Site édité par le professeur Liliane Lazar, Hofstra University, USA

Bernard-Henri Lévy

L’art de la philosophie ne vaut que s’il est un art de la guerre...

Philosopher contre Hegel et les néo­hégéliens. Philosopher contre l'inter­prétation pré-Bataille, et pré-Collège de sociologie, de la politique de Nietzsche. Philosopher contre le néo-platonisme et son démon de l'absolu. Philosopher contre Bergson et son avatar, justement, deleuzien. Philosopher contre la volonté de pureté, ou de guérir, dont j'ai démontré ailleurs qu'elle est la vraie matrice de ce qu'on a appelé, trop vite, les totalitarismes et qu'une guerre conceptuelle bien menée permet de mieux nommer. Philosopher pour nuire à ceux qui m'empêchent d'écrire et de philosopher. Philosopher pour empêcher, un peu, les imbéciles et les salauds de pavoiser. Philosopher contre Badiou. Philosopher contre la gidouille Zizek. Philosopher contre le parti du sommeil, des clowns ou des radicalités meurtrières. Pardon, mais c'est la vérité. Chaque fois que j'ai, depuis trente ans, fait un peu de philosophie c'est ainsi que j'ai opéré : dans une conjoncture donnée, compte tenu d'un problème ou d'une situation déterminés, identifier un ennemi et, l'ayant identifié, soit le tenir en respect, soit, parfois, le réduire ou le faire reculer. Guerre de guérilla, encore. Harcèlement. Et à la guerre comme à la guerre.

Le bloc-notes de Bernard-Henri Lévy

Le 26 Novembre 2009, par Bernard-Henri Lévy, pour Le Point

Jean-Baptiste Descroix-Vernier, Nietzsche et les « voyous publics », le Point du 26/11/2009.

Jean-Baptiste Descroix-Vernier, Nietzsche et les voyous publics

Sans doute l’opinion, en sa prodigieuse versatilité, est-elle déjà passée à autre chose.

Mais je veux tout de même revenir sur l’étrange aventure que vient de vivre mon ami Jean-Baptiste Descroix-Vernier – responsable, en dernier ressort, de l’entreprise Internet qui organisait, il y a dix jours, son « lâcher de billets » en plein Paris.
Lui qui n’aime que la discrétion, la solitude, sa péniche à Amsterdam, le silence de ses ordinateurs, le voilà qui, pour une sombre histoire de « bus de la fortune » qui tourne à l’émeute, s’est vu propulsé à la une de l’actualité.

Lui dont la grande fierté est la fondation qu’il a créée pour venir en aide, en Europe et hors d’Europe, aux plus déshérités des déshérités, lui dont le credo est celui d’un Internet moralisé dont l’honneur sera de se mettre au service de justes causes (dans combien de croisades ne l’ai-je pas moi-même embarqué à travers, en particulier, le site qu’il a conçu pour archiver mes prises de position et mes textes !), le voilà dépeint en monstre cupide, en pornocrate, quand ce n’est pas –sic– en « exploiteur de la misère sociale ».

Alors, puisqu’on en est là, puisqu’il a eu droit à ces charmants portraits et qu’il s’est interdit d’y répondre, puisqu’on a entendu des ministres, et non des moindres, perdre tout sens de la mesure pour dire l’« horreur » que leur inspiraient (resic) cet homme, ses méthodes et, à travers lui, le monde du Net en général, essayons de reprendre calmement les choses.

Tout commence donc avec une entreprise de commerce en ligne qui conçoit l’idée absurde, mal copiée d’une idée similaire qui avait plus ou moins bien marché aux Etats-Unis, d’une distribution de billets.

C’est ensuite le pas de deux des autorités qui, faisant montre d’une légèreté à peine moins coupable que celle des apprentis sorciers par qui tout a commencé, autorisent sans autoriser tout en autorisant et en finissant par interdire une opération dont la sagesse aurait voulu qu’elle fût immédiatement stoppée.
Et c’est lui, enfin, Descroix-Vernier, qui reprend alors la barre, annule l’opération, verse au Secours populaire l’intégralité de l’argent qui n’a pu être donné et fait un mea culpa (BFM radio, 18 novembre) comme on aimerait en voir faire par tous les personnages publics à qui il arrive, comme lui, et je le cite, de commettre une « erreur colossale ».

Sur le fond, maintenant, on peut d’ores et déjà tirer trois grandes leçons de l’affaire.

A propos d’Internet d’abord, dont il apparaît, une fois de plus, qu’il peut être – comme tout et comme, en particulier, la presse traditionnelle – la meilleure et la pire des choses : la meilleure quand il contribue à mettre en échec, à la direction générale de l’Unesco, un ennemi de la culture et de la pensée ; la pire quand il fait se rassembler en plein Paris, sur la foi de ce que l’on appelle désormais un buzz, 7 000 gogos et casseurs attirés par la promesse d’une distribution d’argent tombé du ciel.

A propos, ensuite, de la monumentale tartuferie que révèle, lorsqu’on y réfléchit bien, l’ensemble de la séquence : car enfin le scandale était annoncé ; il avait, plusieurs jours à l’avance, été rendu public sur tous les sites de France et de Navarre ; la plupart de ceux qui, aujourd’hui, font la leçon aux moutons noirs de « l’argent facile » en étaient donc informés et ne trouvaient rien à y objecter ; est-ce à dire que, si l’opération avait réussi, ils l’auraient trouvée « gag », ou « fun », ou « moderne » ? et comment ne pas songer que le venin de l’argent fou est si profondément instillé dans l’ensemble du corps social que c’est parce qu’elle a mal tourné que cette opération essentiellement choquante est, soudain, devenue immorale ?

Et puis –troisième enseignement, enfin– ces bandes encagoulées qui n’ont pas manqué de venir se mêler à la foule et d’y semer la terreur à coups de barres de fer et de machettes : « les cités », disaient, depuis des années, ceux qui avaient des yeux pour ne pas voir et des oreilles pour ne pas entendre ; les cités, juste les cités, se rassuraient les béats qui comptaient sur on ne sait quel décret de la providence pour que les casseurs acceptent de rester sagement chez eux ; eh bien non, pas les cités ; il s’en faut de peu, très peu, pour que la banlieue, le lieu du ban, investisse les beaux quartiers ; il suffit d’un mot, d’une étincelle, pour que les « voyous publics » (Nietzsche) découvrent combien il est facile de quitter des ghettos qui n’en sont pas et comment rien, absolument rien, n’empêche, si on le souhaite, de s’aventurer au centre des villes ; là aussi, c’est chose faite ; là aussi, l’événement donne raison à ceux qui annonçaient un XXIe siècle qui serait celui d’effervescences furieuses, nihilistes, sans autre projet que celui de casser pour casser ; et la preuve est là aussi que, lorsque craque ce lien social dont Valéry disait qu’il ne tient que par magie, rien, ou presque, ne s’y oppose.

Alors, on ne va pas donner une médaille à des gens pour avoir administré la preuve, grandeur réelle, de l’éminente fragilité du pacte citoyen. Mais est-il interdit de voir dans cette affaire un précieux miroir, un analyseur sauvage, des impasses et du malaise dans la civilisation démocratique en général et française en particulier ? Là comme ailleurs, je déteste les mauvaises focales et la production, trop commode, de boucs émissaires.

Bernard-Henri Lévy

4 commentaires »

  1. Je partage votre point de vue sur « les cités ». Je ne trouve rien à rajouter, sauf peut-être l’incapacité de l’Etat (au sens large) à juguler une violence soudaine, opportuniste et sans fondement. Cela donne à réfléchir…

    Toutefois, l’affaire est celle d’une entreprise, au leadership irréprochable sans doute, qui n’a pas suffisamment calculé la portée de ses actes de com’. Elle n’est certainement pas la seule responsable, mais on ne crée pas ainsi un tel rassemblement sans solliciter l’avis des forces de l’ordre à ce sujet… Et sans en tenir compte!

    Commentaire par Naoufal — dimanche 27 décembre 2009 @ 17:02

  2. C’est un problème de société et de droit aussi. L’argent reste sacré dans le cadre de la nation. Pour les grands financiers internationaux, c’est juste un problème de crédit à créer, de réserve fractionnelle autorisée, de taux d’intérêt : ce que l’on fait avec ! En fait, distribuer de l’argent ne porte pas atteinte à la finance, cela porte atteinte au Prince. A l’origine, le prince était un voyou public aussi. Mais une fois sur son trône, il est un emblème, une icone nationale, il unit en symbolisant.

    Le prince devrait alors être aujourd’hui l’Europe, il n’y a que des images de la culture européenne sur les billets en Euros, plus jamais le visage du prince. Cela n’existe plus. Sauf en France ou la culture nationaliste a toujours cours, surtout à l’UMP !
    Il y a encore 20 ans, 30 ans, et on peut encore le lire sur les billets en livre Sterling à Londres, était écrit sur un billet de banque : « Le tireur pourra remboursé par la banque de France, la banque d’angleterre ». Car ce sont toujours des reconnaissances de dette de la banque centrale !

    Sur l’Euro, il n’y a plus rien ! Un numéro de série et signé pour la BCE, ECB, EZB, EKT … Mais chaque pouvoir exécutif national ou même judiciaire considére encore le caractére sacré de l’argent.

    Finalement, je conseillerai à Monsieur Decroix Vernier, d’investir sur ses relation publiques, sur l’image de marque de son entreprise en distribuant de affiches, des CD rom sur son action. D’investir dans sa propre publicité les mêmes sommes distribuées induemment. De prendre exemple sur un autre de mes amis : Mr Thierry Ehrmann, PDG de Artprice et propriétaire de la « Demeure du Chaos » à Saint Romain au mont d’Or, près de Lyon ! Un musée d’art contemporain assez noir, mai une grande demeure qu’il a transformé en musée et consacré à l’art contemporain !

    Il y distribue des affiches, des catalogues, des CD de présentation, de tout pour se faire connaître et faire connaître ses activités. Il se bat même contre la justice qui voudrait faire démolir sa grande demeure. Mais pour autant, il investit au maximum dans les relations publiques ! Et cela fonctionne. Il a mis une liste d’amis sur internet. Par mail et courrier, il invite à des sessions, des rencontres avec des auteurs, des conférences sur son action. Il draine derrière lui toute une communauté de supporters, de gens qui le soutiennent !

    Et là, il développe a fond son activité ! Cela coute les mêmes sommes et cela donne une valeur et une stature internationale à l’entreprise !

    Commentaire par Olivier Renard — jeudi 26 novembre 2009 @ 14:45

  3. Comme je n’ai pas lu dans le détail les articles de votre site, je vous pose directement la question :
    « 20 après la chute du mur de Berlin, quelle est votre point de vue sur le mur construit dans les territoires palestiniens ? Et sur l’extension des colonies dans ces mêmes territoires ?
    Merci d’avance pour votre réponse.

    Commentaire par boisumeau — jeudi 26 novembre 2009 @ 12:58

  4. LE CHAMPION DU MONDE DES DONNEURS DE LECON A ENCORE SEVI.

    Commentaire par andrieu — jeudi 26 novembre 2009 @ 12:52

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