Jean-René Van der Plaetsen: tombeau pour un grand soldat, par Bernard-Henri Lévy

Jena Crépin

On se souvient de Théophile Gautier : «les Français n’ont pas le sens de l’épique».

Le mot, presque deux siècles après, reste malheureusement exact.

Et il le reste, par-delà la France, d’un bout à l’autre d’une Europe découragée gagnée par le nihilisme et où l’idée même de voir, penser, rêver un peu plus grand pour l’homme semble devenue inintelligible et absurde.

C’est pourquoi j’accueille toujours avec un préjugé favorable les livres où continue de vivre, en dépit du désenchantement et ricanement généralisé qui fait l’esprit du temps, cet attachement suranné aux vertus d’héroïsme, de grandeur et de dépassement de soi.

Le dernier en date étant celui («La nostalgie de l’honneur», Grasset, à paraître le 6 septembre) que Jean-René Van der Plaetsen consacre à l’une des figures les plus lumineuses, quoique, jusqu’ici, peu ou mal documentée, de l’épopée de la France libre : le Général Jean Crépin, son grand-père…

L’histoire commence à Manoka, confins du Cameroun, où, au matin du 20 août 1940, un capitaine d’artillerie de la Coloniale résout, sur un de ces coups de tête qui font les grandes destinées, de suivre un général encore obscur, Philippe Leclerc de Hauteclocque.

Il se poursuit à travers l’aventure de la poignée de «clochards mystiques» (Malraux) qui font, comme lui, le pari fou de libérer Paris, de hisser le drapeau tricolore en haut de la flèche de la cathédrale de Strasbourg et de délivrer l’Europe du nazisme.

Il les suit, mission accomplie, dans une Indochine compliquée qui ressemble aux romans de Lucien Bodard ou de Graham Greene.

Puis dans les méandres d’une guerre d’Algérie où ils seront quelques-uns à s’égarer alors même qu’ils se penseront, hélas, littéralement fidèles à leur serment de l’été 1940.

Et puis enfin dans leur grand âge : splendides et chenus ; fiers de leurs faits d’armes quoique étrangement mélancoliques ; se reconnaissant, dit Van der Plaetsen, à l’étoile fixe qu’ils portent au front et qui est comme un sceau visible aux seuls yeux qui ont vu ce qu’ils ont vu et vécu – et, avec cela, taciturnes, empreints d’une modestie qui est la marque des très grands et réticents à transmettre les leçons de courage et de seigneurie qu’il faut, comme ici, le bel entêtement d’un petit fils pour, à force, leur arracher.

D’aucuns trouveront à ce récit des accents parfois trop martiaux.

Ils sursauteront en lisant qu’il n’est pas, aux yeux de l’auteur, de «métier plus noble que celui des armes».

Et peut-être auront-ils le sentiment d’y entendre, ici ou là, l’écho de cette «prodigieuse atmosphère d’amitié et de jeunesse» typique de la littérature de guerre scrogneugneu façon «La guerre à vingt ans» de Philippe Barrès ou «La relève du matin» de Montherlant.

Mais ils auraient tort de s’arrêter à ces impressions.

Car l’essentiel du livre est dans le portrait de cette génération de Français libres si bien nommés qui formèrent la plus haute, la plus chevaleresque, la plus romanesque des confréries françaises.

Il est dans la description de leur lien de suzeraineté à un général De Gaulle soudain sorti de l’échelle des grades et dont l’ascendant sans hiérarchie ne peut se comparer qu’à celui de Napoléon sur ses propres compagnons.

J’aime que, tel Roland Dorgelès notant que, sans la guerre, «Jeanne meurt pastourelle et Hoche palefrenier», il nous fasse revivre la conversion du professeur de philosophie André Zirnheld, du Saint-Cyrien Tom Morel ou de tel vague prince géorgien métamorphosés, par la grâce de leur héroïsme, en personnages de vitrail et de légende.

J’aime – parce que cela sonne juste et que ce sont les mots, pour le coup, d’un vrai grand roman de guerre des années 1920, «Le camarade infidèle», de Jean Schlumberger – j’aime, oui, qu’il fasse dire à ses personnages qu’ils ont «goûté à quelque chose de si mêlé mais de si fort» que tout ce à quoi ils ont eu, depuis, à se mesurer leur paraît fade ou amer.

Et puis il faut admettre qu’il y a dans ces pages des scènes d’une très grande beauté : l’entrée de De Gaulle, escorté par les généraux Koenig et Leclerc, impavide, dans la nef de Notre-Dame encore sous le feu des derniers miliciens ; les funérailles de Leclerc, deux ans plus tard, le char d’artillerie «Alsace» servant de catafalque et le héros du livre figé, à la droite du char, dans un «garde-à-vous de gisant» pour, à la demande de ses pairs, lui rendre une dernière fois les honneurs militaires ; ou, quarante ans plus tard, le vieux Général, devenu un Monsieur très convenable et très bourgeois, tombant sur un cortège de cégétistes qui le bousculent et le malmènent avant que, se redressant de toute son ancienne taille, haussant à peine la voix et brandissant sa canne comme, jadis, une épée, il ne les voie reculer, puis le laisser passer, comme frappés de stupeur par l’autorité sans réplique, presque magique, dont il irradie encore.

Je suis moi-même fils de Français libre.

J’ai été élevé, comme l’auteur, dans le respect de cette aventure hors normes que fut la geste du premier gaullisme.

Et, comme lui aussi, je n’ai jamais pu lire sans frémir telle citation de mon père, le 19 juillet 1944, après la bataille de Monte Cassino, par un autre personnage du livre, le général Diego Brosset : «André Lévy, toujours volontaire de jour et de nuit quelle que soit la mission ; a assuré les évacuations sous les tirs de mortiers avec un mépris total du danger allant à plusieurs reprises chercher les blessés dans les lignes sous le feu violent de l’ennemi…»

C’est dire qu’en rendant ici hommage à cette «Nostalgie de l’honneur», en saluant ce beau geste de piété, de réparation et de résistance à l’oubli, je sais, un peu, de quoi je parle – et pèse mes mots.

Photo : le général Jean Crépin

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