BHL, la Libye et Sarkozy : récit d’un intense ballet diplomatique, par Carl Meeus (Le Figaro Magazine du 26 mars)

Le_Figaro_MagazineHeure par heure, le récit de quinze jours d’un intense ballet diplomatique où la présidence française- aiguillonnée par le philosophe Bernard-Henri Lévy- a emporté à l’arraché l’adhésion du camp occidental à l’intervention en Libye.

DIMANCHE 6 MARS

Benghazi se met aux couleurs de la France. Sur la corniche, un immense drapeau bleu blanc rouge a été hissé. La veille au soir, à Paris, le ministère des Affaires étrangères a publié un communiqué dans lequel la France salue la création du Conseil national libyen de transition (CNT). C’était le geste attendu par ses représentants pour entreprendre le voyage en France. Ce dimanche, Alain Juppé est au Caire. Le ministre des Affaires étrangères rencontre le secrétaire général de la Ligue arabe. La France veut absolument associer les pays arabes à l’intervention en cours de préparation contre la Libye du colonel Kadhafi. Amr Moussa met en garde Alain Juppé contre une intervention réalisée dans le cadre de l’Otan : l’impact sur les populations des pays arabes serait désastreux. Amr Moussa, qui espère prendre les rênes de l’Egypte, ne veut pas donner l’impression qu’il est inféodé aux Occidentaux. Cette méfiance, Bernard-Henri Lévy la ressent également à Benghazi. Le philosophe est arrivé depuis quelques jours en Libye. Le 4 mars, il entre en contact avec des membres du Conseil national et arrive à les convaincre de rencontrer Nicolas Sarkozy. Malgré les difficultés d’une communication régulièrement coupée, BHL téléphone au président français : «Tu dois recevoir les Massoud libyens.» Le chef de l’Etat a été un des premiers dirigeants à réclamer le départ du colonel Kadhafi. Vexé par les critiques contre la diplomatie française et le comportement du gouvernement lors des révolutions tunisienne et égyptienne, il sent qu’il peut reprendre la main. Sarkozy comprend immédiatement tout l’intérêt qu’il peut retirer de la réception à l’Elysée des opposants à celui qui avait eu droit à la cour d’honneur au début de son mandat. Ils bénéficieront du même traitement, avec réception sur le perron.

LUNDI 7 MARS

De retour à Paris, BHL rencontre Nicolas Sarkozy. Lors de leur tête-à-tête à l’heure du déjeuner, le philosophe trouve les mots justes : «Le sang des Libyens éclaboussera le drapeau français qui flotte sur Benghazi. Si ça se trouve, ce drapeau sera leur linceul.» Plusieurs années auparavant, au même endroit, le philosophe avait convaincu Mitterrand de recevoir le président bosniaque Izetbegovic, en comparant sa situation à celle du président chilien Allende assiégé dans son palais. Nicolas Sarkozy se laisse convaincre d’aller jusqu’à la reconnaissance du Conseil national transitoire «comme représentant légitime du peuple libyen». Le Président se souvient du rendez-vous manqué entre Chirac et le commandant Massoud, en mai 2001. Pas question, cette fois-ci, de rater le coche. «BHL n’est qu’un des interlocuteurs consultés par Nicolas Sarkozy dans cette période», modère un ministre. Le Président a aussi veillé à en appeler d’autres. Il le fait souvent avec Edouard Balladur. Depuis quelque temps, il prend soin de solliciter l’avis de Dominique de Villepin. Ce lundi, à l’Elysée, BHL plaide pour un bombardement des trois aéroports principaux de Libye. Ce scénario de frappes ciblées est en réalité étudié depuis plusieurs jours. Le ministre britannique des Affaires étrangères, William Hague, est venu jeudi 3 mars en France voir son homologue Alain Juppé. Les deux chancelleries travaillent sur plusieurs projets, de l’interdiction de survol du territoire libyen (une « no-fly zone ») à des frappes ciblées, scénario jugé déjà à l’époque plus léger et plus réactif. Si la France, par la voix d’Alain Juppé, a exprimé sa volonté de n’intervenir que dans le cadre d’une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies, elle ne s’interdit pas de programmer une intervention sans attendre le feu vert de l’ONU. D’autant qu’au Quai d’Orsay comme à l’Elysée, on mesure la difficulté qu’il va y avoir à convaincre les amis réticents comme les Etats-Unis, l’Allemagne, sans parler des Chinois et des Russes, opposants résolus à une intervention. «Sarkozy était seul à prêcher dans le désert libyen», se souvient un de ses conseillers.

JEUDI 10 MARS

Mahmoud Jibril, Ali Zeidan et Ali Essaoui, chargés des affaires internationales par le CNT, sont reçus à BHL en Libyel’Elysée. A leurs côtés, Bernard-Henri Lévy, à l’origine de la rencontre, qui a réussi à s’imposer en faisant le forcing auprès du nouveau secrétaire général Xavier Musca. En face d’eux dans le salon vert, au premier étage du palais de l’Elysée, Nicolas Sarkozy, Jean-David Levitte, son conseiller diplomatique, et Henri Guaino, conseiller spécial du Président, qui avait traité BHL en 2007 de «petit con prétentieux». Le philosophe savoure cet instant. Son vieil adversaire Alain Juppé, qui s’était déjà opposé à lui sur la Bosnie et le Rwanda, est à Bruxelles. Le philosophe veut croire qu’il ne sait rien de cette entrevue. En réalité, Alain Juppé est au courant. Nicolas Sarkozy lui a demandé d’être présent mais il doit être à la même heure à Bruxelles pour le sommet de l’Otan et la préparation du Conseil européen extraordinaire convoqué à la demande de la France et de la Grande-Bretagne. Il sait que les représentants du CNT seront le même jour dans la capitale belge et a prévu de les voir à cette occasion. Ce que n’a pas anticipé le ministre, c’est la déclaration des Libyens à la sortie de l’Elysée : «La France a reconnu le Conseil national de transition comme étant le représentant légitime du peuple libyen.» Pas plus que la présence de BHL et son annonce de la possibilité de «frappes ciblées» ! Des annonces qui provoquent la fureur des Européens, mis devant le fait accompli. «Nous n’avons pas été consultés», s’insurge le ministre allemand des Affaires étrangères, Guido Westerwelle. Alain Juppé est furieux de les découvrir à son arrivée à Bruxelles. Ce n’était pas le timing prévu. «Ce que dit BHL n’est pas faux, mais ce n’est pas validé», confirme l’Elysée. «Ça a été un peu sportif, mais Alain Juppé a eu raison de garder ses nerfs», commente un témoin de cette délicate séquence. Dès son arrivée à Bruxelles, Nicolas Sarkozy s’attache à recadrer les choses. La journée est longue. Les discussions, difficiles. Finalement, la France et l’Angleterre décrochent un compromis qui n’exclut rien. «Je ne m’en suis pas trop mal sorti», se justifiera le Président à un de ses amis au milieu de la nuit.

SAMEDI 12 MARS

La Ligue arabe appelle le Conseil de sécurité de l’ONU à imposer une interdiction de survol mais refuse une intervention militaire étrangère en Libye. L’ambiguïté de cette demande résume parfaitement celle des dirigeants arabes, coincés entre leurs alliances et les exigences de leurs populations.

LUNDI 14 MARS

Les ministres des Affaires étrangères du G8 sont à Paris. Nicolas Sarkozy, accompagné d’Alain Juppé, reçoit Hillary Clinton à l’Elysée. Les deux Français savent que les Américains ne sont pas partisans d’une intervention. Le ministre de la Défense, Robert Gates, ne veut pas affaiblir le front afghan. Barack Obama est concentré sur l’Egypte. Seule Hillary Clinton semble convaincue de la nécessité d’une opération. Avant d’aller à l’Elysée, elle doit rencontrer Mahmoud Jibril. L’ambassadeur du Qatar à Paris tout comme BHL, a fait passer le message qu’elle devait avoir un contact avec un membre du CNT. Le philosophe a convaincu l’émissaire libyen de revenir du Qatar pour être à Paris lundi. «C’est « the place to be »», lui explique BHL, qui le loge à l’Hôtel Raphaël, près de l’Etoile. Mais quand il va au Bourget accueillir son invité, il constate que celui-ci est bloqué par la douane ! Ils attendront deux heures avant de pouvoir la franchir. Ce n’est qu’à 22 heures que l’émissaire libyen pourra voir Hillary Clinton. Jibril sort dépité de cet entretien. L’Américaine n’a pas dévié de la ligne officielle. Il pense que l’entrevue s’est mal passée. C’est tout le contraire. Dans la nuit, Barack Obama tient une réunion avec ses principaux conseillers et Hillary Clinton, au téléphone depuis Paris. La secrétaire d’Etat explique en substance au Président qu’après son discours du Caire sur la liberté, il «doit faire coïncider les mots et les actes», sinon les Etats-Unis perdront «la bataille des cœurs et des esprits» dans le monde arabe. D’ailleurs, les jeunes leaders de la révolution de la place Tahrir ont refusé de la rencontrer. A la fin de la réunion, le président américain se rallie à la résolution franco-britannique.

MARDI 15 MARS

Les Français ne sont pas encore au courant du changement de cap de l’Administration américaine. Alain Juppé dresse un constat d’échec sur Europe 1 : «Pour l’instant, je ne les ai pas convaincus.» Nicolas Sarkozy confie à un de ses proches : «Je suis prêt à aller jusqu’au bout, pour l’honneur.» Son interlocuteur comprend que le Président n’y croit plus. La France n’a pas fait le plein des voix au Conseil de sécurité de l’ONU pour faire voter la résolution. Il lui en faut neuf et aucun veto. BHL appelle à de nombreuses reprises le chef de l’Etat entre mardi et jeudi. Il mobilise ses réseaux intellectuels en France et voit Daniel Cohn-Bendit au Flore pour qu’il fasse de même avec ses amis allemands.

JEUDI 17 MARS

«On est comme dans un match de rugby quand les avants progressent mètre par mètre en direction de l’en-but. C’est moins beau qu’une envolée de trois-quart, mais on crante les positions à chaque avancée.» Ce diplomate résume bien la situation le jour du vote de la résolution déposée par le Liban, en tant que président du Conseil de sécurité, par la France et la Grande-Bretagne. De l’aveu d’un des négociateurs, le veto chinois ou russe n’a jamais été une source d’inquiétude. Mais les diplomates ont les mains moites. L’Afrique du Sud et le Nigeria ne sont pas sûrs. Or leur position est groupée. Alain Juppé, qui devait se rendre à Berlin, change de direction et s’envole pour New York. Sa présence est jugée indispensable pour négocier et tenir les positions. De son côté, Sarkozy appelle ses homologues, notamment le Russe Medvedev, l’Américain Obama et le Sud-Africain Zuma.

VENDREDI 18 MARS

La résolution est adoptée alors que Paris est en pleine nuit. Le changement américain a permis de débloquer la situation. Les Français sont surpris de l’abstention allemande : «C’est un peu fort! Ils ont voté comme les Chinois», se lamente un diplomate. «Quand l’essentiel est engagé, les Britanniques sont toujours avec nous», se félicite un autre, enchanté de la bonne entente entre Cameron et Sarkozy.

SAMEDI 19 MARS

Nicolas Sarkozy a monté en moins de quarante-huit heures un sommet des chefs d’Etat et de gouvernement de la coalition. Le président français a tenu à ce qu’Angela Merkel soit présente : «Si tu ne viens pas, on dira qu’il y a une cassure entre nous», plaide Sarkozy. La Chancelière vient à Paris et tient un discours apprécié à l’Elysée : «Kadhafi ne doit pas nous diviser. Ma présence ici est un signe d’unité. Ce qui est décidé ici doit être couronné de succès.» Autour de Sarkozy, Alain Juppé bien sûr, mais aussi François Fillon. «Tu as vu ce que je fais pour lui », confiera le Président à un ami.

DIMANCHE 20 MARS

Les premières frappes ont eu lieu sur des objectifs militaires en Libye. Amr Moussa semble prendre ses distances avec l’intervention. Alain Juppé et Nicolas Sarkozy l’appellent immédiatement : «Tu ne peux pas nous faire ça, on a passé un accord!» Amr Moussa explique qu’il n’a pas voulu dire ça. Il changera d’attitude dès le lendemain. Nicolas Sarkozy convoque ses ministres à l’Elysée. Il pense déjà à l’avenir : «Nous avons une jambe militaire, il faut travailler maintenant à avoir une jambe diplomatique.» Dans les jours qui suivent, un autre protagoniste organise l’avenir. Depuis l’Hôtel Raphaël où il loge, BHL organise une rencontre entre des représentants du CNT, Ali Zeidan et Mansour Saif al-Nasr, et des leaders d’opinion français parmi lesquels André Glucksmann, Harlem Désir, Bernard Kouchner, Pierre Bergé et Laurent Joffrin. Le philosophe veut «montrer les visages de la révolution» et commencer à préparer avec eux la Libye de demain, tournée vers la France. Après tout, le grand-père de Mansour Saif al-Nasr n’a-t-il pas été le bey du Fezzan, la troisième région de la Libye, après avoir participé à sa libération avec la division Leclerc pendant la dernière guerre ?

Par Carl Meeus


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