toujours, à la fin, comme Althusser lui-même l’a enseigné, dans la suite de leurs conséquences, ne tenons-nous pas, là, de quoi inculper ce marxisme normalien, anti-humaniste, maoïsant, de crime contre la raison, la sûreté de l’esprit, la logique et, maintenant, la morale même ?
Il y a eu, ailleurs, partout ailleurs, chez les partisans de ce qu’il ne faut pas craindre d’appeler la Réaction, le déchaînement sur le thème : quoi ? c’est à cet homme que nous avons confié nos enfants ? à ce mauvais maître que nous avons demandé de leur enseigner ce que parler et penser veut dire ? nous savions l’Université française corrompue, gangrenée ; nous la savions habitée, en particulier à cause de cet homme, par les méchantes œuvres de Marx, Lénine, Mao – mais par la folie ? la maladie mentale ? le penchant criminel passé à l’acte ? A la façon de Charles Laure Hugues Théobald, duc de Choiseul-Praslin, assassinant sa femme en 1847 et devenant, à partir de là, l’incarnation de tous les crimes de la Monarchie de Juillet, Louis Althusser apparaissait comme ce pair de la Pensée, ce Grand Duc de la théorie, symbolisant à lui tout seul les crimes du communisme et, par-delà le communisme, du grand ébranlement philosophique qui avait manqué, dix ans plus tôt, emporter les bases de l’ordre ancien.
Mais il y a eu aussi, plus sérieusement, le saisissement de ses élèves qui n’avaient, pour la plupart, rien vu venir. Nous trouvions bien notre Professeur bizarre. Nous sentions bien que ses absences n’étaient pas totalement explicables. Nous nous rendions compte, aussi, que ce Professeur n’enseignait guère et qu’à quelques exceptions près (les cinq Cours de philosophie pour scientifiques de 1967, les réunions quasi clandestines du Groupe Spinoza la même année ou la grande conférence prononcée, en plein été 1966, à l’Ecole, et intitulée « Conjoncture philosophique et recherche théorique marxiste »), aucun d’entre nous, ni d’entre nos aînés immédiats, n’était capable de se rappeler un cours, un vrai, semblable à ceux que prodiguaient les deux autres « Caïmans » de l’ Ecole, Jacques Derrida et Bernard Pautrat. Et puis il y avait des histoires cocasses qui commençaient de circuler sur un sous-marin atomique qu’il prétendait avoir détourné au terme d’un pacte secret avec l’URSS ou sur une rencontre imaginaire avec de Gaulle, une autre avec Jean XXIII ou Paul VI, dont il faisait parfois confidence. Mais de là à l’imaginer fou à lier… De là à deviner que, lorsque je poussais, le cœur battant, la porte de son bureau et que je le trouvais à sa table de travail ou, la main sur le front, pensif, dans le fauteuil de bois vernis qui faisait face à la table, il ne pensait ni à Hegel, ni à Marx, ni, moins encore, à la coupure entre les deux Marx, mais à la douleur qui revenait, à la démence qui rôdait et au temps qu’il allait pouvoir tenir avant de courir, pour la énième fois depuis le début de l’année, se réfugier à la clinique où il avait ses habitudes… De là à savoir que, quelques jours plus tard, peut-être quelques heures, ce serait le même Louis, mais nu, un torchon entre les dents pour lui éviter de se trancher la langue, et l’une de ces séances d’électrochocs qui le laissaient pantelant, abruti, ombre de lui-même et de sa pensée, détruit.
Et puis il y eut, chez tous, cette question de fond. Comment peut-on, marxisme ou pas, être ce fou et ce philosophe ? Comment le prince des penseurs pouvait-il être le timonier secret de la nef des fous contemporaine s’autorisant, à la fin, ce geste pour le moins peu banal ? Quid de sa pensée, alors ? Compromise, ou pas ? Tributaire, et comment ? Quel lien, que nul ne soupçonnait, entre le travail de l’œuvre et celui de la démence ? Qu’est-ce qui, dans cette œuvre, cette très grande œuvre, trouvait sa source – ou son obstacle – dans cette douleur immense et qui l’a harcelé jusqu’à la fin ? Pouvait-on faire l’économie de cette question ? Et devait-on continuer, sous prétexte que le maître l’avait fait, à pratiquer cette forme extrême de séparation entre les ordres et d’application des principes d’un Contre Sainte-Beuve qui n’avait jamais, autant qu’ici, joué son rôle de paravent, de mensonge et, au sens propre, de garde-fou : le Système, d’un côté, dans sa confondante netteté et sa rigueur que rien n’entame ; son auteur, de l’autre, bord du gouffre, désœuvré, violence du calme, exacerbation des anxiétés ?
C’est à ces questions, et à d’autres, qu’ Olivier Corpet,  gardien, avec l’ IMEC, des archives Althusser, apporte un début de réponse en nous donnant à lire l’extraordinaire document qu’est ce paquet de lettres adressées, pendant trente-cinq années, par Louis Althusser à Hélène Rytman, dite Legotien, sa femme.
Sur la relation entre les deux, sur la nature et sur l’ampleur de la folie du premier, mais aussi sur la question clef du lien de cette folie et de cette philosophie, sur sa politique et l’influence qu’elle aura eue sur notre génération, il nous livre, avec cette correspondance qui semble droit sortie de la maison des morts, des éléments d’information et de réflexion dont je n’imaginais pas qu’ils puissent, un jour, apparaître.
Un document extraordinaire.
Une mine d’informations sur l’envers d’une histoire qui ne paraîtra ancienne qu’à ceux qui ne savent pas qui sont, vraiment, nos contemporains.
Ce paquet de lettres et de mémoire, cette plongée au cœur d’une des histoires les plus troubles et les plus édifiantes du XXe siècle, ce voyage, certes impudique, mais si riche d’enseignements qu’il eût été inconséquent de s’en priver, dans les coulisses d’une âme dont je me souviens avoir dit, aux premières lignes de la Barbarie à visage humain,que j’ai « bien failli tout lui devoir », je suis heureux, et ému, du privilège qui m’est offert de les présenter à leurs lecteurs.

2

Hélène, d’abord.
Les rapports avec Hélène – et, bien entendu, le meurtre.
On a parlé d’« homicide altruiste », de don d’amour et de mort mêlés – on a dit de Louis qu’il aurait, en la tuant, libéré Hélène d’un désir de mort qu’elle portait en elle.
On a dit, et il a lui-même laissé entendre, qu’il aurait tué une femme elle-même doublement criminelle car ayant euthanasié, au terme d’une séquence jamais complètement élucidée, ses deux parents – on a dit, il a lui-même écrit dans L’Avenir dure longtemps, que, de l’enfer où ce double crime l’avait plongée, seule pouvait la délivrer sa mort, sa propre mort, celle que lui, Althusser, finira par lui donner, mais non sans qu’elle ait, elle-même, tacitement armé son bras (ou non sans qu’elle ait, ce fameux matin de novembre, dédaigné de résister, de se dégager, d’émettre le mot, le son, de protestation qui auraient suffi à l’arrêter et le désarmer).
On a dit qu’avec elle, Hélène, il aurait tué sa sœur, sa mère, le double de l’une, le spectre de l’autre, une part de soi-même, la meilleure.
On a pu dire qu’il avait, en lui, tué l’origine (faut-il écrire l’origyne ?) ; la différence (la différance, comme chez l’autre maître de la rue d’Ulm ?) ; on a dit qu’il avait tué le communisme auprès de lui (ou réconcilié, ce qui revient au même, l’idée d’Hélène et sa réalité).
André Green a rapporté une confidence que lui aurait faite Althusser lui-même, à l’hôpital : si j’ai étranglé Hélène c’est pour ne pas tuer mon analyste.
On a la fiction sollersienne expliquant, dans Femmes, qu’Hélène l’empoisonnait, lui pompait l’air, le privait de sa liberté, l’étouffait – et que c’est l’explication.
Eh bien, ici, avec ces lettres, on est à la source, dans la coulisse, dans le vif de la vie et de la mort, dans le chaudron où bouillonnèrent, trente-cinq ans durant, les ingrédients du drame – on a, jour après jour, la véridique chronique de l’une des passions les plus mystérieuses, les plus occultées, les plus complexes, du XXe siècle.
Mais procédons par ordre.

La fascination de Louis, d’abord, pour ce qu’Hélène représentait.
Elle est juive alors qu’il est, dans sa jeunesse, « prince tala », c’est-à-dire, dans le jargon de l’Ecole, chef de file des normaliens catholiques.
Résistante, vraiment résistante, au cœur d’un réseau formidable et, au rayon Action, chargée des sabotages et des exécutions alors qu’il s’est vécu, lui, au temps de sa khâgne lyonnaise, comme le « fils adoptif » du futur pétainiste Jean Guitton et qu’il a passé la guerre, comme Sartre, mais plus longtemps que Sartre, dans un stalag du Schleswig-Holstein.
Elle est communiste, vraiment et sérieusement communiste, à une époque où il en est encore à tenter de jeter de vagues passerelles entre les jeunesses chrétiennes et marxistes : « salut camarade aimée », lui écrit-il, dans une de ses premières lettres ! salut à cette aînée qui, au prestige de ses hauts faits, ajoute celui d’avoir été membre, très tôt, du glorieux Parti des fusillés.
Elle lutte également contre les communistes (ou contre, plus exactement, ce que les communistes peuvent, aussi, représenter de pire) au moment, je vais y venir, où elle entre dans la longue, très longue mais, à ses yeux aimants, héroïque phase de ses démêlés avec le Parti.
La vraie vie.
Le lien avec la grande, la très grande vie.
Un peu à la façon d’Elsa au moment de sa rencontre avec un Aragon mal dégrossi de sa saison surréaliste, Hélène fournit à Louis le lien avec un « monde réel » dont il lui avouera, dans une lettre de 1962, qu’il est cela même qui lui « manquait » et dont, vu ce qu’elle était (« âge, écrit-il, expérience, épreuves, connaissances, autorité naturelle de quelqu’un qui a connu ce dont il parle »), elle lui a fait « d’emblée » cadeau.
Sans parler de cette image de liberté, oui, oui, de liberté (cela semblera incroyable à ceux qui, comme moi, les ont connus, sur le tard, vingt ans après, alors qu’elle était devenue cette vieille dame autoritaire, acariâtre, avec, dans les cheveux, ce mouchoir noué aux quatre coins dont Jean Guitton disait qu’il lui faisait une tête de fourmi – mais c’est pourtant bien ce que disent les lettres, c’est ce qu’elles ne cessent de répéter) sans parler, dis-je, de cette image de « générosité » et de « liberté » dont il lui dit, dans une lettre de 1955, qu’elle fut une « révélation » pour le « garçon » qu’il était quand il l’a rencontrée et qui avait « grandi, pendant 27 ans, entre les haies des camps, des interdits, des devoirs et des tâches ».
Une Elsa qui, pour le coup, aurait eu l’âme de Nancy Cunard.
Le mélange, rare à l’époque mais qu’Hélène a incarné, entre intransigeance et style, inflexibilité et liberté d’allure.
Un miracle.

La volonté de Louis, ensuite, de sauver Hélène.
Cela semblera plus incroyable encore à qui connaît le dénouement mais c’est pourtant, de nouveau, la réalité qui ressort de cette liasse de lettres : Louis, avant de tuer Hélène, a passé l’essentiel de son existence à tenter de la protéger et de la sauver.
De quoi ?
Ce n’est jamais formellement dit.
Le biographe d’Althusser, Yann Moulier Boutang, ne semble pas avoir, lui-même, vraiment éclairci le point.
Un malaise existentiel, c’est entendu.
Les séquelles, c’est entendu aussi, d’un roman familial terrifiant car il n’est, après tout, pas banal d’avoir dû aider à mourir ses deux parents.
Mais la vraie, la grande affaire, semble avoir été une faute politique lourde, commise dans les tumultes de la Résistance et que le Parti ne lui aurait pas pardonnée.
Les uns disent : une imprudence, une négligence, comme on en commettait parfois dans l’armée des ombres et qui aurait permis l’arrestation du père Larue, celui-là même qui, lorsqu’elle décida de se délester de son vrai nom de Rytman, lui avait trouvé ce nom de Legotien qui était celui d’un des premiers jésuites en Chine et qui la protégeait.
Les autres : des prisonniers allemands sur lesquels elle aurait eu la main lourde et dont l’exécution trop rapide aurait empêché que l’on remonte à de plus gros poissons de la Collaboration dans la région de Lyon.
D’autres encore : des rapports avec l’Intelligence Service et les gaullistes pour le compte de qui elle aurait espionné le Parti ; des liens avec des « hitléro-trotskistes » infiltrés dans les rangs du Réseau ; Yann Moulier Boutang m’a même parlé, un jour, d’une rumeur évoquant un contact (ce serait l’inverse, mais peu importe – dans le climat hautement paranoïaque où baignait le PC de ces années, on pouvait plaider un crime et son contraire) avec l’assassin de Trotski, Ramon Mercader en personne !
D’autres enfin : une sordide histoire de bas de soie qu’Elsa Triolet, dans un caprice de duchesse rouge, lui aurait demandé d’acheter au marché noir et qu’elle n’aurait pas su ni, peut-être, voulu trouver.
Ce qui est sûr c’est qu’Althusser, dès les premiers temps de leur rencontre, est informé des racontars qui courent sur le compte de sa compagne.
Et ce qui est sûr (et bouleversant) c’est le spectacle de ce tout jeune homme – il a dix ans de moins qu’elle – déployant une énergie sans répit pour entrer dans le dossier, plaider la cause de la jeune femme, l’épauler, la conseiller et tenter, au fil des années, de l’innocenter de ce crime dont on l’accuse et dont je répète qu’il n’est jamais clairement énoncé.
On le voit chercher, explorer, fouiller dans le passé.
On le voit épouvanté et, en même temps, fasciné par ce nœud d’intrigues et de secrets qu’il découvre au fil de ses enquêtes et qui fut, probablement, l’intrigue même de la Résistance armée.
Et on le voit faire une priorité absolue, bien avant ses cours, son œuvre encore dans les limbes, sa santé, de laver l’honneur d’Hélène et de la réhabiliter.
Il y a les lettres où il la voit sans reproche, pure victime, calomnie.
Il y a celles où il conçoit qu’elle ait pu faire une « bêtise » mais exhorte le Parti à prendre exemple sur Rome entreprenant de « sauver ses prêtres résistants » en les absolvant « malgré ce qu’ils ont fait ».
Il y a cette autre où on le voit partir à la recherche d’un réalisateur qui aurait, avant guerre, au moment des premiers petits boulots d’Hélène dans le cinéma, « assisté René Clément dans la Bataille du rail » et « saurait des choses ».
Ou cette autre, en 1950, où il raconte un voyage à Castelnau, chez son ami Paul de Gaudemar et, là, sa quête d’un ancien commandant FTP que l’on devine informé des faits imputés à Hélène et dont il veut le témoignage : des noms de guerre oubliés et qui remontent du passé ; des sigles qui ne disent plus rien et des pseudos mystérieux (à commencer par « Sabine », celui d’Hélène) ; des appartements fantômes ; des fermes prêtées mais qui ont disparu ; des armes enterrées et des dîners dont on ne se souvient qu’à demi-mot ; un « voyage en auto » évoqué sur le ton de la confidence et qui n’a pas livré tous ses secrets ; « l’habitude de tuer » comme une excuse ; les résistants de la dernière heure qui « chargent » ceux de la première ; tout un monde englouti qui revient à la mémoire et dont la patiente reconstitution doit servir, pense-t-il, à faire éclater la vérité.
Le temps, certes, viendra (lettre du 24 octobre 1953) où l’idée même d’une symétrie entre leurs deux destins, leurs deux sortes de détresse et la sollicitude qu’ils se portent mutuellement, lui deviendra « intolérable ».
Le temps viendra où, plongé dans sa propre nuit, il écrira à Hélène qu’il lui faut prendre, vis-à-vis de la sienne, une « distance » qui pourra lui apparaître comme une forme d’« indifférence » mais qui devient juste, pour lui, « vitale ».
Et il sera tenté, à ce moment-là (qui sera, aussi, le moment où il comprendra que le Parti reste intraitable et que l’absolution dont il rêve ne viendra hélas plus jamais) de voir la douleur d’Hélène empreinte d’une tonalité « anachronique et régressive » dont il n’est plus question d’être « complice ».
Mais la dominante, jusque-là, sera ce partage de malheur.
L’une des principales occupations du jeune Althusser aura bel et bien consisté à réinstruire le dossier Hélène.
Tout le monde a toujours cru que c’est Hélène qui a soutenu Althusser, l’a accompagné, soigné, pris sous sa coupe, piloté. C’est vrai. Mais non moins vrai, l’inverse – c’est-à-dire un Althusser protecteur, champion de son aimée, défenseur de sa Dame aux prises avec l’injustice.
Le leitmotiv « sauver Hélène ! l’aider à vivre ! » dont on pensait qu’il était, dans L’Avenir dure longtemps, trop affirmé pour être honnête et qu’il était peut-être un prélude à l’énoncé final (sauver Hélène de « son affreux destin de femme horrible» ; sauver – en la tuant ! – cette « toute petite » femme « emmitouflée » dans un manteau sans grâce ), on découvre, dans ces lettres, qu’il correspondit à la réalité de leur relation.

Et puis l’amour enfin.
Je sais que cela peut sembler plus invraisemblable encore à ceux qui entrent dans ce livre.
Mais, entre Hélène et Louis Althusser, ce fut une vraie, une bouleversante histoire d’amour.
Bien sûr, il y eut d’autres femmes.
Bien sûr, il y a ce côté Valmont-Merteuil que l’on sent dans la façon complice qu’il a, dans une lettre de 1947, de lui adresser une charade dont les deux héroïnes sont elle, Hélène, mais aussi Angeline, la jolie petite rivale qu’il lui a présentée, pour un thé, la première fois, le premier soir.
Mieux, il y a ce côté SartreBeauvoir quand, en 1952, alors qu’il sort d’une de ses dépressions, il tient à raconter à son aimée le besoin qu’il a eu, à la gare, de jeter « un coup d’œil – bien timide mais un coup d’œil quand même – sur les filles » et le besoin qu’il a, là, revenu à sa table de travail, de coucher sur le papier son émoi pour le lui faire partager (j’aimerais tant que tu sois là, lui écrit-il ; j’aimerais tant que « tu en ries avec moi »).
Toujours sur le même registre, deux ans plus tard, cette autre lettre, du 6 septembre 1954, où il lui raconte avoir eu « le souffle coupé par la beauté des filles de Marseille. Une gosse en particulier de 14-15 ans, (…) des seins beaux comme des yeux ouverts, une splendeur » – et qu’il termine avec ces mots charmants : « Bon soleil ma petite tête, fais-toi une réserve de chaleur et de forces pour cet automne ».
Ou bien, un an plus tard, en septembre 1955, dans un contexte qui n’est, certes, plus celui d’un désir triangularisé, cette façon de lui parler « d’homme à homme », au « titre de l’amitié ».
Ou encore ce ton de petit garçon s’adressant à une mère tantôt sévère tantôt délicieusement indulgente et cette manie qu’il a, par exemple, de lui raconter qu’il s’achète des shorts : à Sanary, en 1951, un short bleu de travail acheté 950 francs en pensant à elle ; ou, en 1955, à Saint-Tropez, ce short « en lin » qui lui va « comme un gant » et dont il est si fier – ce ne sont pas là, on en conviendra, propos d’amant particulièrement flamboyant ni de rêveur définitif.
Mais je prétends qu’il y a, à côté de tout cela, un véritable chant d’amour, une certitude d’aimer et d’être aimé, une impatience de l’âme mais aussi, et contre toute attente, du corps qui sont une autre clef musicale de ces pages.
Entre beaucoup d’autres, cette lettre où il lui écrit : « il me faut vous revoir, ça devient insoutenable ».
Cette autre, le 8 août 1958 : « je crois que tu peux m’aimer sans crainte, petite tête, parce que je n’ai plus du tout peur de t’aimer et de te le dire» ; en tout cas «je veux te dire que je ne conçois pas ma vie sans toi ».
Celle du 14 avril 1960 où il s’accuse de n’avoir pas de désirs, « de vrais désirs », mais juste « des demi-désirs », des « désirs à moitié désir » et où il conclut que la seule personne qui lui permette de ne pas « subir » son désir, de le « conduire vers une issue », la seule avec laquelle il puisse espérer un « accord » sans « ombres » d’où puisse « naître un peu de bonheur », la seule à qui il puisse assurer qu’il « ne pense pas » ce « bonheur » sans elle et qu’« un peu de vraie joie » dans ses yeux est tout ce qu’il souhaite en ce monde – c’est Hélène.
Ces autres lettres pleines de joie, d’une allégresse aveugle, de projets de vacances et d’insouciances, de recherches de maisons à louer à Collioure, Barcelone, Saint-Tropez  (j’insiste, au passage, sur la tonalité souvent solaire de cette correspondance, sur ses récits de longues baignades, ses parfums de grand air et de chaleur, goût du bonheur, liaison heureuse, odeur des seringas et mémoire des fleurs, fraîcheur des terrasses, couleurs).
Ou, en 1949, cette lettre brûlante d’un érotisme contenu où il écrit : cette « envie que j’ai, mon amie, de vous embrasser » ; cette « envie que je dessinerais si je le pouvais » ; ce bonheur d’aimer « sans rendre des comptes à Dieu » ; cette façon de te serrer en pensée à te « rompre les os et les chairs » ; et toi, « le souffle court et coupé » ; et, entre nous deux, « les mains qui voient », la «vie qui bat », les « mains » et les « corps » à la « recherche de ce monde reconnu », de ce « monde recomposé où les aveugles voient ».
De quel métal est fait cet amour ?
Qu’apporte Hélène au jeune philosophe puis au grand « Caïman » ?
On glosera, sans doute, sur d’autres lettres où se devine une virilité inquiète, peinant à s’affirmer – Hélène en aurait-elle percé le secret ? aurait-elle trouvé la parade ? et que penser du fait, par exemple, qu’elle semble l’appeler ou que lui, plus exactement, signe, quand il s’adresse à elle, non plus « Louis », mais « Leloui » ?
Au chapitre de la virilité et d’un possible jeu de rôles entre les deux, il n’est pas interdit non plus de méditer, encore, sur la lettre où il lui raconte l’achat du short de Sanary et où, lui proposant d’en acheter un second, mais pour elle, il écrit cette phrase très curieuse : « outre la taille il me faut votre goût, short garçon ? ou fille ? (je crois que vous voulez garçon) ».
La vérité, en tout cas, est celle-là.
Louis a aimé Hélène non moins qu’Hélène a aimé Louis.
A circulé entre ces deux, avec tout ce que le mot suppose d’obsession, de force perdue mais ardente, de vertiges partagés, parfois de fusion, une grande quantité, sinon de désir, du moins de passion.
Et l’on ne comprend rien à cette histoire si l’on ne sent la dimension profondément érotique, sensuelle, que prend, par endroits, cette correspondance – jusque tard, le tournis de l’amour, de ses jeux et de ses attractions insensées.

Alors, la question qui brûle les lèvres c’est, évidemment : jusqu’à quand ? et trouve-t-on, dans ces lettres, la prémonition du drame ?
En un sens non puisque la correspondance s’arrête en avril 1980, soit sept mois avant le meurtre.
Mais en même temps oui car on sent, dans les dernières lettres et, notamment, dans l’avant-dernière qu’il lui envoie (ô ironie quand on repense à l’affaire des bas de soie des Aragon) au « Centre Elsa Triolet » de Port-de-Bouc, le climat qui devient lourd, le huis clos qui se resserre, cet enfer dont il se moquait, en 1947, à propos de Sartre et qui devient leur séjour commun – Hélène et lui reclus, enfermés en eux-mêmes et sur leurs querelles ; ils l’ont toujours été, c’est vrai ; ils ont, c’est Althusser qui le dit, vécu « trente-deux ans de quasi-réclusion monastique ascétique » ; mais, là, les choses s’aggravent ; la « secte-à-deux » devient suicide différé ; c’est une dépendance pathologique qui s’installe entre ces inconsolés ; et l’odeur aigre-douce du ressentiment qui l’emporte sur la volupté de la passion perdue.
Sans parler de ces lettres, plus anciennes, où l’on a l’impression que se répète la scène finale.
Celle, par exemple, où il lui dit : « tu as été le témoin de ma détresse » ; c’est « pour toi, pour la plus grande part, que j’ai pu me tirer d’affaire » ; mais « j’envisage dans la terreur une détresse qui, en toi, serait inaccessible à toute raison et à tout secours » ; et « je crois que tu ne serais pas seule à t’y perdre ».
Ou cette autre, déjà citée, où il lui annonce le temps où elle aura à faire face à « des problèmes douloureux », presque impossibles « à résoudre », et où il n’aura ni le « courage » ni le « cœur » d’être « le complice » d’un drame où « toutes ses forces passeront », pour leur « dommage commun ».
Ou cette autre où il lui dit : « je t’aime comme tu es, malgré nos disputes et nos blessures, malgré ces combats où nous nous défigurons » ; et où il ajoute : « dans tous les sens du terme », oui, dans tous les sens la défiguration, toutes les formes d’atteinte à la figure et au visage – que veut-il dire, au juste ? à quoi fait-il allusion ? et comment ne pas, là aussi, entendre l’écho anticipé de la nuit tragique du 16 novembre ?
Ou encore ce compte-rendu de rêve datant de 1964, produit par Yann Moulier Boutang dans sa biographie, et auquel il est difficile de ne pas penser : « je dois tuer ma sœur ou elle doit mourir… un arrière-goût de faire l’amour… découvrir les entrailles de ma mère ou de ma sœur, ses entrailles, son cou, sa gorge, pour lui faire du bien… la seule manière de m’en sortir : avoir l’aval de la partenaire ».
Une histoire d’amour, donc.
Et, aussi, l’histoire d’une mort annoncée.
Les deux liées.

3

La folie.
C’est, évidemment, le grand mystère.
C’est la grande question, je le répète, que se sont posée, après coup, tous ceux qui l’ont approché.
Là, on voit tout.
On comprend tout.
Là, dans cette correspondance où, soudain, nul ne ment plus, on est au cœur du chemin de croix que fut, d’un bout à l’autre, cette glorieuse et misérable vie.
Le début, en 1947, avec cette première lettre où il se décrit « abruti, esprit et yeux sans contenu, sautes dans le regard, sautes dans l’attention » : je suis là « depuis un mois », insiste-t-il ; le temps « n’a plus de dimensions » ; je « n’ose pas croire à l’avenir » ; il est trop « mince », cet avenir, sans « perspective » – c’est Louis Althusser qui parle ; c’est le philosophe dont l’avenir consistera à remodeler le champ philosophique français et mondial ; et il dit, tel un enfant perdu, qu’il n’a ni avenir ni perspective !
Les autres crises, j’en compte une dizaine, plusieurs semaines chaque fois, l’âme en déroute, le corps assommé, véritables morts symboliques, comme dans la lettre du 2 juin 1959 où c’est « respirer » qui devient un problème ; « ouvrir les yeux » qui devient une épreuve ; écrire, juste écrire, tracer des lettres sur du papier, qui devient un effort inhumain – et puis les convalescences, il faudrait dire les résurrections, où on le voit, tantôt à Saint-Tropez, tantôt en Italie ou tantôt, quand il y aura acquis sa maison, à Gordes, dans le Lubéron, retrouver son masque de Grand Théoricien au Service de la Vérité.
Une vie comme une crise.
L’interminable crise qui lui tint lieu de vie.
Le mot même de crise devenu impropre tant l’entière vie de cet homme fut placée sous le signe de la maladie.
Non pas le Professeur avec une vie entrecoupée par la Folie mais l’ordinaire d’une Folie entrecoupée par des moments de santé où le Professeur sortait de sa nuit pour revenir à Marx, Hegel, le concept de coupure, celui de surdétermination.
Les médecins, bien sûr.
Mâle, qui diagnostique une schizophrénie. Ajuriaguerra, qui penche pour une psychose maniaco-dépressive. Stévenin, qui vient après eux et tente sa psychanalyse sous narcose. Diatkine enfin, jusqu’à la fin, résigné à ce que le plus grand philosophe vivant passe le restant de ses jours entre saisons en enfer médicalisées et illuminations sans lendemain. Une vie entière, oui, entre leurs mains. Un assujettissement thérapeutique permanent et dont lui-même – et c’est le plus frappant – semble s’être, assez vite, accommodé.
Avec la question, au passage, de savoir pourquoi il n’a pas, à tout prendre, choisi Lacan. Il reçoit l’auteur des Ecrits à l’Ecole. Le défend contre les chiens de garde de l’idéologie universitaire. En prescrit la lecture, très tôt, à ses disciples préférés et, en particulier, à celui qui deviendra le plus proche compagnon de pensée de l’artisan du «Retour à Freud», Jacques-Alain Miller. Il écrit sur lui. Pense avec lui. Mais, quand il s’agit de se choisir un praticien et de penser à soi et à la grosse masse noire qui lui envahit de plus en plus souvent le cerveau, c’est un psychanalyste pour enfants qu’il désigne et un psychanalyste qui, de surcroît, fut en analyse avec Lacan mais a brutalement rompu avec lui. Pourquoi ? Quel raisonnement derrière ce choix ? Quelle logique de philosophie ? De vie ? De folie ? Et que veut-il dire quand, dans une lettre de 1969, il évoque la naïveté de cet ami qui n’arrive pas à comprendre que « les analystes non lacaniens » puissent faire « de bons traitements » et qu’on puisse « dire des sottises en théorie analytique et pourtant bien faire son métier » ? Ah le métier… Pauvre Leloui…
Et puis cette autre question, plus troublante encore et que je n’ose dire subsidiaire tant furent lourdes, pour le coup, ses conséquences. Diatkine, encore. Comment Louis Althusser a-t-il pu accepter que Diatkine analyse Hélène en même temps qu’il l’analysait ? Comment quelqu’un d’aussi averti, un freudien aussi conséquent, comment un penseur aussi profondément au fait, non seulement de la théorie analytique, mais de ses usages a-t-il pu commettre l’erreur de débutant de choisir le même praticien que sa femme qui sera aussi sa victime ? Sans parler des lettres où il évoque à l’attention de celle-ci, comme si de rien n’était, leur analyste commun ainsi que leurs deux analyses devenues parallèles et semblables à celles de deux jumeaux également mélancoliques… Et sans parler de cette autre lettre, juillet 1964, où il franchit un pas de plus en faisant d’elle, Hélène, son analyste, vraiment son analyste, la tenante en tout cas du « point de vue objectif attendu de l’analyste » – celle qui, à défaut, comme dit Lacan, de « scander les phrases du patient, pour faire apparaître, par cette scansion, son discours inconscient », souligne « les points de clivage, les zones d’ombre » de ce discours et le complète comme on fait d’un « mots croisés » ou d’un rébus.
Les chocs, alors.
Les premiers chocs, dans les années 1950, sans anesthésie, à vif – électrodes branchées sur les tempes, entre les cheveux ; lit de douleurs ; spasmes ; le corps arqué, qui rue, puis se relâche ; squelette tremblant ; visage bleui ; pèse-nerfs ; on songe à Artaud à Rodez et Ville-d’Avray ; à un Sade, sans chocs, à Charenton ; l’horreur.
Les rapports avec les médecins soviétiques qui lui envoyaient des ampoules de sérum de « Bogomoletz », cet extrait – dit-on – de moelle d’âne, ou de cheval, supposé stopper le vieillissement et que, dans une lettre manuscrite de 1952, il appelle familièrement le « bogo ».
Les médicaments en général : il en parle peu ; mais on les devine ; on sent, là aussi, l’incompréhensible paradoxe de ce philosophe anti-scientiste, de ce lecteur et introducteur, auprès de nous, ses élèves, de Canguilhem et de sa philosophie anti-substantialiste, qui s’en remet, là, dans sa vie, aux pharmacopées empoisonnées et aux désastres du « Niamide ».
Les chocs, encore.
Leur nombre, plus ou moins grand, selon l’endurance de la machine à folie.
La façon dont il tente, avec Hélène, sans Hélène, de reprendre pied, de s’en sortir.
Les sorties prématurées, comme en janvier 1967 – le corps remis debout, l’âme encore en lambeaux ; fulgurance n’est pas intelligence ; un éclair ne fait pas le printemps de l’esprit.
La façon dont il résiste, une fois, à la tentation de « sortir sur la plage dans la nuit » et de céder à « la menace de la mer qui râle toute seule » ; l’expérience du néant ; la fièvre de la destruction de soi.
Ces symptômes qu’il décrira plus tard, dans L’Avenir dure longtemps, mais sur un mode plus littéraire, ou plus savant, ou trafiqué : on les voit, là, en direct, sans fard ni habillage ; on voit la ronde de l’hyper et de l’hypomanie, de la mélancolie et de la paranoïa ; on voit se superposer, puis alterner, les moments de souffrance intense et de lucidité suraiguë ; les jours où il est le petit Louis, défait, réduit à l’état d’épave – et ceux, parfois les mêmes, où il redevient Leloui, monstre d’omniscience, ivre de sa pauvre puissance, maître et possesseur d’un réel artificiellement arraisonné.
Son rapport aux femmes.
C’est là, avec les femmes, que, généralement, tout se noue : tantôt la peur d’être abandonné ; tantôt celle, à l’inverse, de la demande d’amour qu’il ne sait ni ne veut satisfaire ; et le désarroi où, de ce fait, le plonge toujours une femme qui le somme de s’engager.
On connaît, sur ce registre, l’histoire de sa première crise, en 1946, consécutive à sa toute première relation sexuelle, dans une chambre de l’infirmerie de l’Ecole, avec Hélène – il est vierge à 30 ans et, à l’instant très précis où il perd sa virginité, direction le Pavillon Esquirol de Sainte-Anne !
Mais je recommande la lecture de la lettre à Maria-Antonietta Macchiocchi, datée du 25 mars 1969 et dont il adresse copie, comme il se doit, à Hélène. L’intellectuelle communiste italienne, bonne fille, a dû finir par lui avouer une flamme qui était un secret de Polichinelle pour quiconque les connaissait l’un et l’autre, l’un ou l’autre. Sa stupeur, alors. Que dis-je ? Son effroi. Son horreur. Sa colère d’Alceste philosophe confronté à une Célimène qui aurait pris le masque de la disciple pour réussir son immonde putsch amoureux. Cette panique, presque une terreur sacrée, que ne parvient pas à dissimuler le ton de réprimande froide, l’appel à la rectification et à la discussion « d’homme à homme », bref, sa façon de « faire l’Althusser », et même le super Althusser, politisant l’affaire, grondant qu’il n’« acceptera » de la « revoir » qu’à la « condition » qu’elle « maîtrise » tant sa « passion » que ses « effets », insistant que « passion et effets » doivent « disparaître totalement »du « champ » de « rapports » que la sorcière a bien failli infecter de stupre et de convoitise – arrière, Maria… au diable, la bête féminine… du pur Molière… farce et tragédie mêlées…
Le rapport à son corps, à nouveau. Sa lourdeur. Son absence. Cette façon de ne plus le sentir ou, dans les phases de guérison, de ne plus penser qu’à lui. Sa rigidité catatonique ou, au contraire, sa fièvre. Son côté animal blessé, se cabrant contre les chocs. Ce pauvre corps en déroute, cloué à sa croix, ensorcelé.
Et puis l’extraordinaire et longue lettre de juillet 1964 où il raconte à Hélène, bien mieux qu’il ne le fera dans Les Faits, puis dans L’Avenir dure longtemps, ses deux autobiographies, le nœud de désirs contrariés, le pacte, dont il est issu : les deux frères Althusser ; Louis, l’aviateur, mort en 1917 dans le ciel de Verdun, et que sa mère a aimé ; Charles, le moins brillant, qui vient annoncer à la jeune femme la mort héroïque de son aîné et qui, dans le même souffle, lui propose, en l’épousant, de se substituer à lui ; Louis qui s’appelle Louis à cause de ce Louis mort ; Louis né d’une mère qu’il imagine vierge, violée, morte à l’amour ; cette façon qu’il a, en khâgne, de retrouver la graphie de son père de chimère, d’entrer dans « cette écriture très fine et déliée, extrêmement régulière et soignée, toute d’application et d’intelligence », et de passer par ce « père » mort pour accéder au vécu de son « âge d’homme».
Généalogie d’une démence.
Carnets, au jour le jour, parfois heure par heure, d’une lutte avec le démon.
D’où il ressort que mon maître était un Pierre Rivière philosophe ; un possédé savant ; un halluciné hanté par la volonté de comprendre et de regarder son mal en face ; un Ajax dont, à la toute dernière minute, nulle Athéna n’aura détourné la « hache d’airain à deux tranchants » et, pourtant, extralucide ; un Prince Mychkine chez qui folie et connaissance, pulsions mortelles et maîtrise de soi, auraient noué un pacte fragile.
Car ce qui ressort de cette correspondance c’est, encore, trois bizarreries.
La permanence, d’abord, de la déraison ; sa présence, plus ou moins sourde, parfois à peine sensible, à chaque instant et presque chaque page ; la façon qu’elle aura eue, pour employer un terme qui lui était cher, de « surdéterminer » tous les gestes et actes de sa vie.
Le fait, ensuite, qu’à aucun moment, dans aucune de ces quelque deux cent cinquante lettres recueillies par Olivier Corpet, n’apparaît le souci de la cacher ; le fait qu’on ne sente jamais, nulle part, dans aucune des innombrables circonstances que traverse ce livre, le besoin de jouer la comédie, de mettre en scène la bonne santé et, ainsi, de se protéger.
Et puis le fait, enfin, que, de cet état des choses, j’ai toujours cru que le secret avait été gardé et que tout le monde avait été logé à la même enseigne que nous, ses élèves, qui n’en avons jamais rien su. Or non. Pas du tout. Et l’étonnement c’est, au contraire, le nombre de gens dont on apprend qu’ils savaient sans que ce savoir ait fuité ni fait scandale. En vrac, et au fil du livre : le philosophe Guy Besse, dans une lettre de janvier 1967 ; l’ami Bettelheim qui vient, sur le chemin de « sa maison de campagne » essayer, j’imagine, ses thèses sur les « communes populaires » chinoises et les « savants rouges» ; tel membre du Comité Central venant, à la clinique toujours, lui transmettre un message du patron du Parti, Waldeck-Rochet, l’exhortant à rentrer dans le rang ; d’autres ; beaucoup d’autres ; et le même sentiment, pour moi, à la lecture, que lorsque éclata l’affaire Gary et que je m’avisai, à mesure que les bouches s’ouvraient, du nombre d’avocats, employés d’édition, faux témoins, vrais amis, qu’il avait fallu mettre dans la confidence et qui ne l’avaient, pourtant, pas éventée.
La structure de cette folie ou, plus exactement, de la vérité sur cette folie, le statut de cette information (« Althusser est fou ») dont il apparaît qu’elle était insue en même temps qu’offerte à qui voulait la voir, ne manquera pas de rappeler quelque chose aux philosophes lecteurs de ce livre.
C’est peu ou prou, en effet, la structure du « secret ouvert » de la Lettre volée d’Edgar Poe sur laquelle Louis Althusser, comme Lacan, a réfléchi.
Mais c’est surtout celle de la vérité selon Heidegger soutenant, dans une page célèbre, que ce n’est pas Ulysse qui décide de cacher ses larmes à ses compagnons mais les larmes d’Ulysse qui se soustraient à leurs regards et concluant qu’elle est, cette vérité, obscure mais sans recel, secrète et pourtant pas dissimulée – une vérité qui se cache d’elle-même, mais sans que doive y conspirer une volonté explicite de la déguiser ou de la crypter.
D’où peut se déduire qu’elle a forcément eu, cette folie, quelque chose à voir, fût-ce inconsciemment, avec la vérité : celle de Louis Althusser, bien sûr, à cheval entre les deux mondes de la raison et de la déraison ; mais celle, aussi, d’une époque dont j’ai toujours pensé qu’elle n’avait pu accéder à la science de ses catastrophes (en gros, « l’antitotalitarisme »…) qu’en traversant le miroir de quelques aveuglements supplémentaires (la Chine et ses désastres logiques…) – une époque de bruit, de fureur et de larmes dont Louis Althusser aura été, au choix, l’Ulysse ou la bouche d’ombre.

4

La politique.
Car le raisonnement marche également en sens inverse.
Et tout aussi logique est le fait que le maître de la rue d’Ulm aura eu, sur ma génération et sur la suivante, une influence politique aussi considérable qu’involontaire, non concertée, voire refusée par toutes les fibres de son être.
Car soyons clairs.
Je tiens – je l’ai souvent écrit – que, pour la génération d’intellectuels qui eurent 20 ans à la fin des années 1960, le passage par le maoïsme fut la ruse historique qui engagea le processus de rupture avec le stalinisme, puis le communisme.
Je considère – je l’ai dit, dès la Barbarie à visage humain– que, de ce maoïsme intellectuel, de ce schisme entre les partisans d’une révolution culturelle à la française et la gauche autoritaire fidèle au vieux Parti Communiste, de cette grande querelle dont la jeunesse intellectuelle d’alors fut l’heureuse initiatrice et qui allait opérer comme une cellule de dégrisement pour des armées de dupes, le maître de la rue d’Ulm fut l’inspirateur discret mais décisif.
Et je crois enfin que, ce rôle, ce côté Feuerbach des jeunes Marx qui allaient occuper le devant de la scène après lui (et l’on imagine bien que je n’évoque pas, par hasard, ce nom de Feuerbach), cette façon de les encourager à s’emparer de sa pensée pour, s’ils en avaient la force, la prendre à revers, la tordre sur elle-même et dynamiter une politique qui demeurait la sienne (puisqu’il n’a jamais, pour sa part, osé franchir le pas et quitter le PCF), je crois, oui, que cette fonction d’éducateur tacite il faut l’attribuer à trois facteurs.
Sa position, d’abord, de «Caïman» dans cette base rouge du maoïsme que fut Ulm.
Sa proximité, ensuite, avec ceux des Normaliens ou des khâgneux qui furent à l’origine, soit de l’UJCML, soit de la Gauche Prolétarienne, soit, plus tard, mais sur la même lancée, du mouvement des nouveaux philosophes (Jean-Paul Dollé ; Benny Lévy que j’ai, moi-même, rencontré à travers lui ; Jean-Claude Milner et Jacques-Alain Miller ; Christian Jambet et Guy Lardreau ; dans une moindre mesure André Glucksmann…).
Et puis le travail, enfin, d’une série de concepts qu’il avait forgés et qui, mis au rouet de l’intelligence de ces jeunes disciples, allaient muer, se métamorphoser, pivoter parfois sur eux-mêmes et, mieux que la dialectique, aider à casser les briques des assujettissements idéologiques anciens : le concept de « coupure épistémologique » qui fut le paradigme de notre idée de Révolution puis de son autodissolution ; celui d’« appareil idéologique d’Etat » qui permit d’identifier les vrais ateliers de la soumission, les lieux où elle se cimente et se perpétue – et de disqualifier, en conséquence, les assourdissantes mais vaines ritournelles du progressisme ; ou encore le concept de « surdétermination » qui permit à un Dollé, dans son Désir de révolution, d’expliquer comment, parce qu’ils faisaient face aux contremaîtres, agents de maîtrise et autres petits chefs d’usine, parce qu’ils vivaient au contact, donc, de la substance même de l’autorité, ce sont les immigrés qui, même dénués de « conscience de classe », étaient à l’avant-garde des luttes et comment, par voie de conséquence, le temps était venu de dire adieu au Prolétariat.
Or, de cette correspondance, ressort un tableau, à nouveau, plus contrasté qu’on ne s’y attendait ; et ce que l’on y découvre c’est que, de cette responsabilité qui fut la sienne, Louis Althusser n’a rien voulu savoir.
Ses élèves passés au maoïsme : il n’est pas question d’eux, dans ces lettres ; pas un mot, ni de Benny Lévy, ni de Milner, ni des auteurs de L’Ange, ni d’aucun autre.
Son enseignement : quel enseignement ? quand ? où ? à quelques réserves près (une lettre de mai 1954 où il parle d’un « mouvement ininterrompu de travail, de réunions et de visites » ; une ou deux autres, au milieu des années soixante, où il évoque ses « dernières recommandations aux candidats » ; une lettre non datée, peut-être de 1967, peut-être de 1968, où il parle du « texte du cours de lundi » ; ou encore la lettre du 28 août 1973 où il cite ce « cours de l’an dernier » qu’il semble destiner à une édition chez Fayard mais auquel manquent « les explications des gars »), à ces exceptions près, je le répète, on ne sent pas le professeur ; on n’entend pas l’écho de la parole donnée ; cette correspondance confirme, sur la durée, ce que j’ai vécu dans les années 1968-1972 et que d’autres générations de Normaliens avaient vécu de la même manière mais sans mettre leur expérience en rapport avec celle d’autrui – à savoir que cet enseignant enseignait peu, que ce maître ne se souciait guère de ses disciples et que l’on est en présence, là, de l’énigme rarissime, peut-être unique, d’un magistère silencieux, sans presque de contact, fondé sur sa propre légende, sa rumeur insistante, sa prophétie autoréalisée, notre foi.
Les grands concepts fondateurs. Il est temps de témoigner de son air d’incompréhension stupéfiée le jour de 1972 où, retour du Bangladesh, et m’apprêtant à donner à Combat un texte sur le Désir de révolution de Dollé, je vins l’interroger sur cet usage que faisait son ancien élève du concept de surdétermination. Me revient, aussi, le souvenir de ce dîner d’été, en août 1976, à La Piade, la maison d’Inna Salomon, à Saint-Tropez, où il avait ses habitudes, que nous avions louée avec quelques amis et où il était passé nous voir avec une belle jeune femme aux yeux mauves : l’un d’entre nous – Paul Guilbert ? Jacques Martinez ? – l’avait interrogé sur l’usage qu’il faisait, à l’âge du Cambodge et de ses charniers récemment révélés, du concept de « coupure » et, donc, de « révolution » ; il était alors parti d’un éclat de rire gênant, bravade et hystérie mêlées, où nous fûmes plusieurs à entendre l’écho du rire d’Anicet lançant, dans le roman d’Aragon, son strident « je viens de me prendre au sérieux » ; et il déclara à la tablée qu’il ne faisait rien de ce concept, rigoureusement rien, et qu’il anéantirait bien, s’il le pouvait, comme Aragon encore, tous les satanés textes où il avait eu la faiblesse de l’énoncer. Mais, par-delà ces souvenirs, et pour m’en tenir aux faits les mieux attestés, comment ne pas observer le peu de crédit qu’il faisait de la notion qui fut sa dernière signature et qui était celle d’« appareil idéologique d’Etat » – lui qui passa sa vie, après tout, dans l’obéissance à une Université sclérosée, à un Parti communiste mortifère et à un roman familial maladivement ressassé ?
Bref, nous pensions que cette affaire d’avenir et de transmutation du communisme l’occupait jour et nuit.
Nous pensions qu’il ne pensait qu’à cette fracture qu’il avait initiée et qui allait être la grande affaire de la fin du XXe siècle.
Et je me souviens comment, moi-même, dans les tête-à-tête qu’il m’offrait parfois, dans son bureau, entre deux séjours en clinique, j’osais à peine aborder le sujet tant les mots avec lesquels je l’aurais fait me semblaient vains, dérisoires, à côté de ceux dont il aurait, lui, fait usage – je me souviens de ma terreur d’enfant le jour où, retour, encore, du Bangladesh, je vins lui faire le rapport détaillé, que je pensais qu’il attendait, sur les différences, nuances et écarts entre les trois partis communistes qui se disputaient, dans le sous-continent indien, le spectre de l’extrême gauche politique.
La vérité est qu’il s’en fichait.
La vérité est que cette immobilité de sphinx dont je croyais qu’elle signalait la profondeur de la pensée et la sévérité des jugements n’indiquait, outre la douleur, qu’une indifférence schopenhauérienne aux idées en général et aux siennes en particulier.
La vérité – que je découvre dans cette correspondance – c’est qu’à part une allusion, en janvier 1967, à « Balibar et Badiou » qu’il faut « sonder », à part une ligne, au même moment, sur « Passeron qui lui met la pression » afin qu’il ne se laisse pas « manœuvrer » par les Normaliens en rupture de ban avec le PC, à part une ou deux incises, çà et là, sur le bon choix qu’il a fait en suivant son instinct et en ne quittant pas la vieille maison du Parti, il était loin, très loin, de ces soucis et que la question de la révolution culturelle dont son Ecole était le théâtre lui importait autant qu’un mime réussi.
Au point, d’ailleurs, que, quand l’Histoire frappe à sa porte, quand l’Evènement, le vrai, scintille au bout de ses mots et les confirme, quand surgit le mouvement qui, avant de déplacer les lignes, vient renforcer sa ligne propre, il n’en parle pas, n’y pense pas ou le traite comme un importun dérèglement de l’ordre de ses jours.
L’exemple le plus net c’est, évidemment, Mai 68.
Où est-il à ce moment-là ? Que fait-il ? Qu’a-t-il en tête ?
Lisez sa lettre du 20 mai 1968, écrite à la main, d’une écriture terriblement torturée, comme chaque fois qu’il va très mal : il est à « cinquante kilomètres » de Paris, « abruti » au valium, dans un hôpital où, « après les épouvantables choses de la fin de la semaine dernière » (sic), il règne « une sorte d’effervescence » qui fait qu’on « ne voit pour ainsi dire plus les médecins » tant « ils sont à droite ou à gauche en réunions-discussions politiques » (sic).
Lisez, huit jours plus tard, le 27, une seconde lettre où il ne trouve à dire que ceci : « plus que jamais vaseux » ; en pleine « confusion mentale » ; au diable la « grève » des « postes » qui empêchera sa lettre d’arriver ; désastre de ce « bordel politico-social » dont les effets se « ressentent » jusque dans l’organisation de l’hôpital et de ses soins ; son « sommeil » ; encore son « sommeil » ; les cris de la mémoire et la « dialectique des traitements psychiatriques », le « carrefour de portes, WC, couloirs, lavabos », dont il se découvre être « le centre » ; et toujours le même « abattement », le même sentiment d’« abrutissement » qui lui fait rater complètement l’événement.
Et cette troisième encore, le 7 août – il ne connaît la date que parce qu’il l’a « vue sur le journal » : la France sort d’une révolution ; les althussériens de toutes obédiences s’opposent sur le sens à donner à une « grève générale » sans précédent depuis longtemps mais, en gros, suivent le mouvement ; or il ne parle, lui, que de la « cure » qui « continue », de son « écriture » qui redevient « à peu près correcte », de son « déménagement » dans le « Pavillon 7 » de la Clinique – je n’ai « jamais eu une aussi belle chambre, dit-il, isolée, dans les bois », et le monde semble s’arrêter aux limites de ce havre « inespéré ».
Dira-t-on que rester au Parti est un choix ? que ce choix en vaut en autre ? et qu’il y fallut même, pour le faire, une sacrée dose d’esprit de contradiction, de sûreté de soi, de courage ?
Oui et non.
Car, même cette question du maintien dans le Parti, on ne peut pas dire qu’elle l’occupe, le mobilise, tant que cela.
Les raisons qu’il en donne, les vraies, les intimes, n’ont rien à voir, d’abord, avec les considérations de haute stratégie que nous imaginions et que j’ai continué, pour ma part, jusque récemment, de lui prêter.
Et quand, ensuite, on lit les lettres, on prend conscience de deux choses.
Pas de calcul ; pas de tactique ; rien qui ressemble à cet oxymore audacieux qu’eût été l’idée d’hérésie dans le Parti ; non ; juste la peur de s’en aller ; juste la frousse de se retrouver seul, sans famille, hors les murs de sa prison ; et son affolement pathétique le jour de janvier 1967 où l’apparatchik Gisselbrecht vient l’informer de l’existence d’une liste de « collaborateurs » jugés peu « sûrs » ou « douteux » par Waldeck-Rochet et où l’idée le traverse qu’on ne lui dit pas cela par hasard et qu’il est, selon toute vraisemblance, classé au nombre des « douteux ».
Et puis le fait, deuxièmement, que, pour reprendre pied après le choc, pour surmonter le « coup au cœur » que lui a infligé Gisselbrecht et pour arbitrer, d’une manière générale, cet essaim de questions qui se posent à lui et qui, touchant à son rapport au Parti, concernent de très près l’idée qu’une génération entière se fait de son avenir et de celui du monde, ce n’est pas à ses camarades de combat qu’il s’adresse ; de deux d’entre eux, Pierre Macherey et Roger Establet, il se laisse même aller à dire, dans un élan de cynisme sidérant, qu’ils « se débrouilleront » bien tout seuls et qu’il ne va pas s’« embarrasser » de leur sort ; et, dans la discussion politique en cours, dans la réflexion sur les« limites » qu’il peut accepter de s’imposer pour que les Editions Sociales, donc l’éditeur officiel du Parti, consentent à publier un livre de lui, il apparaît qu’il a deux conseillers, et deux seulement : elle, Hélène – et, surtout, René Diatkine.
Nous avions un Maître.
J’ai vécu ma jeunesse dans l’illusion d’être un soldat dans la grande armée magnifique dont il était le Général.
Eh bien le Général prenait ses ordres chez son psychiatre.
Et un souci, en lui, dominait parfois les autres ou les contraignait, en tout cas, à composer avec lui – je cite la même lettre de 1967 où il le dit sans ambages : « négocier » avec les hiérarques d’un Parti déjà entré, même si cela ne se sait pas, en agonie ; et négocier pour qu’on lui « foute la paix »…

5

Un mot, enfin, de sa philosophie.
Un tout dernier mot sur le régime de sa pensée, son mode de fonctionnement, ses concepts, et la façon, telle qu’elle ressort de ce recueil, qu’ils auront eue, eux aussi, de composer avec la maladie.
La difficulté à réfléchir, d’abord.
L’effort titanesque qu’il lui faut pour lever, chaque fois, la chape qui lui pèse sur le cerveau et pour, comme il me le dit, un soir, l’année de l’Agrégation, en une image qui me frappa et dont je ne comprends qu’aujourd’hui que c’est à lui plus qu’à moi qu’il l’adressait, « empoigner le cornet à dés » et, sinon abolir, du moins affronter le ténébreux hasard de la pensée toute faite et, comme il disait, « non scientifique ».
Ces lettres de 1967 où, au plus fort de la séquence ouverte par la publication de Lire « Le Capital », alors qu’il est en train de jeter les bases d’un dispositif philosophique dont je répète qu’il va servir d’armature à des générations de penseurs, il parle de l’« héroïsme » qu’il lui faut pour ne pas se « laisser aller à broyer du noir » et parvenir à lire, simplement lire, le texte de Marx afin de « voir enfin clair » dans « des questions » où il dit ne « rien comprendre », peut-être parce qu’elles sont « difficiles », peut-être « tout simplement parce qu’elles sont faciles mais que je suis obnubilé ».
Cette même lettre où il relate une désopilante mais, rapportée au contexte, navrante conversation avec l’helléniste Robert Flacelière, alors directeur de l’Ecole, qui lui aurait dit être « malheureux » que le « Secrétaire de l’École » (le vrai titre d’Althusser, son seul titre officiel jusqu’à la fin, celui qui figure comme en-tête de son papier à lettres et de nombre de ses lettres à Hélène…) soit considéré par « la presse » comme un  » grand philosophe  » : à quoi Louis aurait répondu, dans un accès de modestie qui serre le cœur, que « c’était un canular réussi » ; qu’il en était « fier » mais sans plus ; et que s’il y avait « un vrai grand philosophe dans la Maison » ce ne pouvait être que Derrida.
Et puis, surtout, la présence de la maladie au sein même de l’usine à concepts ; le tribut qu’ils paient tous, ces concepts, à ses hantises, son chaos intime, sa nuit ; et la vérification, sur son cas, de la vieille idée nietzschéenne selon laquelle une philosophie n’est jamais qu’une idiosyncrasie, une névrose, une biographie mises en système.
Des exemples.
« La philosophie n’a pas d’Histoire. » Ce principe althussérien et qui, corrélé à son principe jumeau, « la philosophie n’a pas d’objet », sonnait fier et grand style. Ce credo indiscuté et qui, à bien y réfléchir, n’était pas très raccord avec un matérialisme historique qui aurait dû croire, au contraire, en une philosophie liée à ses conditions concrètes de production et donc historicisée. Aujourd’hui, après lecture de ce livre, je comprends mieux. Et je comprends, en particulier, qu’il y avait, aussi, dans ce « sans histoire » l’écho de cette morne vie, sans histoire en effet, sans surprises et, souvent, sans invention, juste la répétition des crises et, quand les crises passaient, une juxtaposition d’affects lissés par la clinique.
La méfiance où il recommandait de tenir les catégories de « sens » et de « totalité » et, plus encore, de « commencement » et d’« origine ». Article de foi. Axiome sans réplique et dont nous nous évertuions à chercher la source dans sa lecture de Spinoza, dans sa fréquentation des maîtres en histoire des sciences type Canguilhem et Cavaillès, ou dans l’attention qu’il prétendait porter au surgissement d’un Evènement libéré de la prétendue matrice où la métaphysique traditionnelle avait coutume de le piéger. Soit. Mais cette Origine disqualifiée était-elle sans rapport, vraiment, avec une origine de soi pensée comme maudite, manquée, tout à reprendre, mauvais siphon, œil du cyclone, goule avaleuse de bonne vie, ventouse ? Et peut-on exclure que ces exhortations épistémologiques, ces distinctions savantes et finalement trop bavardes, ces contorsions de l’intelligence destinées à démontrer que la sacro-sainte « coupure », par exemple, n’était ni une origine ni un commencement mais un « événement de longue durée » comportant des « moments dialectiques » et pas si facile que cela à « dater », aient eu quelque chose à voir avec la terreur que lui inspirait l’idée même de son chaos intime, de sa pénombre précoce – ce gouffre qu’il savait ouvert, béant, au commencement de soi ?
L’étrange insistance à nous rappeler, non seulement que le concept de chien n’aboie pas, mais qu’il n’y a que lui, le concept, qui soit vraiment, totalement, inconditionnellement et royalement réel – alors que l’autre chien, le sonore et aboyeur, la bête dentue et velue que l’on appelle naïvement le chien, n’est qu’une réalité de second ordre, ombre projetée de l’autre, simulacre, mirage gris et sans consistance… Spinoza, disions-nous encore. Notre maître est spinoziste. Ou, comme tous les grands, platonicien, Idées contre apparences, mauvais prestiges de la caverne, faire le détour par le Ciel des théorèmes pour mieux revenir, ensuite, vers l’humble mystère des êtres de chair et de sang. Ou même, et quoi qu’il en dise, sourdement hégélien pour autant que l’hégélianisme est la philosophie qui déclare concrètement concrète la plus dense teneur en idée alors que le prétendu concret, le concret des crétins et des cavernicoles, n’est qu’un concret au rabais, un faux concret, un concret en peau de lapin, juste bon à éblouir les attardés de l’humanisme, les handicapés de la pensée faible, les niais. Un marxiste tenant de l’Idée ? Et comment il cohabitait, cet idéalisme, avec les axiomes du matérialisme historique et dialectique ? Nous ne nous posions toujours pas la question. Pas plus que nous ne nous demandions la part, dans cette affaire, de la distance prise par cet homme avec son concret privé ; de sa méfiance à l’endroit de tout ce qui relevait de son corps propre ; des raisons qu’il avait, enfin, de préférer la compagnie des concepts à celle de la chair impure, trop proche et trop présente, d’Hélène Rytman-Legotien. Et pourtant… Comme c’est étrange… Et comme il est tentant de raccorder les deux…
Hegel, justement. Sa fascination-répulsion pour Hegel. Ce rapport, au fond, si contradictoire et qui aurait dû nous mettre la puce à l’oreille avec un hégélianisme admiré autant que, dès le premier texte de 1947, « Du contenu dans la pensée de G.W.F. Hegel », détesté, rejeté, tenu pour un « cadavre dans l’Histoire » dont il ne resterait qu’à exhiber la « pourriture ». Un léger coup de sonde – Nietzsche eût dit de « marteau » – dans le vif de cette vie nous eût pourtant donné des pistes précieuses. Fascination du mélancolique pour le philosophe qui a eu l’audace de proclamer la positivité du négatif ou de déclarer, ce qui revient au même, la part de néant – pas d’être, non, de néant – logée au cœur du vrai. Et difficulté, ensuite, du « bipolaire » à compter au-delà de deux et à dépasser l’hésitation, indécision, oscillation, de cet entre-deux : l’Église et le Parti ; l’École et l’hôpital ; le Parti prosoviétique etles gauchistes prochinois ; deux femmes ; « deux fers au feu », son quasi mot d’ordre ; et, entre les deux, dans l’insoluble tension, la tenaille, entre ces suzerainetés antagoniques, pas de possibilité de synthèse, de résolution dialectique ou de dépassement par le haut. Et s’il y avait, aussi, cela dans sa volonté têtue, maintes fois répétée, de couper Marx de Hegel ? Et dans celle, compulsivement affirmée, de remettre la dialectique à l’endroit ? Et s’il était un nom, cet endroit, de l’incapacité du maniaco-dépressif à sortir du duel, l’arbitrer, le surmonter ? Je sais que le raccourci est facile – et peut choquer. Mais en même temps…
La lecture symptomale… Ce mot sonore et savant qui valait protocole pour les disciples. Cette grande méthode de lecture qui, sans se confondre avec une banale herméneutique, prescrivait de lire dans les textes plus que les textes et, dans l’épaisseur des mots, leur impensé, leur part d’ombre, la dette qu’ils n’avouent jamais mais qui les trame silencieusement. Est-il sacrilège de se demander, aujourd’hui, au vu, toujours, de ces lettres et de ce qu’il y dit, par exemple, de sa lecture hâtive de Hegel (1947), de son peu d’information sur la théorie de la « rente foncière » chez Marx (1967) ou encore (juin 1970, après une autre conversation avec Charles Bettelheim) des « choses bien intéressantes » qu’il trouve dans Misère de la philosophie mais qu’il ne comprend « pas bien ou pas du tout » (écho à la lettre à Franca de 1967 où il regrettait déjà de savoir « trop peu de choses », de n’avoir « plus le temps de les apprendre » et de n’être, en fin de compte, qu’un « agitateur politique en philosophie »), est-il sacrilège, oui, de se demander si cette lecture symptomale ne serait pas, aussi, le symptôme d’une difficulté toute bête à lire, à entrer pleinement dans un texte et à intimer silence, pour cela, au bruit que fait, dans la tête, le grondement parasitaire de la souffrance et du mal-être ? C’est, du reste, la seule chose que j’aie « devinée » dans mes années d’Ecole. Et je me rappelle ma perplexité – racontée dans Le Diable en tête– le jour où j’ai découvert que, d’une visite à la suivante dans le fameux bureau au désordre intimidant et qui était censé signifier le maître dérangé en pleine et géniale réflexion, le même livre restait ouvert au même endroit ; le même manuscrit à la même page ; la même page, dans la même machine Japy, engagée au même tiers ; je me souviens de mon trouble quand l’idée m’effleura que Louis Althusser en faisait peut-être moins qu’on ne le croyait, lisait moins qu’il ne le disait et, quand il citait un texte, recyclait inlassablement les mêmes phrases fétichisées – ce qui, en jargon althussérien, se disait « vivre sur ses réserves ». Je n’ai pas osé, à l’époque, aller au-delà de ce trouble. Je me suis interdit de conclure qu’il avait, dans ces périodes, la tête si terriblement saturée de lourdes et importunes pensées qu’il pouvait passer une journée entière prostré. Mais aujourd’hui… Je sens bien, aujourd’hui, comment lecture symptomale pouvait rimer avec ce mal-lire symptomatique. Je vois bien l’issue que le concept offrait à un malade génial et dont un des symptômes était de ne pouvoir lire que par sondages, de n’entrer dans les textes que par surprise, en piqué ou diagonale. Du rôle de cache-misère d’un grand mot lancé, à nouveau, « à la cantonade » – autre formule clef de l’althussérisme canonique – par un homme qui, jusqu’au bord de l’abîme, savait encore donner le change.
Le concept de « procès sans sujet ». Nous le pensions, lui aussi, issu de la pure raison, du désir méthodique d’en finir avec les catégories héritées des constructions romantiques et bourgeoises. Nous le pensions parent d’une révolution générale, d’une crise de conscience européenne et globale. Nous nous disions : « voilà… Nietzsche… Freud… Bataille… le Nouveau Roman… Tel Quel… maintenant, le structuralisme… et, au cœur de ce structuralisme, un marxisme dépoussiéré de ses résidus de phénoménologie, donc d’humanisme bourgeois et faiblard, de niaiserie… ». Tout cela était vrai, naturellement. Tout cela demeure vrai et fait partie de l’incontestable apport de l’althussérisme à la réflexion sur le marxisme et, au-delà du marxisme, sur le Politique et sur l’Histoire. Mais s’il y avait eu autre chose ? Si s’était combiné à cela l’effet du même effroi sans nom, et philosophiquement innommable, devant les miasmes d’une subjectivité qu’il fallait forclore et murer ? Et si ce sujet qu’était Althusser lui-même, ce sujet comme une plaie, supplicié, raison en feu, ménagerie vivante de monstres lui squattant la tête et y dansant leur gigue, n’avait eu d’autre choix que d’instruire, en effet, ce procès de la subjectivité et, par là, de l’humanisme ?
Je pourrais multiplier les exemples.
Je pourrais m’attarder sur son obsession des « lignes de démarcation ».
Sur son acharnement à faire, contre « l’idéologie », place nette pour la « science ».
Sur la notion même d’« aliénation » dont il est incroyable que l’autre sens, le double sens, ne nous ait pas, à l’époque, sauté aux yeux.
Je pourrais citer maints cas où l’on sent comment la théorie vient en renfort de la vie pour lui faire, contre ses tentations suicidaires, une camisole de mots et de concepts.
Je m’en tiendrai à une dernière illustration, une seule – mais de taille : la structure même de l’œuvre ; son caractère systématiquement lacunaire ; ces livres dont l’inachèvement m’avait toujours frappé mais que j’attribuais à la stratégie d’un généralissime de la Vérité qui voulait aller vite, très vite, et n’avait donc le temps que de jeter des têtes de pont qu’il laissait à d’autres le soin de consolider puis d’enjamber après lui. Eh bien non. Rien à voir. La folie, encore. La folie, toujours. Cette folie dont son contemporain Michel Foucault, dans des textes qu’il connaissait mieux que personne, disait qu’elle était « absence d’œuvre » et « absolue rupture de l’œuvre »– cette folie dont il insistait que, de l’œuvre, elle « dessine le bord extérieur, la ligne d’effondrement, le profil contre le vide » mais qu’elle l’empêche, littéralement, de prendre forme. Des livres minces… Des articles gonflés en livres… Des livres collectifs où il donnait les textes les plus courts… Et, pour le reste l’annonce, typiquement althussérienne, de telle intervention à laquelle il allait bien falloir, un jour, se décider mais qui, comme par hasard, ne venait jamais… Comment en eût-il été autrement quand on a, avec les mots, ce rapport invivable et qui interdit de les reconnaître comme siens ? Comment faire œuvre quand on a, sous le crâne, cette tempête, ce vacarme – ou ce silence – que fait la folie ?
Voilà.
On n’a rien dit, après cela, du mystère de cette influence.
Ni du fait que ces livres exsangues, gagnés pied à pied sur la nuit qui finissait toujours par gagner, ont orienté, qu’on le veuille ou non, des régions entières de la pensée contemporaine.
Ni, encore moins, de ce que l’on peut et doit continuer de faire, aujourd’hui, de cette philosophie mal née, minée de l’intérieur, dont on dirait qu’elle s’ingéniait à mettre en pièces ses propres intuitions – et, pourtant, lumineuse.
La question peut se poser, naturellement.
Lui-même, Althusser, semble se l’être posée en cessant, non pas d’écrire, mais de publier après le meurtre.
Mais oubliez, pour le moment, ces résonances de l’althussérisme ; oubliez ses destinées paradoxales et sa raison en feu ; et écoutez plutôt Leloui, Chourin, Choucha, Petite Tête, Georgette, la Bistoufle, les héros de ce roman prodigieux.

Bernard-Henri Lévy


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