Le 13 août 1977…

… L’incroyable portrait de Bernard-Henri Lévy par François Mitterrand.

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Voici une perle. Un document que tout le monde a oublié. Et qui a disparu des librairies. On est en pleine polémique des nouveaux philosophes. Bernard-Henri Lévy ne ménage pas ses critiques ni au marxisme, ni au  parti socialiste,  ni à ce qu’on appelle, à l’époque, le Programme Commun. Et voici que leur incarnation à tous trois, l’homme qui résume les trois cibles mais qui connaît Lévy depuis longtemps et lui conserve, manifestement, et malgré les désaccords, une très vive tendresse, se fend d’un incroyable portrait que nous diffusons ici. L’auteur s’appelle donc François Mitterrand. Le texte paraît dans le cadre du bloc-notes hebdomadaire qu’il tient alors à L’Unité. Et il sera repris, ensuite, dans L’Abeille et l’architecte, livre aujourd’hui introuvable. Voici ce texte.
« J’ai connu Bernard-Henri Lévy alors qu’il venait d’entrer à Normale supérieure. Je me flatte d’avoir pressenti en ce jeune homme grave le grand écrivain qu’il sera. Un danger le guette : la mode. Mais la souffrance, amie des forts, le sauvera. Tout l’y prépare. Je ne m’inquiète pas de ce goût de plaire qui l’habite et l’entraîne aujourd’hui hors de son territoire. Quand il s’apercevra qu’il possède en lui-même ce qu’il cherche il reviendra à sa rencontre. Le voudrait-il qu’il n’échapperait pas au feu qui le brûle. Il a déjà dans le regard, ce dandy, de la cendre. Peut-être me trompé-je, peut-être cédera-t-il aux séductions du siècle au-delà du temps qu’il faut leur accorder. J’en serais triste. J’accepte qu’il dépense encore beaucoup d’orgueil avant de l’appeler vanité. J’ai apporté de France avec moi La Barbarie à visage humain que j’annote pour mes chroniques. C’est, à l’image de son auteur, un livre superbe et naïf. Superbe par le verbe, le rythme intérieur, l’amère certitude qu’il n’est qu’incertitude. Naïf par l’objet de sa quête, qui le fuit dès qu’il en approche. A quoi sert-il de conclure sur ce mot d’ordre : « Résister d’où qu’elle vienne à la menace barbare », s’il est vrai que « le Maître est l’autre nom du Monde ». et que « sitôt l’un détrôné un autre reprend l’insigne ». S’abstenir de combattre le pouvoir en place parce que « les princes rouges sont déjà là, qui piaffent aux antichambres », oublier que ce pouvoir, comme tout autre « vient du bas, revient de la périphérie, remonte depuis la lie du monde », qu’il rejette toujours « le jeu de règles, de normes, de tabous, de verrous auquel il s’arrimait » plutôt que de renoncer à rester le pouvoir, qu’à la première alerte il retourne au galop à sa loi naturelle, bref, refuser de voir qu’il porte le fascisme comme le fruit la pourriture, oblitère la démonstration. N’empêche, le mouvement dialectique monte haut. Il atteint son point culminant au chapitre : « Crépuscule des dieux et crépuscule des hommes », long passage où l’auteur expose que « la crise du sacré est première, décisive » et que, privée de transcendance, la société s’épuise, grand arbre exubérant aux racines coupées. Et de balayer, après Freud, l’espace politique encombré des gravats d’un ordre en perdition. Voilà pourquoi je me rassure quand je le vois, coqueluche du Tout-Paris, servir de partenaire aux pitres. Bernard-Henri Lévy, caressé, adulé, propulsé, trituré par les média, adieu sourire de connivence, geste ailé d’une main amie, adieu langage à demi-mot ? Non, au revoir. »


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8 commentaires

  • Deckard dit :

    Bonjour,

    Bien plus que pour la personne ou l’oeuvre de BHL, je trouve ce site intéressant car il est celui d’un fan avec tous les attributs qui caractérisent cette activité. Tout ce que fait ou dit BHL est toujours important, mis en avant et (me semble-t-il) sujet à aucune critique. Qui êtes-vous Mme Lazar ? Etes-vous une vraie fan ? Permettez moi de vous poser une autre question qui est peut-être bête mais êtes-vous rétribuée par M. Lévy pour ce travail (qui en est un assurément) ?

    Cordialement,

    Deckard

  • Liliane Lazar dit :

    Bonjour Deckard,
    pour répondre a votre question, je ne suis pas rétribuée par M. Lévy. je suis un fan et j’espère une spécialiste de l’oeuvre de Bernard-Henri Levy. Ma profession est professeur de Français et Littérature à Hofstra University, New York. Cordialement,
    Liliane Lazar

  • Deckard dit :

    J’ai la réponse à mes questions. Je n’ai pas lu de livres de BHL mais je comprends un peu sa pensée par ses interventions médiatiques, je la trouve à la fois courageuse et dangereuse.

    Merci et bon courage !

  • Diane Babayan dit :

    Cela ne m’étonne pas… Les grands esprits se rencontrent et se reconnaissent….
    François Mitterrand était un visionnaire et il a vu juste… Son regard perçant scrutait son interlocuteur et cherchait le feu sacré.. Il l’a trouvé en vous cher BHL et il a eu raison comme bien souvent… Il nous manque…..

  • Fleury dit :

    Quel magnifique texte !

  • Pierre dit :

    Chère Liliane,
    C’est remarquable d’avoir publié ces réflexions qui nous éclairent une fois de plus sur la subtilité de l’homme politique ainsi que fin connaisseur de l’âme humaine qui fut F. Mitterrand. Sous couvert d’une apparente tendresse pour le jeune et selon lui « naïf » BHL, il ne cache pas combien ce livre, ce titre si originel dans le paysage intellectuel parisien, La Barbarie à visage humain, doit l’avoir profondément touché et hanté, lui qui avait quelque chose à cacher derrière son humanisme et ses raisons d’état. Il n’est passée inaperçue cet appel à la résistance « d’où elle vienne » au « Maître » du Monde. Il ne pouvait que l’inquiéter de voir s’ériger désormais sur son chemin une pensée libre et critique capable de le questionner, de lui demander des comptes, de l’ébranler avant même d’avoir accompli son destin. Alors on comprend d’une façon toute différente cette considération lancée pour rassurer d’abord soi même : « Voilà pourquoi je me rassure quand je le vois, coqueluche du Tout-Paris, servir de partenaire aux pitres ». Voilà que l’horreur et la barbarie en Bosnie et ailleurs seraient venues soudainement de lui le rappeler, ainsi que la face caché de ces amitiés jamais reniées malgré leur coté inquiétant, criminel plus que pitre.

  • germain dit :

    Mitterrand était un des plus grand humoristes de sa génération

  • Fadhma I Folensbee dit :

    Mme, Melle Lazar!
    Grand merci et surtout bravo!
    Thank you for letting us(fans) dive into such « precious » documents that would be otherwise inaccessible. But above all, thank you for transforming the concept of « fan » into an explorative and enriching journey.
    I am now as much a fan of yours as I have for long been a fan of the man who has brought philosophy out of its traditional outfit!
    Fadhma Izri Folensbee

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