Le 15 septembre 2001…

… le testament de Massoud, livré par Bernard-Henri Lévy.

Massoud-BHLCet article, paru dans Nice Matin, en marge de son nouveau livre, « Réflexions sur la guerre, le Mal et la Fin de l’Histoire », Bernard-Henri Lévy ne l’a, à ma connaissance, jamais repris dans aucun de ses recueils de chroniques. Le titre « Ce que m’a dit Massoud » n’est probablement pas de lui. Mais les informations qu’il donne sont précises, concrètes – et, quelques jours après le désastre du 11 septembre, bien lucides ! Bernard-Henri Lévy est l’un des rares Français à avoir approché Massoud et à pouvoir en témoigner. Il le fait ici. Chaque mot de cette interview doit être médité par ceux qui pensent, comme moi, que la mort du Lion du Panchir fut comme les trois coups du drame dans lequel allait entrer le XXI siècle et où nous sommes toujours. Et que Bernard-Henri Lévy l’ait donnée, comme le précise le chapeau du journaliste de Nice-Matin, depuis le cadre idyllique de La Colombe d’Or où il habite à l’époque, ne change rien à l’importance de ces mots.
Liliane Lazar

Scan6Vous rapportez qu’un jour, un ami de Massoud, racontait, devant vous, qu’à Kaboul, les taliban interdisent les colombes en liberté…
C’était un ami de sa famille, arrivé de Kaboul, le matin même, dans le QG où Massoud m’accueillait. Cet homme enturbanné expliquait que les taliban interdisent les oiseaux en cage, les cravates et le rire. Qu’un étudiant en théologie venait de condamner à quarante coups de fouet un homme soupçonné de s’être taillé la barbe, qu’il ne savait pas pourquoi, et bafouillait qu’il fallait demander au mollah Omar.
J’étais alors témoin de toute la bêtise des taliban, de leur côté grotesque, ubuesque.

Vous posez, aussitôt, la question : « Que dire d’une dictature qui fait rire autant que trembler?» Que répondriez-vous aujourd’hui ?
Qu’elle fait plus trembler que rire, hélas. Ne nous leurrons pas. Les taliban, et les assassins du World Trade Center, c’est pareil. Pour punir les seconds, il faut casser les premiers.

Que disait Massoud des taliban ?
Il disait, déjà, une chose qui devrait nous inquiéter : les taliban sont les jouets des Pakistanais. On se demande bien, à partir de là, ce que les Pakistanais viennent faire dans l’alliance antiterroriste fabriquée par les Américains.
Il me parlait aussi de Ben Laden. Sa thèse était qu’il n’était qu’un opportuniste, se servant de l’Islam, dans une stratégie de pouvoir. Quant aux Palestiniens, dont il fait tant cas, aujourd’hui, dans ses déclarations, Massoud était également très clair: Ben Laden s’en fichait comme de l’an 14. Il se fiche, d’une manière générale, de la misère du monde, dont un certain nombre de benêts, chez nous, le croient le porte-parole.

Combien de rencontres en Afghanistan, avec Massoud, que vous comparez, pour le visage, au «Guevara des derniers jours» ?
Une première fois, très tôt. J’avais 30 ans, lui aussi. Juste après l’occupation soviétique de l’Afghanistan. J’étais venu lui apporter des émetteurs radio, pour communiquer d’une vallée à l’autre. La deuxième fois, en 1998, toujours dans le Panchir, lors d’un reportage pour Le Monde.

Que vous reste-t-il de Massoud ?
L’image d’un homme aux multiples visages. Je l’ai vu comme absent, absorbé. Rarement silence ne m’a paru si chargé de sens, de promesse, de mystère. Je l’ai vu orateur, qui dégageait une force plus grande encore. D’une voix douce, teintée d’un fond de mélancolie, il redonnait courage aux plus épuisés de ses guerriers. J’ai vu, enfin, un Massoud presque jovial, dans la fraternité du tête-à-tête, sincère, juste, capable d’analyser ses erreurs.

Quelles erreurs?
Il a reconnu s’être trompé sur l’évolution politique du Pakistan. Il croyait que les civils reprendraient le pouvoir, que les militaires laisseraient la place.
Il regrettait aussi, d’avoir, après la victoire, respecté l’équilibre des courants de la résistance, en laissant la place aux fondamentalistes. Comment aurait-il pu, en conscience, se conduire autrement? S’il avait pris, seul, le pouvoir, il allait au bain de sang. C’est, du moins, ce qu’il m’a dit.

Comment jugeait-il l’attitude des Américains ?
Là aussi, il était très net. Ben Laden, pour lui, était un ancien agent de la CIA. Ce qui, évidemment, n’enlevait rien à l’absolue nécessité de le combattre. La toute dernière fois où j’ai vu Massoud, c’est à Paris, il y a quelques mois.
Il venait dire à Chirac et Jospin, qu’il y avait une menace terroriste incarnée par Ben Laden.
Chirac et Jospin ont préféré, comme vous le savez, lui fermer la porte au nez.

Vous rappelez à Massoud ce que disait Malraux, sur l’art de « faire la guerre sans l’aimer »…
C’était aussi sa devise. Rarement, j’ai rencontré un résistant, un guerrier, aussi dégoûté par la guerre qu’il était obligé de faire. Le Massoud que j’aimais, était également un lettré, un poète, un rêveur. Un ami merveilleux.

Vous n’êtes pas tendre avec beaucoup d’écrivains, qui ont magnifié la guerre. C’est « Dieu que la guerre est jolie » d’Apollinaire, la féerie de Cocteau, et puis Proust, Montherlant, Hemingway, et autres « fascinés »…
Cette approche de la guerre me semble assez nulle, On ne se rend pas compte, quand on la voit de loin, à quel point la guerre est laide, à quel point elle ramène les hommes à leur état le plus veule, le plus animal.

N’avez-vous pas vous-même, été sensible à cette « esthétique de la guerre »?
Peut-être, au tout début. A l’époque du Bangladesh, quand je suis parti là-bas, il y a trente ans. Je m’en explique loyalement dans le livre. Il me semble que j’en suis guéri. J’ai été témoin de beaucoup de guerres, depuis. Je crois ne plus avoir aucune complaisance.

Cette fascination n’est-elle pas un piège pour les reporters de guerre ?
Les reporters de guerre, les vrais, font un métier incroyablement difficile. Je ne crois pas qu’ils éprouvent, en plus, une fascination pour la violence.

L’un des passages les plus étonnants du livre, est votre rencontre avec une kamikaze sri-lankaise, repentie…
Cela me fait bizarre maintenant. Je dois, en effet, être le seul écrivain à avoir rencontré une femme dressée à cette technique, affreuse, qui consiste à mourir pour tuer.
Elle m’a même décrit son maître, à l’ascendant démoniaque. J’ai essayé de regarder cela de près. J’ai tenté de faire le voyage à l’intérieur des têtes de ces gens incroyables. Comment cela fonctionne ? Y a-t-il, quelque part, un West Point (1) des kamikazes ? Une académie du terrorisme  ? Qu’est cette folie, qui fait que l’on se dit « J’ai trouvé le raccourci pour le paradis » ?
Je n’imaginais pas, en décrivant un tel cheminement, que ces personnages de kamikazes deviendraient, hélas, à ce point d’actualité.


Tags : , , , , , , , , , , , , , , ,

Classés dans :

Un commentaire

  • Asermourt dit :

    Bernard-Henri Lévy a dit au monde arabe que ce qu’il lui manquait peut-être le plus, c’était un Talmud musulman. Il a su faire, pour un philosophe auquel certains de ses bruyants condisciples prêtent une incapacité à forger des concepts, la brillante distinction résidant en substance dans l’idée même de «sacro-saint», entre d’un côté, le sacré qui va jusqu’à pousser le fixateur fondamentaliste de la lettre à désirer mettre un terme aux vies de ceux dont l’interprétation divergente de cette lettre serait vécue par lui comme une profanation, et de l’autre côté, la sainteté d’une lettre ouverte à toutes les interprétations. C’est pourquoi j’essaierai autant que je saurai, de me montrer digne de ce très grand aîné en enrichissant de ma propre lecture sa haute lecture des événements, ayant pour vocation de prospérer par émulation.
    De la même façon que Ben Laden n’a appris à parler que le double-langage, il ne fut jamais un agent de la CIA, mais son pire agent double. Un agent prêt à tout pour servir l’adversaire le plus iblisien des États-Unis, à savoir, Ben Laden soi-même. Alors évidemment, lorsque Massoud vient chercher à Paris un appui de Chirac et Jospin, il attend d’eux qu’ils fassent pression sur les Américains pour briser l’union de la dernière hyper-puissance mondiale avec Paki le Robot et son bras-taliban mécanique, une alliance qui va savoir, correspondrait comme deux gouttes d’eau à un baiser de la mort américano-iranien ne renforçant le bras droit hezbolli que pour mieux l’arracher. Mais ce que le Lion fatigué du Panchir ne peut plus voir dans sa vision troublée par le chagrin et la pitié, c’est que le peuple a peur des lions, et que la chute des militaires porterait immédiatement aux nues du Pakistan le plus efficace d’entre leurs tueurs de lions.
    La vie de Massoud est la vie d’un héros hellénistique parti trop tôt, avec Alexandre, jusqu’au bout du monde connu, et y étant resté du fait de n’en être pas revenu. Tous comptes faits, la tragédie dont il fut l’un des personnages principaux lui réserva une fin digne de sa stature, l’autorisant à ne pas être là pour l’élection de Hamid par les chefs d’un empire néo-conservateur et judéo-chrétien, à la tête d’une république afghane pour laquelle il dut faire le sacrifice ultime, ou à n’avoir pas vu revenir Benazir, juste pour se faire occire et son époux, prendre les apparences du pouvoir que les onze mille madrasas usent comme d’une couverture à leur programme scolaire, pas très républicain.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>