Le 12 juillet 2006…

… Bernard-Henri Lévy décidait d’aller partager le quotidien des Israéliens en guerre contre le Hezbollah.

BHL en IsraëlC’est le premier jour de la guerre voulue par le Hezbollah pro iranien contre Israël. Bhl est en vacances à Tanger. Il prend un avion. Atterrit à Tel Aviv. Monte sur la frontière nord. Et partage, pendant ces jours de fureur et d’horreur, la vie des civils israéliens qui vivent terrés dans les bunkers ainsi que la vie des jeunes soldats de Tsahal. Pour lui, comme on est le jour anniversaire du déclenchement de la guerre d’Espagne, ces jeunes soldats sionistes sont les héritiers des républicains espagnols. Et il voit les « iranosaures » du Hezbollah comme les héritiers des fascistes de Franco. Ce reportage sera publié par le Monde. Puis il fera le tour de la planète. Jusqu’au très important New-York Times qui le publiera, en grand, dans son magazine du dimanche. Il est vrai que c’est du grand Bhl. Le Bhl que j’aime, c’est-à-dire celui qui déteste la guerre mais qui sait, quand il le faut, reconnaitre les agresseurs et les agressés. Je mettrai prochainement en ligne le témoignage d’Olivier Rafowicz, le lieutenant colonel israélien, qui accompagna Bhl pendant une partie de son équipée et qui fut le témoin de sa patience et de son courage. Ce sera dans ma rubrique « Ses Combats » que je compte inaugurer dès la première semaine de janvier.

Liliane Lazar

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C’est, aujourd’hui, lundi 17 juillet, l’anniversaire du déclenchement de la guerre d’Espagne. Cela fait soixante-dix ans, jour pour jour, qu’eut lieu le putsch des généraux qui donna le coup d’envoi à la guerre civile, idéologique et internationale voulue par le fascisme de l’époque. Et je ne peux pas ne pas y penser, je ne peux pas ne pas faire le rapprochement, tandis que j’atterris à Tel-Aviv. La Syrie dans la coulisse… L’Iran d’Ahmadinejad à la manœuvre… Ce Hezbollah dont chacun sait qu’il est un petit Iran, ou un petit tyran, qui n’a pas hésité à prendre en otage le Liban… Et puis, en fond de décor, ce fascisme à visage islamiste, ce troisième fascisme, dont tout indique qu’il est à notre génération ce que furent l’autre fascisme, puis le totalitarisme communiste, à celle de nos aînés… Dès mon arrivée, oui, dès les premiers contacts avec les vieux amis que je n’avais, depuis 1967, jamais vus si tendus ni si anxieux, dès ma première conversation avec Denis Charbit, militant du camp de la paix qui ne doute pas de la légitimité de cette guerre d’autodéfense imposée à son pays, dès mon premier entretien avec Tzipi Livni, la jeune et brillante ministre des affaires étrangères qui contribua si puissamment à convaincre Ariel Sharon d’évacuer Gaza et que je trouve, là, tout à coup, étrangement désemparée face à cette géopolitique nouvelle et à bien des égards indéchiffrable pour les entendements formés aux catégories répertoriées du conflit « israélo-arabe » traditionnel, je sens que quelque chose de nouveau, d’inédit dans l’histoire des guerres d’Israël, est en train de se jouer. Comme si l’on n’était plus très sûr, justement, d’être dans le seul cadre d’Israël. Comme si le contexte international, le jeu de cache-cache entre acteurs visibles et invisibles, le rôle, encore une fois, de l’Iran et de son bras armé Hezbollah donnaient à toute l’affaire un parfum et des perspectives inédits.

Tout de suite, avant de monter vers le font nord, direction Sderot, la ville martyre de Sderot, à la frontière de Gaza et en guerre, elle, avec les alliés Hamas du Hezbollah. Eh oui, la ville martyre. Les informations qui nous parviennent du Liban sont si terribles, l’idée même des victimes civiles libanaises est si insupportable à la conscience et au cœur, le cadrage, le passage et repassage en boucle, des images du sud de Beyrouth bombardé sont devenus si parfaitement systématiques qu’il est difficile d’imaginer, je le sais, qu’une ville israélienne aussi puisse être une ville martyre. Et pourtant… ces rues vides… ces maisons éventrées ou criblées d’éclats d’obus… cette montagne de roquettes déchiquetées que l’on a entreposées dans la cour du commissariat central et qui sont tombées dans les dernières semaines… Aujourd’hui même, cette pluie de nouveaux engins qui s’est abattue sur le centre-ville et a obligé les audacieux qui entendaient profiter de la brise d’été à redescendre dans les caves… Et puis, pieusement épinglées sur un panneau de crêpe noir dans le bureau du maire, Eli Moyal, ces photos de quinze jeunes gens, parfois des enfants, qui sont morts sous le feu des artificiers palestiniens… Ceci n’efface évidemment pas cela. Et ce n’est pas moi qui jouerai au sale petit jeu de la comptabilité des cadavres. Mais pourquoi ce que l’on doit aux uns ne serait-il pas dû aux autres ? D’où vient que l’on parle si peu, finalement, de ces victimes juives tombées après qu’Israël s’est retiré de Gaza ? Pour moi qui ai passé ma vie à lutter contre l’idée qu’il y aurait des bons et des mauvais morts, des victimes suspectes et des obus privilégiés, pour moi qui, de surcroît, plaide depuis toujours pour que l’Etat hébreu sorte des territoires occupés afin d’obtenir, en échange, la sécurité et la paix, il y a là une question de probité, d’équité, dans le jugement : la dévastation, la mort, la vie dans les abris, les existences brisées par la mort d’un enfant, sont aussi le lot d’Israël.

Haïfa. Ma ville préférée en Israël. La grande ville cosmopolite où Juifs et Arabes cohabitent depuis la fondation du pays. Elle aussi, une ville morte. Elle aussi, une ville fantôme. Et, là aussi, des hauteurs arborées du mont Carmel à la mer, le hurlement des sirènes qui, à intervalle presque régulier, oblige les rares voitures à s’arrêter, les derniers passants à se ruer dans les bouches de métro et qui, surtout, surtout, rend d’un seul coup palpable le cauchemar des Israéliens depuis quarante ans. Car le problème, me dit en substance Zivit Seri, cette jolie mère de famille, toute menue, dont les gestes maladroits, sans défense, m’émeuvent comme m’émouvaient les corps de Sarajevo, le problème, m’explique-t-elle tandis qu’elle me guide parmi les immeubles détruits de Bat Galim, littéralement « la fille des vagues », qui est le quartier de la ville qui a le plus souffert des bombardements du Hezbollah, le problème, donc, ce ne sont pas seulement les tués – Israël a l’habitude. Ce n’est même pas le fait que l’on vise ici non des objectifs militaires, mais des cibles délibérément civiles – cela aussi, nous le savions. Non, le problème, le vrai, c’est que ces bombardements font entrevoir ce qui se passera le jour, plus forcément très lointain, où les mêmes têtes de missile auront le double pouvoir  : primo de viser encore plus juste et d’atteindre, par exemple, les installations pétrochimiques que vous voyez là, sur le port, en contrebas ; secundo, d’être elles-mêmes équipées d’armes chimiques semant une désolation à côté de laquelle Tchernobyl et le 11-Septembre réunis feront figure d’aimable prélude… Car telle est, en effet, la situation. Tels sont, vus d’Haïfa, les enjeux de l’opération en cours. Israël n’est pas entré en guerre parce qu’on avait juste « violé » sa frontière. Il n’a pas lancé ses avions sur le Liban sud pour le seul plaisir de « punir » un pays qui a permis à une milice armée de bâtir son Etat dans l’Etat. Il a réagi avec cette vigueur parce que la simultanéité des attaques sur ses villes et des déclarations du président iranien appelant à le rayer de la carte, la conjonction, pour la première fois dans une même main, d’une volonté annihilatrice et des armes qui vont avec, créait une situation nouvelle. Il faut entendre les Israéliens lorsqu’ils nous disent qu’ils n’avaient plus le choix. Il faut entendre Zivit Seri expliquer, devant un immeuble crevé par un obus et dont les dalles de béton se balancent au bout de leur ferraille tordue, qu’il était minuit moins cinq, dans le siècle, en Israël.

Il faut entendre aussi la tristesse de Cheikh Mohammad Charif Ouda, le chef de la petite communauté hamadi, dont la famille vit ici depuis six générations et qui me reçoit chez lui, sur les hauteurs du quartier de Khababir, revêtu d’un shalwar kamiz et d’un turban à la mode pakistanaise. La grande faute du Hezbollah, pour lui comme pour tous les citoyens de cette ville, est, certes, de frapper indistinctement. Elle est de tuer à l’aveugle, Juifs et Arabes mêlés, comme dans le massacre de la gare centrale de Haïfa qui a fait huit morts et vingt blessés. Elle est de faire régner un climat de terreur, donc d’inquiétude de chaque instant, qui, là encore, et toutes proportions gardées, me rappelle la façon qu’avaient les Sarajéviens de spéculer à perte de vue sur le fait qu’il s’en est fallu d’un cheveu, d’un hasard, d’un changement de programme de dernière minute, d’un rendez-vous qui s’est prolongé, ou qui s’est abrégé, ou qui a miraculeusement changé de lieu – et voilà, ils se trouvaient au point d’impact de la roquette ! La faute, donc, est là. Mais elle est aussi, insiste-t-il, dans le grand bond en arrière qu’il impose à tout le Proche-Orient en réévacuant, comme il le fait, la question palestinienne… Car Cheikh Mohammad Charif Ouda a raison. Si indifférents qu’ils fussent, dans le fond, au sort des habitants de Gaza et Ramallah, au moins les dirigeants arabes traditionnels faisaient-ils encore semblant. Alors que Nasrallah, lui, ne se donne même plus cette peine. La souffrance et les droits des Palestiniens ne sont plus, dans sa géopolitique intime, ni un litige ni un alibi. Et il suffit de lire sa littérature et la charte de son mouvement, il suffit d’écouter les communiqués assassins donnés à la chaîne Al-Manar, pour voir que, tout à son rêve d’une Oumma réconciliée dont l’Iran serait la base, la Syrie le bras armé et le Hezbollah la pointe avancée, il n’a strictement plus rien à faire de cette survivance des âges anciens qu’est le nationalisme arabe en général et palestinien en particulier. Reste la haine nue. La guerre sans but de guerre. Restent trois laissés-pour-compte de ce djihad version persane dont la guerre actuelle donne le coup d’envoi : Israël, le Liban et, donc, la Palestine.

Roquettes encore. J’ai quitté Haïfa pour Saint-Jean d’Acre puis, le long de la frontière libanaise, pour cette succession de villages, kibboutz et autres moshavs qui vivent, depuis dix jours, sous les tirs – et c’est un véritable déluge de feu, pour ne pas dire un orage d’acier, qui tombe, aujourd’hui, sur les paysages de haute Galilée. « Je n’ai jamais bien su ce qu’il fallait faire dans ces cas-là, me dit, en se forçant à rire, le lieutenant-colonel Olivier Rafovitch, tandis que nous approchons d’Avivim et que le bruit des explosions semble lui aussi se rapprocher. On a tendance à accélérer, n’est-ce pas… On a tendance à penser que la seule chose à faire est de s’éloigner au plus vite de cet enfer… Mais c’est idiot, quand on y pense. Car qui sait si ce n’est pas justement en accélérant que l’on va à la rencontre, etc. ? » Moyennant quoi nous accélérons tout de même. Nous traversons en trombe un village druze désert. Puis un gros bourg agricole dont je n’ai pas le temps de noter le nom – peut-être Sasa – et qui a été évacué. Puis une zone complètement découverte où une katioucha vient de défoncer la chaussée. C’est fou ce que ces engins, quand on les voit de près, créent de dégâts. Et c’est fou le boucan qu’ils peuvent faire quand on ne dit plus rien et que l’on guette juste le bruit de leur trajectoire mêlé à celui du moteur de la voiture – choc sourd et sans fumée de la roquette tombée au loin ; détonation stridente, énervée, quand elle passe au-dessus des têtes ; vibration longue, tenue comme un point d’orgue, quand elle éclate à proximité et fait tout trembler autour de vous… Peut-être, d’ailleurs, ne faudrait-il plus dire « roquette ». En anglais, je ne sais pas. Mais en français ou, plutôt, en franglais il y a, dans le mot même, quelque chose qui, mine de rien, réduit automatiquement la chose et implique une vision biaisée, mensongère, de cette guerre. On dit salade de roquette… Ou croquette pour les chiens… Ou roquet justement, petit chien plus bruyant que méchant, qui vous mordille les mollets et qui aurait, face à lui, le méchant molosse israélien… Alors, pourquoi ne pas dire obus ? ou missile ? Pourquoi ne pas rendre, en utilisant le juste mot, toute sa dimension de violence barbare à cette guerre voulue par les Iranosaures du Hezbollah et par eux seuls ? Politique des mots. Géopolitique de la métaphore. La sémantique, dans cette région, est plus que jamais une affaire de morale.

Les Israéliens ne sont pas des saints. Et ils sont évidemment capables, en situation de guerre, d’opérations, manipulations, dénégations machiavéliques. Cette guerre-ci, pourtant, il y a un signe qui indique qu’ils ne l’ont pas voulue et qu’elle leur est tombée dessus comme un mauvais destin. Et ce signe c’est le choix, au poste de ministre de la défense, de l’ancien militant de La paix maintenant, acquis depuis toujours à la cause du compromis avec les Palestiniens, patron de la centrale syndicale Histadrout et bien mieux préparé, en principe, à faire des grèves qu’à faire la guerre – Amir Peretz. « Je n’ai pas dormi de la nuit, commence-t-il, très pâle, les yeux rougis, dans le petit bureau où il nous reçoit, avec l’éditorialiste de Haaretz, Daniel Ben Simon, et qui n’est pas au ministère mais au siège du Parti travailliste. Je n’ai pas dormi parce que j’ai passé la nuit à attendre des nouvelles d’une unité de nos garçons tombés, hier après-midi, dans une embuscade, en secteur libanais… » Puis, après qu’un jeune aide de camp aux allures, lui aussi, de militant syndical lui eut tendu puis repris un téléphone de campagne où il a reçu, sans un mot, les yeux baissés, sa grosse moustache tremblant d’une émotion mal contenue, les nouvelles qu’il attendait : « Ne diffusez pas tout de suite, s’il vous plaît, car les familles ne sont pas encore au courant – mais trois d’entre eux sont morts et nous sommes sans nouvelles du quatrième, c’est terrible… » J’ai connu, depuis quarante ans, bien des ministres de la défense d’Israël. De Moshé Dayan à Shimon Pérès, Itzhak Rabin, Ariel Sharon, j’en passe, j’ai vu se succéder les héros, les demi-héros, les tacticiens de génie et de talent, les habiles. Ce que je n’avais jamais vu c’est un ministre, non pas certes aussi humain (que la vie d’un soldat, n’importe lequel, ait un inestimable prix est une constante de l’histoire du pays) ni même aussi civil (Shimon Pérès, après tout, n’avait pas lui non plus de vrai passé militaire) mais aussi peu formé, en revanche, à commander une armée en temps de guerre (sa première décision, fait unique dans les annales, ne fut-elle pas d’amputer de 5 % le budget de son propre ministère ?) – ce que je n’avais jamais vu c’est un ministre de la défense répondant si exactement au mot célèbre de Malraux sur ces commandants de miracle qui « font la guerre sans l’aimer » et qui, pour cette raison même, « finissent toujours par la gagner ». Amir Peretz, comme les personnages de Malraux, gagnera. Mais qu’il ait été nommé dit bien qu’Israël, après ses retraits du Liban et de Gaza, pensait entrer dans une ère nouvelle où c’est, non la guerre, mais la paix qu’il fallait préparer…

Le chef de guerre à l’ancienne, travailliste lui aussi et partisan, non moins que le ministre, d’une paix négociée avec les Palestiniens, c’est sur le terrain que je le rencontre, au lieu dit Coah Junction, littéralement Carrefour de la force, qui est, aux yeux des kabbalistes, l’un des lieux où, le jour venu, doit se manifester et passer le Messie… Il s’appelle Ephraïm Sneh. Il a été, dans sa jeunesse, officier-médecin chez les parachutistes, commandant d’une unité d’élite de Tsahal, puis patron de la zone de sécurité d’Israël au Liban sud à partir de 1981. Et il a ce physique de père tranquille, à la fois cordial et bourru, qu’ont les généraux de réserve d’Israël quand ils reprennent du service – en la circonstance, une sorte de mission d’inspection pour la commission de défense de la Knesset. Pourquoi ce rendez-vous ? Pourquoi là, dans ce paysage de pierre sèche, chauffée à blanc par le soleil, où il m’a convoqué mais où je ne vois, à part nous, pas âme qui vive ? Veut-il me montrer quelque chose ? M’expliquer un détail de la stratégie de l’armée qui ne pouvait m’apparaître que vu d’ici ? Va-t-il m’amener à Avivim qui est, un kilomètre plus au nord, le nœud de la bataille en cours ? Veut-il parler politique ? Va-t-il, comme Peretz, comme Livni, comme presque tout le monde, me dire le découragement d’Israël face au peu d’ambition d’une France qui aurait un si grand jeu, pourtant, à jouer au Liban et en Syrie ; qui pourrait, si elle le voulait, restaurer le pays du Cèdre en imposant, vraiment, l’application de la résolution 1559 ; et qui préfère s’en tenir, hélas, à l’ouverture de corridors humanitaires ? Oui, il me dit cela. Un peu. En passant. Mais je m’aperçois vite que, s’il m’a fait venir jusqu’ici, c’est pour me parler d’une affaire qui le passionne, qui n’a rien à voir avec cette guerre et qui n’est autre que le kidnapping, la captivité, la décapitation de Daniel Pearl… Une conversation sur Danny Pearl à un jet de pierre d’un champ de bataille… Un officier littéraire décidant que rien n’est plus urgent que de débattre, nos deux voitures immobilisées dans la caillasse et la fournaise, du djihad et de l’islam des Lumières, des impasses de la théorie huntingtonienne du choc des civilisations, de Karachi et de ses mosquées terroristes… Cela non plus, je ne l’avais jamais vu. Cela aussi, il m’aura fallu cette expédition sur les premières lignes d’une guerre où Israël et le monde ont, plus que jamais, partie liée pour en concevoir l’idée.

Et en même temps… Il faut croire que l’histoire a, parfois, moins d’imagination qu’on ne le voudrait et que les vieux généraux n’ont pas de si mauvais réflexes qu’on croit. Car le fait est que, quelques kilomètres plus au sud, dans le village de Mitzpe Hila, près de Maalot, Maalot, les circonstances vont m’offrir une bouleversante réminiscence, en effet, de l’affaire Pearl… Je suis chez les parents du soldat Shalit dont la capture par le Hamas, le 25 juin dernier, fut l’une des causes occasionnelles de cette guerre. Je m’interroge sur l’ironie de l’histoire qui a mis ce tout jeune homme, sans qualité particulière, sans importance collective non plus, au déclenchement de cette affaire énorme. Nous sommes là, au soleil, sur la pelouse où il a joué enfant et où l’on entend, très près, quelques centaines de mètres peut-être, tomber des katiouchas auxquels les époux Shalit semblent, eux, ne plus prêter attention. Nous sommes là, dehors, autour d’une table de jardin, à discuter des dernières nouvelles apportées par l’envoyé des Nations unies qu’ils ont reçu juste avant moi. Et je suis en train de songer que, si cette guerre doit durer, si l’effet Iran doit, comme je le pressens depuis l’instant de mon arrivée, lui donner une portée et une extension nouvelles, ce modeste caporal sera le François-Ferdinand d’un Sarajevo qui se sera appelé Kerem Shalom… Que se passe-t-il alors ? Est-ce l’expression d’Aviva, la mère, lorsque je l’interroge sur ce qu’elle sait des conditions de captivité de son garçon ? Celle de Noam, le père, quand il entreprend de m’expliquer, une pauvre lueur d’espoir dans le regard, que le jeune homme est Français par l’une de ses grand-mères, Jacqueline, née à Marseille, et qu’il espère que mon gouvernement joindra donc ses efforts à ceux d’Israël ? Est-ce le débat, que je devine en lui, du père prêt à n’importe quel marchandage pour retrouver son fils chéri et de l’ancien soldat de Tsahal qui ne cède, par principe, pas au chantage des terroristes ? Est-ce la visite de la chambre d’enfant du caporal ? Est-ce la maison elle-même si conforme, tout à coup, à celle de Danny Pearl, à Encino, Californie ? Toujours est-il que je suis saisi, oui, par un sentiment de déjà vu et que, sur les visages de cet homme et de cette femme, viennent se surimprimer en moi ceux de Ruth et Judea Pearl, mes amis, le père et la mère courage d’un autre tout jeune homme, semblable à celui-ci et enlevé par des fous de Dieu dont le programme idéologique n’était pas très différent, non plus, de celui du Hamas…

Remonter vers Avivim. Puis, d’Avivim, jusqu’à Manara que tiennent les Israéliens et où ils ont installé, dans un cirque de deux cents mètres de diamètre, un champ d’artillerie où deux énormes canons montés sur des chenilles bombardent, de l’autre côté de la frontière, les arsenaux, le poste de commandement et les lanceurs de roquettes de Maroun Al-Ras. Trois choses, ici, me frappent. L’extrême jeunesse des artilleurs : vingt ans ; peut-être dix-huit ; leur air stupéfié quand le coup part, comme si c’était chaque fois la première fois ; leurs moqueries de gamins quand le copain n’a pas eu le temps de se boucher les oreilles et que la détonation l’assourdit ; et puis le côté grave en même temps, pénétré, de qui se sait aux avant-postes d’un drame immense, et qui le dépasse. L’allure décontractée ensuite, j’allais dire débraillée et même désœuvrée, d’une petite troupe qui me rappelle irrésistiblement la joyeuse bousculade des bataillons de jeunes républicains décrits, une fois encore, par Malraux : une armée plus sympathique que martiale ; plus démocratique que sûre d’elle et dominatrice ; une armée qui, ici, en tout cas, me semble aux antipodes de ces bataillons de brutes, ou de Terminators sans principes ni pitié, qu’ont si souvent décrits les grands médias européens. Et puis cette drôle de machine enfin, extérieurement semblable aux deux canons autoportés mais qui est garée en retrait et qui, elle, ne tire pas : ce troisième engin est une salle des machines mobile où l’on entre, comme dans un sous-marin, par une tourelle centrale et une échelle de coupée ; il s’y tient six hommes, certains jours sept, qui s’affairent autour d’une batterie de radars, ordinateurs et autres appareils de transmission dont le rôle est de collecter du renseignement pour, ensuite, déterminer les paramètres de tir que l’on va transmettre aux obusiers ; et la vérité est qu’il y a là, au principe du feu israélien, un véritable laboratoire de guerre où des savants-soldats déploient une intelligence optimale pour, le nez collé sur leurs écrans, tentant d’intégrer jusqu’aux plus impondérables données de terrain qui leur arrivent, calculer la distance de la cible, sa vitesse de déplacement ainsi que, last but not least, le degré de proximité d’éventuels civils dont l’évitement est, ici au moins, j’en témoigne, un souci prioritaire – et pourtant…

Avec David Grossman, la rencontre a lieu dans un restaurant en plein air de Abu Gosh, à l’entrée des monts de Jérusalem, qui me semble un jardin d’Eden après l’enfer des derniers jours – soleil heureux, bruit d’insectes qui ne sont plus ni des avions ni des chenilles de chars, bouffées d’insouciance, vent léger… Nous parlons de son dernier livre qui est une relecture du « mythe de Samson ». De son fils qui vient d’être appelé dans une unité de tankiste et pour lequel il tremble. Nous commentons une statistique qu’il vient de lire et qui l’inquiète puisque ce serait près d’un tiers des jeunes Israéliens qui auraient, selon l’article, perdu la foi dans le sionisme et trouveraient des astuces pour se faire exempter de service militaire. Et puis nous discutons de la guerre, bien sûr, et du très grand malaise où, comme les autres intellectuels progressistes du pays, elle paraît l’avoir plongé… Car d’un côté, m’explique-t-il, il y a l’ampleur des destructions, les femmes et les enfants tués, la catastrophe humanitaire en cours, le risque de guerre civile et d’embrasement au Liban – d’un côté il y a l’erreur d’avoir mis la barre si haut (détruire le Hezbollah, mettre hors d’état de nuire ses infrastructures et son armée…) que même une demi-victoire risque, le moment venu, d’avoir un parfum de défaite. Mais, de l’autre, il y a cette attaque surprise du Hezbollah contre un Israël qui s’était successivement retiré du Liban puis de Gaza ; il y a le droit d’Israël, comme n’importe quel autre Etat au monde, à ne pas rester les bras croisés face à une agression aussi folle, immotivée, gratuite ; il y a le fait, insiste-t-il, que le Liban est le pays d’accueil du Hezbollah, son allié, en même temps qu’un pays au gouvernement duquel lui, le Hezbollah, participe, hélas, pleinement ; de l’autre côté, donc, il y a le fait que la riposte israélienne ne pouvait être portée ailleurs que sur le sol libanais… J’observe David Grossmann. Je détaille son beau visage d’ancien enfant prodige des lettres israéliennes vieilli trop vite et dévoré par la mélancolie. Il n’est pas seulement l’un des grands romanciers israéliens d’aujourd’hui. Il est aussi, avec Amos Oz, Avraham Yehoshua et quelques autres, l’une des consciences morales du pays. Et je crois que son témoignage, sa fermeté, sa façon de ne pas céder, en dépit de tout, sur la justesse de la cause d’Israël, devraient convaincre les plus hésitants.

Et puis Shimon Pérès enfin. Je ne voulais pas achever ce voyage sans aller, comme chaque fois mais, cette fois, plus que jamais, rendre visite à Shimon Pérès. C’est Daniel Saada, cet ami d’autrefois, membre fondateur de SOS-Racisme, installé en Israël et devenu, également, son ami, qui m’a conduit jusqu’à lui. « Shimon », comme tout le monde l’appelle ici, a 84 ans. Mais il n’a rien perdu de sa prestance. Ni de son allure magnifique de prince-abbé du sionisme. Il a toujours le même visage, tout en front et en lèvres, qui souligne l’autorité mélodieuse de la voix. Et j’ai même l’impression, par instants, qu’il s’est incorporé, en prime, une légère amertume dans le sourire, un éclair dans le regard, une façon de se tenir et, parfois, de timbrer les mots qui n’étaient pas à lui mais à son vieux rival Itzhak Rabin… « Tout le problème, commence-t-il, c’est la faillite de ce que l’un de vos grands écrivains appelait la stratégie d’état-major. Personne, aujourd’hui, ne contrôle personne. Personne n’a le pouvoir d’arrêter ni de maîtriser personne. En sorte que nous n’avons, nous, Israël, jamais eu autant d’amis mais que jamais, dans notre histoire, ils n’ont autant servi à rien. Sauf … » Il prie sa fille, une dame d’un certain âge qui assiste à l’entretien, d’aller, dans le bureau voisin, chercher deux lettres d’Abou Mazen et Bill Clinton. « Oui, sauf que vous les avez, eux. Les hommes de bonne volonté. Mes amis. Les amis des Lumières et de la paix. Ceux que ni le terrorisme, ni le nihilisme, ni le défaitisme, ne feront jamais renoncer. Nous avons un projet, vous savez… Toujours le même projet de prospérité, de développement partagé, qui finira par triompher… Ecoutez… » Shimon a fait un rêve. Shimon est un jeune homme de 84 ans dont l’invincible songe dure, en effet, depuis trente ans et que la présente impasse, loin de décourager, semble mystérieusement stimuler. Je l’écoute donc. J’écoute ce sage d’Israël m’expliquer qu’il faut simultanément « gagner cette guerre », disqualifier ce « quartet du mal » que constituent l’Iran, la Syrie, le Hamas, le Hezbollah et frayer « des chemins de parole et de dialogue » qui finiront bien, un jour, par mener le Proche-Orient quelque part. Et le fait est qu’en l’écoutant, en réentendant ces prophéties déjà anciennes mais qui, aujourd’hui, je ne sais pourquoi, me semblent affectées d’un coefficient nouveau d’évidence et de force, je me prends à imaginer, moi aussi, la gloire d’un Etat hébreu qui oserait, dans le même temps, presque le même geste, dire et surtout faire les deux choses : aux uns, hélas, la guerre ; aux autres, une déclaration de paix qui ne laisserait soudain plus le choix.

Bernard-Henri Lévy



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