Faut-il en finir avec le Parti socialiste ? : aujourd'hui, 6 août, Bernard-Henri Lévy répond à Jean Daniel dans le Nouvel observateur.

(c) SipaFaut-il en finir avec le parti socialiste ? Dans le précédent numéro du nouvel Observateur, Jean Daniel s’en prenait à ceux qui parlent ouvertement d’enterrer le PS. Bernard Henri Lévy, le premier visé, réagit.

Comme vous, cher Jean Daniel, je suis nostalgique du « monde d’hier ».
Comme vous, je pense que la politique se fait avec de la mémoire autant qu’avec des programmes.
Et, vous lisant assidûment, je ne crois pas me tromper en disant que nous avons, vous et moi, des mémoires assez voisines : le Front populaire, la Résistance, le dreyfusisme et Mai 1968, les luttes de libération du Tiers-Monde, les batailles pour la justice sociale en France, j’en passe.
Simplement – et c’est là que nous divergeons – je crois qu’il y a des moments, dans l’histoire d’une famille politique, où un Parti qui a eu son heure de gloire se fige, se sclérose et devient une sorte de mauvais obstacle à ce jaillissement de bonne mémoire où se trempent les justes politiques.
C’est ce qui est arrivé au Parti Radical qui fut un grand parti ; qui fut à l’origine, en autres choses, de cette authentique révolution que fut l’invention de la laïcité ; et qui n’est plus qu’une forme vide, un tremplin pour aventuriers, un arbre sec.
C’est ce qui est arrivé au Parti Communiste qui, lorsqu’il a permis à sa mémoire morte (celle qui, en gros, consentit au système concentrationnaire) d’étouffer sa mémoire vive (car elle exista, elle aussi : combats antifascistes, Brigades internationales, luttes anticoloniales) entra dans l‘âge d’un déclin que rien n’a pu, ensuite, enrayer.
Et ma conviction est, alors, celle-ci : les noms politiques étant ce qu’ils sont, leur mort étant inscrite dans leur destin non moins nécessairement que leur naissance, ce nom-ci, le nom socialiste, étant le siège, de surcroît, d’une guerre tout aussi acharnée entre deux mémoires concurrentes (Jaurès, Blum, le Mendésisme, d’un côté – et, de l’autre, l’antidreyfusisme des guesdistes, l’assemblée du Front populaire votant les pleins pouvoirs à Pétain, Guy Mollet pacifiant l’Algérie au lance-flammes) il était inévitable que lui aussi, un jour ou l’autre, subisse le sort commun et dépérisse.
Ce jour est-il arrivé ?
Et ai-je raison de dire du Parti Socialiste d’aujourd’hui qu’il est ce « grand cadavre à la renverse » que diagnostiquait déjà le plus prestigieux de vos collaborateurs – Jean Paul Sartre ?
La preuve que non, dîtes-vous, c’est que ses adversaires lui prennent ce qui lui reste d’idées : soit ; mais depuis quand l’empressement des détrousseurs du cadavre plaide-t-il contre l’évidence de sa décomposition ?
La preuve qu’il ne faut pas qu’il meure, ajoutez-vous, c’est que la droite est trop dépendante des « grands groupes financiers » pour pouvoir donner à ces idées volées le relief qu’elles mériteraient : l’argument est pour le moins fragile – surtout dans un journal qui fut, grâce à vous, celui du dernier Sartre, de Foucault, ainsi que d’autres qui, après eux, tordirent le cou à ce type de cliché – pour le coup, très monde d’hier… – sur la droite-empêchée-car-prisonnière-du-grand-capital.
La source du malaise, dîtes-vous encore, n’est pas à gauche mais à droite – cette droite devenue folle, privée de cap, et qui aurait, par contagion, précipité son adversaire dans le même vertige identitaire : le raisonnement est séduisant ; mais ne résiste pas, lui non plus, à l’examen ; car cadre mal avec la réalité d’un sarkozysme sûr de lui, décomplexé, idéologiquement réarmé, pugnace.
Non.
Je vous propose, cher Jean Daniel, de renverser les termes de la question.
Que faut-il à la gauche pour affronter, d’égal à égal, cette droite qui a su relever le gant et se moderniser?
Que lui manque-t-il pour penser, et réformer, un capitalisme qui n’est plus, depuis longtemps, celui des groupes financiers nationaux ?
Qu’attend-elle pour lancer l’assaut contre ces instruments spéculatifs – hedge funds, ventes d’actions à découvert, options à effet de levier – dont il serait aisément démontrable qu’ils détruisent plus de valeur qu’ils n’en créent et sont générateurs d’un regain de misère sociale ?
D’où vient, en un mot, qu’elle soit si étrangement paralysée face aux précarités nées d’un capitalisme mondialisé que n’avaient prévu ni le socialisme allemand, ni le français, ni aucun autre – d’où vient qu’elle soit incapable de dire que le RSA, par exemple, est sans doute un progrès, mais pas assez, car ne rompant pas suffisamment avec la vieille idée moralisatrice de l’exclu qui a intérêt à son exclusion et qu’il faut juste convaincre qu’il a tout à gagner à travailler ?
Eh bien, cher Jean Daniel, il faudrait, pour suivre ces pistes et d’autres, que la gauche commence déjà par oublier Engels – puisque vous le citez.
Il faudrait qu’elle oublie – c’est vous, aussi, qui le citez – un Guesde dont le socialisme national n’était, à son époque déjà, pas à la hauteur des enjeux.
Il faut qu’elle oublie – je vous cite toujours – l’idée même d’un « parti ouvrier » dont votre collaborateur André Gorz a dressé, ici même, il y a longtemps, l’acte de décès.
Il faut qu’elle oublie ce nom de « socialiste » dont un autre de vos amis, Albert Camus, disait qu’il était une brûlure pour la moitié de l’humanité et dont j’ajoute que les concepts sont devenus inopérants pour penser les formes nouvelles de la question sociale et, à plus forte raison, y porter remède.
Il faut tout reprendre.
Dissoudre pour mieux recommencer.
Il faut, sans égard à cette avarice d’appareil (mon parti ! mon parti !) non plus qu’à ce narcissisme individuel et collectif (nos petites querelles, le sel de la terre !), oser le geste iconoclaste qui, seul, donnera à la gauche les moyens de sa renaissance et, très vite, d’un élan retrouvé.
Cette idée n’est pas « morbide », mais joyeuse.
Ce n’est pas « piétiner un cadavre », mais nourrir les mêmes rêves, rester fidèle au meilleur de la même mémoire – sauf que sur des bases neuves d’où l’on puisse enfin riposter aux formes neuves de l’injustice.
Proposant cela, enfin, je ne me fais pas l’écho du seul murmure de tel ou tel « courant » dans le PS – j’écris à haute voix ce que des millions d’électeurs (voyez le phénomène Cohn-Bendit) désespèrent d’avoir à penser tout bas.
C’est un défi immense, je le sais. Mais qui mieux que ce journal, le votre, qui s’est toujours voulu celui de toutes les gauches et du débat entre ces gauches, pour s’en aviser – et, sans délai, ouvrir le chantier ?
B.-H. L.


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2 commentaires

  • Gaillot Mangin dit :

    BHL a toujours la pensée facile pour surfer sur l’histoire, mais peu de propositions d’action honnêtement constructives.
    Enterrer le moribond encore chaud, oui peut être, BHL ne « clame » rien d’autre que sur quoi le plus grand nombre des militants, dans les petites comme dans les grandes sections, s’interroge, mais voilà difficile de quitter une famille pour en créer une autre quand les idées et , peut -être, les idéaux, se morcellent pour en abreuver d’autres plus redoutables encore.

  • Pierre Meur dit :

    Si le socialisme meurt c’est effectivement parce qu’il oublie ce qui est son fondement : le dépassement de soi dans un projet qui canalise les énergies au lieu de les opposer.

    Le Parti Socialiste a adopté les mœurs politiques des libéraux. Le parti socialiste est devenu un parti d’individualistes qui se tirent dans les pattes. Il n’y a plus de débat d’idées, il n’y a plus qu’un débat de « chefs ». Les chefs ne représentent qu’eux. Ils ont oubliés qui ils représentent. Ils oublient ce qu’ils représentent. On ne fait plus de politique au Parti Socialiste, on fait carrière.

    Le Parti Socialiste se perd dans des rapports de force internes, alors que précisément c’est contre l’inéquité des rapports de force dans la société que se trouve le combat du Socialisme. C’est le rapport de force qui est une erreur, c’est bien pour cela que la plus grande solidarité était le projet socialiste.

    Il faut réduire l’équation du vivre-ensemble à sa plus simple expression. Or c’est l’inverse que fait le Parti Socialiste à travers ses petits chefs. Ils rendent l’équation encore plus complexe. Tout est dans le nom du Parti : « Socialisme ». Si « social » ne veut plus rien dire, alors, oui, il faut tuer le Parti Socialiste. Mais la société en mourra parce que le libéralisme sied aux individus, pas à la société.

    Le socialisme pour moi, c’est l’idée d’une belle rencontre, d’une rencontre confiante, tout le contraire d’une rencontre fâcheuse. C’est aussi simple que le « free hugs » avec l’idée, en plus, d’une addition des forces. Quand les esclaves sont solidaires, le maître perd son pouvoir et devient un être humain comme les autres, travaillant avec les autres … pour le bien commun.

    La droite s’est-elle emparée des idées de gauche ? Elle ne fait que s’en habiller. Dans tout discours, il y a la forme, le fond … et la motivation. La motivation d’un libéral ne sera jamais la motivation d’un socialiste. C’est parce que les tenants du Parti Socialiste sont devenus des libéraux qui agitent des idées socialistes que le Parti Socialiste n’est plus crédible.

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