« Charlie Hebdo » et le PEN Club, par Bernard-Henri Lévy

FRANCE-ATTACKS-MEDIA-DEMOPolémique, aux Etats-Unis, depuis que le PEN Club a décidé de décerner à Charlie Hebdo son prestigieux Prix du Courage.

Une minorité non négligeable de ses membres – environ 150 – s’y sont opposés avec vigueur. Et ils l’ont fait au nom de cinq arguments dont je crains qu’ils ne soient pas sans écho de ce côté-ci de l’Atlantique…

Nous ne saurions, disent-ils, « endosser » la ligne d’un journal qui s’est fait une spécialité de « critiquer l’islam ». Argument irrecevable à deux titres. Parce que rendre hommage au courage d’une équipe qui s’est battue jusqu’à la mort pour défendre les valeurs de liberté d’expression dont le PEN se réclame n’a rien à voir avec le fait d’approuver ou non sa « ligne ». Mais aussi parce que faire de Charlie Hebdo un journal obsédé par « l’islamophobie » est une erreur que le plus élémentaire fact-checking aurait aussitôt dissipée: faut-il rappeler que, sur 500 unes du journal, il ne s’en est trouvé qu’une trentaine pour se moquer des religions ? et que, sur cette trentaine, il y en a eu sept, et sept seulement, pour s’en prendre, non au catholicisme ou au judaïsme, mais à l’islam ?

Soit, insistent ces étranges « libéraux » qui trouvent, comme Joyce Carol Oates, que Charlie Hebdo a eu « assez de publicité » comme ça. Sept, ou deux, c’est déjà trop. Surtout lorsqu’il s’agit de caricatures animées par la « haine » et le « racisme ».

L’argument, pour le coup, révèle une ignorance crasse de l’histoire d’un journal qui, du compagnonnage avec SOS Racisme au licenciement pour cause d’antisémitisme de Siné en passant par la coorganisation, sous Philippe Val, des grands rassemblements républicains de l’époque des tests ADN et des débats sur l’identité nationale, a toujours été à l’avant-garde du combat antiraciste. Et il témoigne, par ailleurs, d’une méconnaissance (très curieuse, au pays du First Amendement…) de la frontière qui sépare la critique des idées et la dénonciation des personnes, le déboulonnage des dogmes et l’appel au meurtre contre ceux qui s’en réclament – Dieudonné regrettant le temps des chambres à gaz pour les journalistes juifs qu’il n’aime pas et le tendre Cabu moquant les bigoteries…

Troisième argument alors. D’accord sur la frontière. Mais elle est ténue. Fragile. Et, dès lors qu’il s’agit d’une communauté elle-même fragile, vulnérable, car portant tous les stigmates des « humiliations de l’ère coloniale », la prudence devrait s’imposer. Passons sur la vision, pour le coup très humiliante, d’une communauté de simples d’esprit, incapables de comprendre que la couverture, par exemple, représentant un Prophète bienveillant, plutôt doux, mais soupirant que c’est « dur d’être aimé par des cons » ne « stigmatisait » pas mais « dissociait » la sainte parole de ses dénaturations assassines. Cette façon d’assigner les musulmans au passé de colonisés de leurs aïeux, cette manière de dire que cette « population » dont « une large partie » (qu’en sait-on ?) est « musulmane pratiquante » a été « façonnée par l’héritage colonial » et que là est la source unique de sa souffrance a surtout un effet concret terrible : ignorer les autres sources de souffrance ; effacer les affronts qui ne remontent pas à l’ère coloniale ; désarmer les musulmanes et les musulmans de France face aux abus de pouvoir, par exemple, des imams formés en Arabie saoudite, au Yémen ou au Qatar…

Le quatrième argument est carrément ignoble. C’est celui de l’« arrogance ». Oui, on a bien lu. Le mot a été prononcé. Comme si ce petit journal, hostile à tous les pouvoirs et à toutes les suffisances, mais dont une seule des dix victimes (le correcteur Mustapha Ourrad) était issue de la communauté « marginalisée par l’arrogance néocoloniale », se trouvait, par définition, du côté obscur de la puissance. Et comme si les assassins étaient, par effet de miroir, du côté de la résistance à cette puissance. Pardon à mes amis américains. Mais c’est au nom du même raisonnement que tant d’Européens tardèrent, le 11 septembre 2001, à se solidariser avec les victimes des attaques menées par 19 représentants du parti des « marginalisés » contre la capitale mondiale de « l’Empire ». Et c’est encore le raisonnement auquel j’ai eu à faire face lorsque, l’année suivante, j’ai conduit ma propre enquête sur la mort de Daniel Pearl – cet autre jeune héros qui, comme Charb, a préféré mourir debout que vivre à genoux, mais qui avait le tort, aux yeux de certains, de travailler dans le supposé symbole de la « puissance » qu’était le Wall Street Journal…

Et puis il y a le dernier argument – qui prêterait à rire si la situation n’était tragique. Le PEN Club, nous dit-on, n’a vocation à défendre un écrivain que lorsqu’il est victime d’une censure… gouvernementale !
Quid, alors, d’Ayaan Hirsi Ali fuyant, non le gouvernement des Pays-Bas, mais le meurtrier de Theo Van Gogh et ses émules de la mosquée rouge d’Islamabad ? Faut-il se désolidariser de Taslima Nasreen qui vit sous la menace, non du gouvernement du Bangladesh, mais des fondamentalistes de l’ensemble du sous-continent indien ?
Et comment aurait-il fallu réagir si l’ancien président du PEN Club, Salman Rushdie, avait, une fois levée la fatwa étatique iranienne, été sérieusement menacé par des djihadistes non gouvernementaux, mais affiliés à Al-Qaeda ou Daech ?
On songe aux timidités du PEN face à la terreur stalinienne des années 30 et 50.

Le djihadisme étant une sorte de nouveau fascisme, on ne peut pas ne pas songer, aussi, à ce congrès de 1933, à Dubrovnik, où les ancêtres des anti-Charlie refusèrent de condamner les autodafés en Allemagne.

La différence, cette fois, c’est que les lâches sont en minorité et que le parti de l’honneur semble l’avoir, quand même, emporté.

La question, pourtant, est : jusqu’à quand ?


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