La possibilité d’un livre intéressant…

La possibilité d’un livre intéressant…L’opération mystère qui a entouré la sortie du livre coécrit par Michel Houellebecq et Bernard-Henri Lévy laissait augurer du pire. Après lecture, on se retrouve séduit par “Ennemis publics”, bel exercice intellectuel qui révèle ce qu’il faut d’intimité chez chacun des deux auteurs.

Le monde de l’édition serait-il à ce point naïf qu’il expérimenterait seulement aujourd’hui l’articulation, bien connue des publicitaires et marchands de tout poil, entre le mystère et le désir ? Non, bien entendu. Le secret entretenu autour du nom de l’auteur d’un livre, la confidentialité savamment créée autour d’un contenu annoncé à voix basse comme explosif, sont des techniques dont le marketing littéraire use depuis fort longtemps. Ce qui est surprenant, dans le cas d’Ennemis publics, l’ouvrage de Michel Houellebecq et de Bernard-Henry Lévy, c’est l’ampleur de la participation des médias et des libraires à cette opération de communication.

Petit rappel chronologique : à la fin du printemps, les éditions Flammarion font savoir qu’elles publieront début octobre un énigmatique livre à quatre mains. Aucune information ni sur les auteurs ni sur le sujet. Les rumeurs commencent à courir, puis enflent, en dépit de la trêve estivale. A la fin de l’été, bien que sollicités par les centaines de romans et d’essais qui affluent dans les rédactions, les médias gardent les yeux rivés sur le livre-mystère, dont il semble que Michel Houellebecq soit un des signataires. Sur la seule foi de la promesse faite par Teresa Cremisi, pdg de Flammarion, qu’il s’agit d’un texte de qualité, les libraires ont déjà commandé à l’aveugle quelque 120 000 exemplaires. Epilogue de l’affaire : Le Journal du dimanche, le 21 septembre, révèle le nom des auteurs et la genèse du livre, une conversation par mail qui s’est tenue entre janvier et juin 2008, entre Michel Houellebecq, effectivement, et Bernard-Henri Lévy.

Sauf à être candide, ou sottement vertueux, on est forcé de le reconnaître : voilà ce qui s’appelle une opération bien menée. Son revers évident, qui n’est pas mince, étant qu’on ne peut s’empêcher de considérer avec suspicion l’ouvrage dont le lancement a été ainsi orchestré. Est-ce à dire que son contenu ne suffit pas, pour qu’il faille lui préparer une telle rampe de lancement ? C’est dommage car, après lecture, il s’avère que cette méfiance n’est pas justifiée. Le titre du livre est certes absurde, qui fait écho à l’étonnante posture victimaire que partagent le romancier de La Possibilité d’une île et l’essayiste-écrivain : ils seraient l’un et l’autre des « ennemis publics », sujets de la vindicte quasi unanime de la presse et des milieux intellectuels, maltraités par les médias, qui en prennent ici pour leur grade… Mais lorsqu’entre les deux hommes la conversation s’installe véritablement, émergent de vrais moments d’intimité et de sincérité – chacun d’eux dresse ainsi, par exemple, un très beau portrait de son père –, surgissent et se développent des réflexions d’une incontestable tenue, qui éclairent le travail de chacun, son parcours intellectuel, son rapport à la pensée et à l’écrit. Un grand livre ? C’est trop dire. Mais un vrai et franc exercice intellectuel, dont la valeur risque d’être engloutie par le torrent médiatique.

Ennemis publics, éd. Flammarion/Grasset, 334 p., 20 €.


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