La question pakistanaise (Le Point, le 4 décembre 2008)

BLOC NOTES

Le monde est décidément mal fait, doit se dire Asif Ali Zardari, veuf de Benazir Bhutto et président du Pakistan : c’est au moment même où il entreprend de moderniser son pays, au moment précis où il voudrait commencer de rompre avec le double jeu des années Moucharraf, au seuil du processus de paix avec l’Inde, dont il a pris l’initiative, que survient le drame de Bombay.
Mais les faits, malheureusement, sont là.
Et si les auteurs du carnage sont bien, comme il semble, liés au Lashkar-e-Toiba, il faut en tirer, d’ores et déjà, un certain nombre de conclusions-terribles mais sans appel.

1. Le Lashkar-e-Toiba est, avec le Lashkar-e-Jhangvi, le Jaish-e-Mohammed et le Harkat-ul-Mujahideen, l’un de ces groupes djihadistes avec qui je fis connaissance au moment de mon travail sur Daniel Pearl et qui sont indubitablement basés au Pakistan : qu’il ait dû recruter des sicaires locaux, qu’il se soit appuyé, pour l’exécution du crime, sur une logistique indienne, qu’il ait, en Inde même, dans l’immense communauté musulmane qui se juge, non sans raison, discriminée par la majorité hindoue, des « correspondants » idéologiques ou religieux, c’est probable-mais que l’initiative, la stratégie, l’argent, soient venus du Pakistan ne fait, en revanche, quasi pas de doute.

2. Loin, comme on le dit pour se rassurer, de se concentrer sur la seule cause de l’indépendance du Cachemire et loin, surtout, de n’exister que dans les fameuses « zones tribales », frontalières de l’Afghanistan et du Pakistan et officiellement ingouvernables, le Lashkar-e-Toiba est un groupe tout-terrain, à spectre politique large, et qui dispose de militants dans toutes les villes du pays : Peshawar, bien sûr ; Muzaffarabad ; mais aussi Lahore ; Karachi, la capitale économique, où il était clairement présent, au moment de mon enquête, dans la mosquée de Binori Town, au coeur battant de la ville ; ou même Rawalpindi, la ville jumelle d’Islamabad, où l’on ne comptait pas les mosquées, les madrasa, voire les hôtels, où ses tueurs étaient comme des poissons dans l’eau.

3. Le Lashkar-e-Toiba est, depuis sa création, lié à l’ISI, le redoutable service de renseignements qui est comme un Etat dans l’Etat à l’intérieur du Pakistan et dont les menées échappent, pour une bonne part, au contrôle du pouvoir politique : ce lien n’est, évidemment, pas affiché ; on peut même, comme au lendemain du 11 septembre, interdire officiellement le Lashkar qui se reconstitue sous le nouveau nom, qu’il porte toujours aujourd’hui, de Jama’at-ud-Dawa ; mais, du kidnapping de Daniel Pearl à l’attaque, en juillet 2005, dans l’Etat d’Uttar Pradesh, du temple hindou d’Ayodhya en passant par maintes opérations, plus modestes, conduites en territoire pakistanais, les preuves abondent tant du financement que de l’instrumentalisation technique du groupe par l’aile de l’ISI acquise aux thèses djihadistes.

4. Pis, le Lashkar est, comme je l’avais encore montré dans « Qui a tué Daniel Pearl ? », le groupe avec lequel a longtemps sympathisé l’inventeur de la bombe atomique pakistanaise, Abdul Qadeer Khan-lequel, on le sait désormais, a passé une bonne quinzaine d’années à trafiquer ses secrets avec la Libye, la Corée du Nord, l’Iran et, peut-être, Al-Qaeda : oui, on croit rêver, mais c’est ainsi ; le Pakistan est ce lieu très spécial où le même homme, parfaitement libre de ses mouvements puisqu’il vient, tout récemment, d’être admis, sous bonne escorte ISI, dans l’hôpital le plus huppé de Karachi, peut être à la fois le père du programme nucléaire de son pays et le sympathisant d’un groupe islamiste dont la dernière manifestation se solde par un bilan provisoire de 172 morts et de plusieurs centaines de blessés.

5. D’autant que ledit groupe est l’un des éléments constituants de ce qu’il est convenu d’appeler Al-Qaeda : car enfin on a beau dire qu’Al-Qaeda n’est plus, depuis longtemps, qu’un « sigle » ; on a beau dire et répéter que c’est un pur signifiant « franchisé » en organisations locales et indépendantes les unes des autres ; reste qu’il existe bien (ou qu’il a, si l’on préfère, existé) un « Front international islamique pour le Djihad contre les Etats-Unis et Israël » qui est (ou fut) comme une constellation d’atomes agrégés autour d’un noyau central ; et reste que ces atomes se trouvent être, pour la plupart, basés dans cette nouvelle zone des tempêtes que forme l’ensemble Afghanistan, Bangladesh, Pakistan-avec mention spéciale, donc, pour l’organisation responsable du massacre de Bombay.
Bref, je veux bien croire sur parole le président Zardari lorsque, trois jours après la tuerie, dans un moment d’emportement qui sonne juste mais qui, du coup, s’entend comme un aveu, il lance au Financial Times : « même si ces activistes sont liés au Lashkar-e-Toiba, qui croyez-vous que nous combattons ? » Le problème, hélas, le dépasse. Il n’a, pas plus que son prédécesseur, les moyens de briser les reins de l’armée du crime pakistanaise ni, encore moins, les liens qui la rattachent à la face sombre de son administration. Et il y a là un défi, le plus effrayant de l’époque, dont il était temps que prenne conscience, au-delà même de la région, la communauté internationale tout entière.

Bernard-Henri Lévy


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