De la difficulté de rendre hommage à Alain Robbe-Grillet (Le Point, le 26 juin 2008)

BLOC NOTES Paris. 13 juin. Et, à l’initiative de Catherine, sa veuve, ainsi que d’Olivier Corpet et de l’Institut mémoires de l’édition contemporaine, une tentative d’hommage à Alain Robbe-Grillet-qui nous déroute tous un peu. Pour qu’il y ait hommage, il faut qu’il y ait un minimum d’esprit de sérieux. Or s’il y a bien un écrivain à qui l’esprit de sérieux fut étranger, c’est lui, Alain, farceur et provocateur, académicien sauvage et sans habit, désinvolte, insolent : voir la façon dont il parlait de ses amis disparus ; relire ce qu’il a pu dire, après leur mort, de Duras, Simon ou même Barthes ; et imaginer, du coup, le gigantesque, gargantuesque, éclat de rire dont il ne manque pas, où qu’il soit, de saluer les commémorations de cette sorte. Pour qu’il y ait hommage, il faut qu’il y ait piété. Or rien n’était plus étranger à Alain que la piété. Il l’a dit à propos de tel écrivain (Bataille) dont tout le rapprochait sauf son esprit « théologique ». Il a dit, répété, qu’il n’y a pas de fiction possible sans un athéisme méthodique, presque maniaque (Spinoza, qu’il aimait citer : « Dieu n’est pas romancier »). Libertin, il l’était-mais au sens précis, originaire, d’un défi lancé à Dieu et à son nom (« ma parole », croyait-il, et c’est le principe de toute son oeuvre, « vaut plus cher, pèse plus lourd, que tous les jugements de Dieu »). Et il suffit de penser, enfin, à la lucidité qu’il avait sur lui-même, à l’ironie avec laquelle il accueillait les pompeuses considérations sur le « nouveau roman » et sur son « pape », il suffit de se souvenir de son indifférence à tout ce que l’on pouvait dire de lui (sauf sur un point, l’antisémitisme, qui valut à Télérama un droit de réponse bien senti) pour deviner que l’idée même de se voir, après sa disparition, traité avec révérence, componction, piété encore, lui eût semblé quasi comique. Pour qu’il y ait hommage, encore, il faut une aventure existentielle et esthétique unifiée et que l’on puisse embrasser, comprendre, célébrer, d’un regard. Or le moins que l’on puisse dire est que l’existence d’Alain (agronome, écrivain) est le contraire d’une existence unifiée. Le moins que l’on puisse dire est que son oeuvre même (livres, films) est rien moins qu’une oeuvre placée sous le signe de l’unique. Et je ne parle pas de ces codes, de ces préceptes et commandements, qu’il se sera ingénié, sa vie durant, au grand dam de ses commentateurs les plus dévots, à déjouer (condamnation de l’autobiographie, puis la trilogie « Romanesques » ; esprit scientifique, géométrique-puis, soudain, la fantaisie)… Pour qu’il y ait hommage encore, il faut une oeuvre qui soit non seulement unifiée, mais stabilisée, apaisée, rendue à elle-même et à sa vérité-les écrivains à qui on rend hommage sont ceux qui, après une longue traversée, donnent le sentiment d’une oeuvre achevée et qui parvient au port. Alain Robbe-Grillet a eu, certes, cette tentation. Il a dit, après « Djinn », que son oeuvre littéraire était close. Il l’a dit, de la même façon, pour son oeuvre cinématographique après « Un bruit qui rend fou ». Mais ce n’est pas ce qui s’est passé. Il a tourné un autre film. Il a, avec « Romanesques », puis « Un roman sentimental », remis ses fictions en mouvement. Il a désunifié le tout. Ebranlé ce qui tenait debout. Ce fameux principe de contradiction dont il aimait dire qu’il était au commencement de toute expérience littéraire digne de ce nom, il l’a porté à son point d’intensité, d’incandescence, de violence, maximales. Il a terminé son oeuvre, et sa vie, non dans la paix, mais dans la turbulence, la tempête, la guerre contre soi et contre le monde-le pire état pour un hommage… Et puis, pour que l’on rende hommage, enfin, il faut que l’écrivain soit mort. Or, là non plus, rien n’est moins sûr. S’il y a un écrivain dont il n’est pas du tout dit qu’il soit mort, c’est bien Alain Robbe-Grillet. D’abord, ce géomètre, cet esprit mathématique, cet ingénieur, croyait aux revenants, aux djinns, aux spectres et ne croyait donc pas réellement à la mort. Ensuite, de quelle mort, au juste, parle-t-on ? Il n’y a pas grand-chose à mourir, disait-il ; pas grand-chose de soi dont la mort puisse s’emparer ; elle prend le corps, qui n’est rien ; l’âme, qui, pour cet husserlien conséquent, n’était pas non plus grand-chose en dehors des oeuvres qu’elle produit ; et quant aux oeuvres enfin, quant à la littérature et aux films en quoi l’âme s’est résolue, la conviction très profonde d’Alain était que tout cela, en revanche, ne pouvait pas mourir ; oh ! pas parce qu’« immortel » ! pas le flonflon humaniste, et pieux de nouveau, sur l’« éternité » des oeuvres et la « postérité » des écrivains ! non, les livres continuent de vivre au sens le plus matériel, le plus physique, du terme-parce que leur définition même, le propre de la lettre, c’est de travailler, donc de vivre, dans l’esprit des lecteurs, dans l’histoire de la littérature et de la lecture. Pour toutes ces raisons, je tiens dans le plus grand soupçon l’idée qu’Alain Robbe-Grillet puisse être « mort ». Pour cette série de raisons, je n’exclus pas qu’il soit là, près de moi et de ceux qui se penchent sur sa mémoire, comme un petit fantôme, se riant des hommages qui lui sont rendus-et les rendant, comme ce 13 juin, à Paris, particulièrement difficiles à concevoir et à doser.

Bernard-Henri Lévy


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