L’art de la primaire (Le Point, le 13 octobre 2011)

PHOTO BLOC NOTE BHLC’est plus qu’un succès. C’est un raz de marée. C’est même une révolution. Et c’est une révolution, prenons-y garde, dans la pratique de nos institutions. Cette primaire dont on se méfiait, cette primaire à laquelle personne, au début, ne comprenait rien ni ne croyait, cette primaire ouverte, eh oui, ouverte, dont nous avions, fin août 2009, derrière Terra Nova, à travers un appel lancé par Libération, exposé le principe et la nécessité, eh bien, elle a gagné, elle s’est imposée et il est difficile d’imaginer, désormais, une élection présidentielle qui y couperait. Révolution institutionnelle, en effet. Invention démocratique. Beau moment républicain. La gauche s’américanise ? Eh oui, amis. Le PS était un parti de militants – c’est devenu un parti de masse. Il étouffait avec ses deux cent mille adhérents – il respire avec ses deux millions et demi de votants. C’était un appareil moribond ; un grand corps malade et souffrant de l’autre « maladie de la pierre », diagnostiquée par August Bebel à propos de la social-démocratie allemande il y a un siècle ; c’était ce « grand cadavre à la renverse » moqué par Sartre dans sa préface à « Aden Arabie » – en se dépassant, en cassant ses propres frontières, en faisant feu sur ses quartiers généraux vermoulus et combinards, en s’ouvrant, il s’est mué en un forum de sensibilités et d’idées, une grande scène, qui ressemblent plus à la machine démocratique produisant Obama qu’aux cénacles d’éléphants accouchant de Reims ou d’Epinay. Révolution encore. Entrée dans le XXIe siècle. Enfin. La bonne nouvelle, c’est Martine Aubry. Droite. Courageuse. Offensive sans être agressive. Pugnace sans être démagogue. Et faisant mentir ceux – ils étaient légion – qui la voyaient déjà laminée, enterrée sous les sondages, merkélisée. Une femme présidente de la République ? La fin, enfin, de la loi salique ? Rêvons. La mauvaise nouvelle, c’est Ségolène Royal. L’autre femme. La femme d’avant. Celle qui voulait être reine et que j’ai, naguère, si ardemment soutenue. La passion politique peut être la plus belle des passions. Mais, parce qu’elle se dit en public et qu’elle prend le public pour arbitre, il lui arrive aussi d’être la plus cruelle, la plus fatidique. Les larmes de Ségolène. Cette onction qui se retire, comme le sang d’un visage. Mort en direct ? Grâce évanouie ? Ou future icône ? L’autre sujet de tristesse, c’est, bien sûr, Dominique Strauss-Kahn. Cette barbe bizarre, à l’entrée du bureau de vote de Sarcelles. Ce côté demi-solde de soi-même qui, pour tous ceux qui ont cru, et croient encore, qu’il était, de loin, le meilleur, était une ombre portée sur l’éclat de la journée. Mais combien étions-nous à nous souvenir de cela ? Combien à demeurer inconsolés de ce lapsus historial sans égal ? Et l’un des paradoxes du moment ne tient-il pas à la foudroyante vitesse avec laquelle le Moloch de l’opinion a avalé, digéré, oublié cette « affaire DSK » qui aura été, tout compte fait, sans effet ? La démocratie s’y retrouve. Pas l’esprit de justice. La palme de la dignité revient à Manuel Valls donnant aussitôt, sans atermoiement ni calcul, ses consignes de second tour. Le vrai goût de la primaire. L’air de la révolution en cours. Le sujet d’inquiétude, c’est Montebourg. Je le connais. J’aime sa droiture, son allure et, aussi, son inusable énergie. Mais que fera-t-il de sa victoire ? Où ira-t-il ? Et quel sera son destin politique ? Il peut encore être un des rénovateurs de la gauche. Mais il peut devenir, aussi, un autre Chevènement. Un José Bové urbain. L’homme d’un souverainisme relooké, recyclé, mais non moins tragiquement populiste et régressif que l’ancien. Je l’imagine en 2017. Il est, en pleine crise de l’euro ou de ce qu’il en reste, face à une nouvelle Angela Merkel. Comment dirait-il, en allemand, « démondialisation » ? Hollande égal à lui-même avec son physique d’Andy Garcia et ses mimiques de Mitterrand (cette façon, dans les meetings, quand fusent les applaudissements, de repousser le micro du dos de la main en un geste d’impatience feinte et typiquement mitterrandien). Porté par l’événement, Hollande. Digne. Bonne ligne. Rien à dire. Le problème, maintenant, c’est le corps-à-corps du second tour et les cicatrices qu’il pourrait laisser. J’ai une suggestion. C’est une suggestion toute simple mais qui ferait que notre primaire à la française enrichirait, pour le coup, le genre d’une variante inédite. Pourquoi, dès aujourd’hui, avant que ne commence le débat fraternel mais possiblement fratricide, les deux finalistes ne feraient-ils pas, ensemble, d’une seule voix, la déclaration suivante. L’un de nous, dimanche, l’emportera. Celle-là, ou celui-là, entrera peut-être, dans sept mois, à l’Elysée. Eh bien, nous nous engageons, d’ores et déjà, à ce que le gagnant, en cas de victoire en mai 2012, propose au perdant d’aujourd’hui de devenir son Premier ministre, premier collaborateur, lieutenant d’élection, peu importe le nom, seul compterait le geste enrayant la machine à discorde. L’art des escarmouches meurtrières y perdrait. Mais la gauche et la France y gagneraient.

Bernard-Henri Lévy


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