Bernard-Henri Lévy

L’art de la philosophie ne vaut que s’il est un art de la guerre...

Philosopher contre Hegel et les néo­hégéliens. Philosopher contre l'inter­prétation pré-Bataille, et pré-Collège de sociologie, de la politique de Nietzsche. Philosopher contre le néo-platonisme et son démon de l'absolu. Philosopher contre Bergson et son avatar, justement, deleuzien. Philosopher contre la volonté de pureté, ou de guérir, dont j'ai démontré ailleurs qu'elle est la vraie matrice de ce qu'on a appelé, trop vite, les totalitarismes et qu'une guerre conceptuelle bien menée permet de mieux nommer. Philosopher pour nuire à ceux qui m'empêchent d'écrire et de philosopher. Philosopher pour empêcher, un peu, les imbéciles et les salauds de pavoiser. Philosopher contre Badiou. Philosopher contre la gidouille Zizek. Philosopher contre le parti du sommeil, des clowns ou des radicalités meurtrières. Pardon, mais c'est la vérité. Chaque fois que j'ai, depuis trente ans, fait un peu de philosophie c'est ainsi que j'ai opéré : dans une conjoncture donnée, compte tenu d'un problème ou d'une situation déterminés, identifier un ennemi et, l'ayant identifié, soit le tenir en respect, soit, parfois, le réduire ou le faire reculer. Guerre de guérilla, encore. Harcèlement. Et à la guerre comme à la guerre.

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Emmanuel Levinas

Bernard-Henri Lévy et Emmanuel Levinas...

Emmanuel Levinas

Philosophe français d’origine lituanienne, naturalisé français en 1931. Il est un des premiers à introduire en France la pensée de Husserl et Heidegger.

Les dates-clef d’Emmanuel Levinas

1906 :12 janvier, naissance à Kovro, Lituanie.
1914 : Fuite de la famille Levinas à Kharkov (Ukraine).
1917 : Levinas entre au lycée de Kharkov.
1920 : La famille d’Emmanuel Levinas retourne en Lituanie après les premières menaces contre les juifs.
1923-1927 : Départ pour la France. Etudes de philosophie à Strasbourg. Rencontre et début d’une longue amitié avec Maurice Blanchot.
1928-1929 : : La lecture de Recherches logiques de Husserl le convainc de partir étudier à Fribourg en Allemagne. Il y suit les cours du même Husserl, puis ceux de Martin Heidegger. – Il assiste, en 1929 à la dispute de Davos entre Martin Heidegger et Ernst Cassirer : il y prend parti pour Heidegger, c’est-à-dire pour l’idéalisme, position sur laquelle il reviendra à mesure qu’il forgera ses propres outils philosophiques.
1930 : Soutient sa thèse de doctorat « Théorie de l’intuition dans la phénoménologie de Husserl. » S’établit à Paris.
1931 : Obtient la nationalité française.
1932 : Epouse Raïssa Levi, dont il aura trois enfants.
1933-1939 : Il entre dans l’administration scolaire de l’A.I.U. (Alliance Israélite Universelle), qui vient en aide aux juifs n’ayant pas le statut de citoyens dans leur pays.
La Deuxième Guerre mondiale : Mobilisé comme interprète de russe, Emmanuel Levinas est fait prisonnier à Rennes en 1940, puis déporté en Allemagne, où il sera détenu dans un oflag, près de Hanovre, durant cinq ans. Il y rédigera l’essentiel de son livre : De l’Existence à l’existant. Dans le même temps, presque toute sa famille demeurée en Lituanie sera décimée par les nazis.
1946 : Devient directeur de l’ENIO (Ecole Normale Israélite Orientale).
1947 : Publie De l’existence à l’existant. Il commence à étudier le Talmud sous la direction de M. Chouchani et participe au Collège Philosophique de Jean Wahl. -Il est nommé directeur de l’école normale de l’A.I.U.
1957 : A partir de cette date, participera régulièrement aux Colloques annuels des intellectuels juifs de langue française.
1961 : Il publie sa thèse d’état, écrite sur le conseil de Jean Wahl : Totalité et infini.
1963-1976 : Entreprend une carrière universitaire. D’abord chargé de cours à l’Université de Poitiers, il sera ensuite maître de conférences à Paris-Nanterre, puis professeur à la Sorbonne où il enseignera jusqu’à sa retraite.
Années 1970 et 1980 : Il assure des cours à l’Université de Fribourg sur : la pensée juive, Husserl, la Torah, etc.
1989 : Il reçoit le prix Balzan.
25 décembre 1995 : Mort d’Emmanuel Levinas.

Les œuvres-clefs d’Emmanuel Levinas

1930 : La Théorie de l’intuition dans la phénoménologie de Husserl, Alcan (Paris)
1931 : Traduction de Méditations cartésiennes : Introduction à la phénoménologie d’Edmund Husserl, en collaboration avec Gabrielle Peiffer, Armand Colin (Paris)
1934 : Quelques réflexions sur la philosophie de l’hitlérisme, in : Esprit no 2
1935 : De l’évasion, in : Recherches philosophiques no 5
1947 : De l’existence à l’existant, Editions de la Revue Fontaine (Paris)
1947 : Le Temps et l’autre, Arthaud (Montpellier)
1949 : En découvrant l’existence avec Husserl et Heidegger, Vrin (Paris)
1961 : Totalité et infini, M. Nijhoff (La Haye)
1963 : Difficile liberté – Essais sur le judaïsme, Albin Michel (Paris)
1968 : Quatre lectures talmudiques, Minuit (Paris)
1972 : Humanisme de l’autre homme, Fata Morgana (Montpellier)
1974 : Autrement qu’être ou Au-delà de l’essence, M.Nijhoff (La Haye)
1976 : Noms propres, Fata Morgana (Montpellier)
1976 : Sur Maurice Blanchot, Fata Morgana (Montpellier)
1977 : Du Sacré au Saint- Cinq nouvelles lectures talmudiques, Minuit (Paris)
1982 : De Dieu qui vient à l’idée (textes de 1973 à 1980), Vrin (Paris)
1982 : Ethique et infini – dialogues entre Emmanuel Levinas et Philippe Nemo, Fayard (Paris)
1984 : Transcendance et intelligibilité, Labor et Fides (Genève)
1988 : A l’heure des nations, Minuit (Paris)
1991 : Entre nous – Ecrits sur le penser à l’autre, Grasset (Paris)
1993 : Dieu, la mort et le temps, Grasset (Paris)
1994 : Les Imprévus de l’histoire, Fata Morgana ( Montpellier)
1994 : Liberté et commandement, Fata Morgana (Montpelleier)
1995 : Altérité et transcendance, Fata Morgana (Montpellier)
1996 : Nouvelles lectures talmudiques, Minuit (Paris)

Emmanuel Levinas et Bernard-Henri Lévy

Albert Cohen et Emmanuel Levinas furent déterminants pour la formation du judaïsme de Bernard-Henri Lévy. C’est vers la trentaine, peu après la publication de sa Barbarie à visage humain, que Bernard-Henri Lévy lit Difficile liberté, va ensuite plus avant dans l’œuvre d’Emmanuel Levinas, s’en nourrit « dans la jubilation et la ferveur». Il écrit Le Testament de Dieu, marqué par une influence qui ne cessera de croître ; approche Levinas lui-même, qu’il voit régulièrement dans sa maison d’Auteuil ; l’interroge, dans la série télévisée Les Aventures de la liberté, à la fois sur la révolution bolchévique telle que Levinas l’avait appréhendée dans son enfance ukrainienne et sur Alexandre Kojève percevant la puissance de Staline en filigrane de la Phénoménologie de l’esprit de Hegel ; en bref approfondit d’année en année le parcours de cet « évadé » de l’ontologie classique, de ce bâtisseur d’un nouvel universalisme fondé sur le Visage de l’Autre. Vers la cinquantaine, Levinas étant décédé, BHL fait une troisième rencontre décisive, celle de Benny Lévy, passé « de Mao à Moïse », et qui avait réussi à transformer le radicalisme marxiste et révolutionnaire de Sartre, dont il avait été le secrétaire, en un radicalisme anti-hégélien, métaphysique et juif. En 2000, Benny Lévy fonde à Jérusalem, avec le concours de Bernard-Henri Lévy et d’Alain Finkielkraut, l’Institut d’Etudes Levinassiennes. C’est là, au cours des séminaires annuels, que Bernard-Henri Lévy poursuit, et plus inlassablement encore depuis la disparition de Benny Lévy en 2003, son exégèse de la pensée de Levinas. On en trouvera les pages les plus pénétrantes dans les textes suivants: Comment je suis juif ? et Hegel, Spinoza, Levinas ( in : Récidives, 2004) ; Génération Levinas, Levinas chef de guerre – De Rosenzweig à Levinas, la question de l’universel, Athènes et Jérusalem, suite et Petite introduction à l’œuvre de Levinas ( in : Pièces d’identité, 2006).

Citations de Bernard-Henri Lévy sur Emmanuel Levinas

« 30 décembre 1995. – C’est en lisant Levinas, dans l’émerveillement de la découverte de Difficile liberté et de Dieu qui vient à l’idée, que nombre d’hommes et de femmes de ma génération se sont concrètement souvenus de cette allégeance sans âge qu’impliquait le fait d’« être juif ». Quand on avait vingt ans en 1968, il y avait deux voies – en fait, deux modèles – pour sortir du judaïsme douloureux, victimaire, que nous avait légué l’après-guerre. Un maître à vivre : Albert Cohen – et son judaïsme solaire. Un maître à penser : Emmanuel Levinas – et son judaïsme positif, discutant d’égal à égal avec la pensée chrétienne. Cohen et Levinas, même combat : pour le génie du judaïsme. » (Mémoire vive – Questions de principe sept, p.51)
« 30 juin 2000. – Levinas fut un ami d’Israël. Comme Jankélévitch, comme Buber, comme Gershom Scholem, comme tant d’autres, il n’a cessé, sa vie durant, de dire son émerveillement face à la « noble aventure », au « risque de chaque jour », que fut la construction de l’Etat juif. Mais il ne fut pas pour autant, à proprement parler, « sioniste ». Il ne crut jamais que l’enracinement dans une terre, et dans la forme canonique d’un Etat, fût la seule façon, pour le judaïsme, d’accomplir son destin au XXème siècle. Il n’accepta jamais l’idée, autrement dit, qu’un retour en Terre sainte puisse et doive effacer l’autre tradition liée, dans la mémoire juive, à l’expérience millénaire de l’exil. Jérusalem, expliquait-il, est une idée autant qu’une ville. C’est une région de l’être autant que du monde, une catégorie de l’âme autant que la belle couronne, sertie dans la montagne, qui sert de capitale à une nation. Manière d’exhorter à plus d’humilité les amants de la pierre et du lieu. Manière de rappeler aux tenants du « politique d’abord » comme à ceux d’une « révolution spirituelle » ne trouvant à s’incarner que dans des sources ou des bosquets sacrés qu’être juif se dit en plusieurs sens et qu’il y a un sens, encore aujourd’hui, à se réclamer du judaïsme de Jérémie, Rachi, le Maharal de Prague et même – pourquoi pas ? – Spinoza
Levinas était un philosophe juif. Il l’était éminemment. Et nul n’ignore que les commentaires bibliques et talmudiques, les exégèses inspirées des vieux grimoires de la Torah occupent une place centrale dans l’ensemble de son œuvre. Mais il était aussi un philosophe tout court. Autant que de « Monsieur Chouchani », le maître vénéré qui lui enseigna l’art de lire et aimer la Gemara, il était le disciple de Husserl, Bergson, Heidegger, Descartes et Platon. Et s’il y a une originalité de Levinas, s’il y a une « situation » – au sens baudelairien, donc sartrien – de l’auteur de Difficile liberté, elle est à l’exact point de rencontre de ces deux grands héritages que sont les héritages phénoménologique et talmudique. Traduire l’hébreu en grec et le grec en hébreu, croiser l’esprit du verset et celui du dialogue et du traité, ne jamais renier Heidegger sous prétexte que l’on se met à l’écoute de la parole de Zacharie ou d’Isaïe, voilà tout le sens de l’entreprise – voilà l’originalité d’une pensée qui s’est toujours refusée à sacrifier Athènes à Jérusalem, ou l’inverse. La Bible plus les Grecs ? L’Europe, disait-il. Très exactement l’Europe. En quoi il fut – et demeure – l’un des pères de l’esprit européen moderne.
Levinas était, enfin, un penseur pétri d’« esprit religieux ». (…) Sauf que c’était aussi quelqu’un pour qui le cœur du judaïsme était dans la morale autant que dans le religieux, ou pour qui, plus exactement, le propre de ce religieux-là, sa spécificité dans la longue histoire des paroles saintes, tenait à la très étrange torsion qu’il imprime à l’idée même de sainteté : autant que le souci de Dieu, celui de l’homme ; avant le regard vers le Plus Haut, le regard vers l’autre homme, son visage nu, la dette infinie qu’il signifie. » (Idem, pp. 552-554)

Photo 2 : Emmanuel Levinas lors de l’interview de Bernard-Henri Lévy « Les Aventures de la lIberté ».

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