"Hôtel Europe : Bernard-Henri Lévy, Jacques Weber et l’atelier de la pensée", Patrick Roegiers (Le Figaro, le 6 octobre 2014)

FRANCE-THEATRE-PARISLa semaine dernière, j’ai été au théâtre de l’Atelier voir Hôtel Europe, la pièce de Bernard-Henri Lévy. Ce texte est un réquisitoire, un plaidoyer perdu d’avance, un cri d’indignation comme il ne s’en pousse plus nulle part. Et que seul peut encore faire entendre le théâtre. Durant toute la représentation, un personnage seul parle dans le huis-clos de sa chambre et fait face au public.

Ce qui se donne à voir et à entendre sur scène, c’est le cheminement de la pensée au travail. Avec ses doutes, ses hésitations, ses approximations, ses errances, ses égarements. Réduit pour ainsi dire au silence, le personnage laisse parler ce qui sous-tend le texte qu’il compte prononcer et nous offre pendant près de deux heures le spectacle inouï de la parole à l’œuvre.

Acteur de rien, rien qu’acteur et seul en scène, dans le bain jusqu’au cou, convoquant ses maîtres, s’enrobant des oripeaux d’une Grèce en lambeaux, le conférencier n’a qu’un rôle à jouer. Le monde est un théâtre. Il soliloque, vaque, ratiocine, médite, s’enflamme, tonitrue, s’interroge, ironise et convoque le spectacle de l’Histoire ou celui qui pense n’a point de place.

Ce spectacle est un cri de fureur et d’impuissance face à une Europe que l’auteur déclare inexistante. Autant que le manière dont la pensée se pense, ce qui importe ici, c’est la façon dont le texte se défait, se détricote, se désarticule, part illusoirement en tous sens, et laisse affleurer, surtout vers la fin, des bouffées délirantes.

Ce monologue intérieur est un dialogue sans merci avec le triste état du monde. C’est du théâtre de chambre au sens strict. L’acteur dévide sa parole et fait entendre sa voix. L’un des plus beaux moments est celui où il s’affale comme un cheval mort et laisse poindre en toute intimité son désarroi.

Écrire et crier sont presque le même mot. Ce spectacle est un cri de fureur et d’impuissance face à une Europe que l’auteur déclare inexistante. Autant que le manière dont la pensée se pense, ce qui importe ici, c’est la façon dont le texte se défait, se détricote, se désarticule, part illusoirement en tous sens, et laisse affleurer, surtout vers la fin, des bouffées délirantes.

Il faut beaucoup de courage pour oser avancer ainsi sans défense. On ne peut qu’être touché par la vérité cruelle du propos et la sincérité qui est celle de l’écrivain. C’est elle qui emporte la fin du spectacle lorsque Jacques Weber est chassé de la chambre, l’écran du fond se muant en rideau de fer qui le boute à l’avant-plan. C’est le déchaînement final où le discours enfin se libère.

La voici cette fameuse conférence tant annoncée. La symphonie en prose s’achève. Il faut arrêter le déluge. Allez! Allez! Allez! L’acteur lève les bras et soulève l’enthousiasme. Le public debout ovationne l’acteur en nage qui salue, épuisé, vieilli de cent ans. Et applaudit l’auteur en même temps.

Patrick Roegiers


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