« Last Exit before Brexit », par Bernard-Henri Lévy

Photo Yann Revol

Juin 2014. Commémoration du déclenchement de la guerre de 1914 et de l’entrée dans l’âge des charniers.

J’ai écrit une pièce qui s’intitule Hôtel Europe et qui est créée à Sarajevo, au Théâtre national, dans une mise en scène de mon ami, ancien cameraman aux armées, Dino Mustafic, et qui sera recréée, un an plus tard, mais au cinéma, par notre autre camarade, héros de la guerre de Bosnie, Danis Tanovic.

C’est un monologue de deux heures.

C’est un écrivain seul en scène, joué par Jacques Weber et censé s’être enfermé dans une chambre de l’Hôtel Europe, le vrai, dans le Sarajevo d’aujourd’hui, afin d’y préparer le discours qu’il doit prononcer dans deux heures et qui parlera de l’invincible grandeur d’une Europe qui a failli mourir en 1914, puis en 1940, puis pendant les guerres yougoslaves, mais qui représente encore, à ses yeux, le seul avenir possible pour les peuples du continent.

Il prend son sujet par un bout : l’aube grecque.

Par un autre : Husserl et sa définition, en 1935, en pleine montée du nazisme, d’une Europe conçue comme patrie de l’universel.

Un autre encore : le criminel abandon de la Bosnie et la nécessité, pour réparer, de l’intégrer dans l’Union européenne.

Comme toujours en pareil cas, lui traversent la tête, en même temps que des idées ou des pistes de réflexion, des pensées idiotes, des fragments de mémoire politique et amoureuse, des regrets, des peurs.

Mais le temps passe et son «grand discours» ne prend pas ; il lui file comme sable entre les doigts ; c’est comme si son objet même, chaque fois qu’il croit le tenir, se décomposait dans sa tête, sous sa plume et sur l’écran de l’ordinateur, projeté derrière lui, sur lequel il est censé faire ses recherches.

Jusqu’au moment où, au cinquième acte, une illumination lui fait entrevoir une forme, il faudrait dire une chimère, se relevant d’entre les ruines tandis que ressuscitent, pour la mener vers son destin, les fantômes d’Érasme, Goethe, Raoul Wallenberg, Dante, Kant, Vaclav Havel – mes anges, dit le récitant, mes parias, mes transfuges du ciel, mes souffleurs.

Quand le rideau tombe, le spectateur ne sait pas s’il est devenu fou ou s’il a, au contraire, tout compris ; s’il a vu l’Europe finir ou trouvé le protocole nécessaire à sa guérison ; et si le monde qu’il décrit va vers de nouvelles convulsions ou vers la renaissance tant désirée.

Trois ans passent.

La réalité rattrape la fiction et, sur fond de guerre en Ukraine, de démocrature en Pologne et Hongrie, et surtout de Brexit, l’Europe se met à ressembler au champ de ruines qu’annonçait la pièce.

Et une jeune femme, Sophie Wiesenfeld, qui se trouvait dans la salle le soir de sa création et qui est devenue, entre-temps, l’animatrice d’Hexagon Society, une fondation culturelle basée à Londres, reprend contact et me dit : «ce texte prémonitoire, annonciateur de quelques-unes des catastrophes et, notamment, du Brexit qui assombrissent l’horizon de la jeunesse d’aujourd’hui, venez lui rendre vie dans la ville qui devient l’épicentre de tous les dangers – c’est-à-dire Londres».

Je récris complètement le texte.

Hôtel Europe devient Last Exit before Brexit.

Le plaidoyer pour une entrée de la Bosnie-Herzégovine en Europe devient un appel à la raison des Britanniques qui peuvent encore, in extremis, enrayer la machine infernale du Brexit.

Et au lieu de Jacques Weber c’est moi qui, sans son talent mais avec une passion égale à la sienne, me retrouve ce lundi 4 juin, dirigé par Maria de França sur la mythique scène du Cadogan Hall de Londres, à tenter de donner chair à ma fiction d’un écrivain enfermé, donc, dans une chambre d’hôtel pour tenter de rédiger le discours qui, etc., etc.

C’est toujours un monologue.

C’est toujours le même mélange de discursivité et de colère.

De rationalité philosophique et de délire.

C’est le même désespoir (une Europe paresseuse, dont nous avons eu la bêtise de croire qu’elle était à ce point inscrite dans le sens de l’Histoire qu’elle se ferait toute seule, sans effort) mais aussi la même foi (avons-nous le choix ? et quelle autre issue, vraiment, si nous voulons endiguer la marée noire des nationalismes, des populismes et, un jour, des guerres civiles et des violences ?).

Et la situation sarajévienne a, du reste, été maintenue puisque c’est dans la capitale de la Bosnie martyre que mon groupe d’intellectuels anglais anti-Brexit est supposé tenir sa conférence de la dernière chance et lancer, à travers moi, son SOS Europe.

Sauf que, mêlés aux fantômes de mes amis bosniaques tombés, il y a vingt-cinq ans, au champ d’honneur d’une Europe dont ils défendaient les valeurs mais qui les abandonna, se bousculent maintenant, dans la tête du récitant, ceux de Churchill, Orwell, Disraeli, lord Byron ou John Locke, ces saints patrons d’une Europe qui peut encore, si elle les écoute, ressusciter.

Et la question posée est, cette fois : l’Europe, la vraie, celle de l’esprit et de la raison autant que des marchés et des monnaies, n’est-elle pas beaucoup plus anglaise que ne le croient les Britanniques eux-mêmes ? si l’Allemagne est, pour parodier un certain Karl Marx, l’inspiratrice de son économie et la France de sa politique, n’appartient-il pas au Royaume-Uni de lui avoir donné, avec Locke, Keynes, Popper et quelques autres, ses principaux idéologues ?

Cette pièce plaide qu’il n’y a pas d’Europe sans le Royaume-Uni.

Elle montre que, sans l’Europe, la Grande-Bretagne deviendra la petite Angleterre et que l’Europe elle-même achèvera d’exploser.

Elle dit qu’il est minuit moins cinq, au royaume de Sa Gracieuse Majesté, si elle veut, avec nous, conjurer la certitude du pire.

Bernard-Henri Lévy


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