Il faut juger les escrocs du Brexit

FILE- In this file photo dated Wednesday, June 13, 2018, Britain's Foreign Minister Boris Johnson leaves 10 Downing Street in London.  UK Foreign Secretary Boris Johnson has resigned Monday July 9, 2018, amid Cabinet splits over Brexit.(AP Photo/Kirsty Wigglesworth, File)

Le tribunal de Westminster avait décidé de donner suite à la plainte de l’activiste Marcus Ball accusant Boris Johnson de mensonge dans la campagne du Brexit.
Mais la Haute Cour de Londres vient de casser cette décision et d’annuler la citation à comparaître de celui qui sera, selon toute vraisemblance, le successeur de Theresa May.
La séquence est passée inaperçue en France.
C’est dommage.
Car elle est, mine de rien, hautement significative.
J’ai toujours pensé, d’abord, que ce thème du mensonge devrait être l’argument principal de ceux qui ne se résignent pas au Brexit.
Car la Grande-Bretagne peut très bien, naturellement, choisir de redevenir la petite Angleterre.
Et le droit au suicide vaut pour les peuples non moins que pour les individus.
Mais à une condition.
Que ce choix soit libre et consenti.
Qu’il procède d’une décision mûrement et souverainement réfléchie.
Et que l’on n’y ait pas été conduit par le harcèlement de tel ou tel pousse-au-suicide dont on sait qu’il serait, dans la vraie vie, passible d’une lourde peine.
Or c’est bien là ce qui s’est produit.
Le peuple britannique, loin d’agir en conscience, a été induit en fausseté.
Et l’on ne compte pas les infox et autres mensonges à peine déguisés dont la dissémination a eu pour effet d’altérer le jugement des électeurs.
Le procès aurait eu cette vertu pédagogique.
Il aurait permis de montrer que le débat de l’époque ne fut pas un débat honnête.
Il aurait établi que le consentement au Brexit, et aux conséquences qui s’ensuivront, ne fut pas un consentement éclairé.
Et c’eût été la base la plus solide sur laquelle fonder le droit, pour les Britanniques, de reprendre leur coup : quand il apparaît qu’un vote a été truqué, quand la fraude est caractérisée, quand on a bourré les urnes, explosé le plafond des dépenses autorisées, bref, quand les règles ont été bafouées, n’est-il pas légitime de revoter ?
Mais il aurait eu, ce procès, une seconde vertu, plus essentielle encore.
On ne pouvait pas, disent les amis de Boris Johnson, laisser un juge trancher pareil débat.
Et les tribunaux ne sont pas des chambres d’appel où finiraient de se vider les querelles démocratiques.
C’est vrai. Sauf qu’il y a querelle et querelle.
C’est une chose de faire un pari (celui d’une Angleterre qui, désamarrée de la vieille Europe, reprendrait le chemin du grand large) ; c’en est une autre de convoquer, en soutien de ce pari, des contre-vérités flagrantes et, d’ailleurs, reconnues comme telles, sitôt le vote passé, dans un éclat de rire canaille (l’histoire des 400 millions d’euros par semaine que l’Europe était censée coûter à la Grande-Bretagne).
C’était une chose, pour prendre un autre exemple, de croire, comme les néoconservateurs américains, que la démocratie s’imposerait par décret en Irak et de plaider, de bonne foi, en faveur de cette croyance ; c’en était une autre de clore la controverse en montant à la tribune des Nations unies pour y montrer des fausses fioles, remplies d’un faux liquide et censées attester de la possession d’armes de destruction massive inexistantes.
Et il y a entre ces deux choses une différence simple mais majeure : d’un côté, un duel loyal de points de vue dans cette arène aux règles claires qu’on appelle l’espace public ; de l’autre, la sauvagerie d’un affrontement où tous les coups sont permis, toutes les manœuvres les plus déloyales – à commencer par cette manœuvre pas comme les autres qu’est le mensonge.
Pourquoi, pas comme les autres ?
Parce qu’elle ruine le crédit que l’on fait à la parole publique.
Parce qu’elle mine le sol même où s’élèvent, s’échangent et s’affrontent les mots de la politique.
Et parce qu’elle nous fait entrer dans un monde où disparaît jusqu’à la possibilité, dans le futur, de ce corps-à-corps des partis pris qui est la vraie cadence d’une république.
Nietzsche contre Machiavel.
Le « perspectivisme » du premier, avec ses « évaluations » lancées les unes contre les autres dans une joute sans fin ; et ce « mensonge » qui, chez le second, permet au prince trompeur d’avoir le dernier mot et de fermer le ban du débat.
Ou, mieux, Machiavel contre Machiavel : le Machiavel du « Prince » qui légitime moins le droit de mentir qu’il n’alerte les tyrannisés sur la façon qu’a le tyran, en s’arrogeant ce droit, d’annihiler la possibilité même, pour les points de vue, de continuer de s’entrechoquer ; et, en face, le Machiavel des « Discours » qui fonde le droit, pour les deux camps, de déployer tous les moyens, sauf un, d’imposer leur point de vue et leur passion – et ce sauf un, c’est le droit au mensonge…
On parle toujours du mal que fait à un peuple la corruption de ses dirigeants.
On devrait parler davantage de cette corruption par excellence qu’est l’accoutumance au mensonge.
Elle est un poison, non seulement pour le corps, mais pour l’âme des démocraties.
Elle en sape, non seulement les formes, mais la constitution secrète et fondatrice
Et c’est à montrer cela que servirait, s’il avait lieu un jour, le procès des charlatans du Brexit.

Bernard-Henri Lévy


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