BHL : "La Libye a fait précédent le Mali fera jurisprudence" (Entretien avec Eric Galliano, Nice Matin, 14/01/2013)

BHL St Paul de VenceCe sera le rendez-vous culturel de ce printemps. Chez lui, à Saint-Paul-de-Vence, Bernard-Henri Lévy prépare, dans le plus grand secret, la prochaine exposition de la Fondation Maeght. Son directeur, Olivier Kaeppelin, lui a donné « carte blanche ». Seul André Malraux eut ce privilège, il y a près de quatre décennies. Le pari un peu fou de BHL ? Faire cohabiter art classique, art moderne et art contemporain au sein d’une même exposition dont, ça va de soi, la philosophie sera le thème central. Bernard-Henri Lévy a semble-t-il réussi à convaincre quelques grands collectionneurs privés de prêter, le temps de cette exposition exceptionnelle à la fondation, quelques chefs-d’œuvre très rarement présentés au public. A défaut d’en dévoiler pour l’heure les coulisses, le philosophe a accepté de décrypter celles de l’actualité nationale et internationale.

La Côte d’Azur ?
C’est chez moi. C’est l’endroit où j’habite. C’est l’endroit où est ma maison. C’est mon port d’attache.

Pourquoi la Côte d’Azur ?
Parce que c’est là que j’écris le mieux. C’est aussi simple que cela.

La Fondation Maeght ?
Evidemment. La Fondation Maeght est pour moi un lieu magique, inspiré, une espèce d’oasis de beauté, de talent et de mémoire. Il n’y a pas une saison où je rate le rendez-vous de la Fondation Maeght.

Avec un grand projet ?
Il y a, en effet, un projet. Une « carte blanche » que m’a donnée Olivier Kaeppelin, le directeur de la Fondation, pour l’été prochain. Mais je ne veux pas en dire plus. Vous en aurez la primeur, le moment venu. Mais, pour l’instant, je travaille. Je suis plongé dans cette histoire, corps et âme, en sachant que ce sera un grand rendez-vous de mon existence – mais je veux travailler en paix, donc ne pas encore en parler.

La culture ? Le changement est-ce pour maintenant ?
Heureusement que les artistes et les écrivains n’attendent pas trop du Pouvoir. Car le changement, pour le moment, c’est surtout la baisse du budget de la culture. Et une ministre que j’aime bien, que j’estime, mais qui tarde à faire ses preuves.

Pire sous la gauche que sous la droite ?
Gauche ou Droite, ce n’est pas le problème. Il y a eu, à Gauche comme à Droite, des grands ministres de la Culture : Jack Lang, Michel Guy…

La faute au ministre plus qu’à la crise ?
La crise n’explique pas tout. Il y a, aussi, la vision, l’ambition.

L’ambition, c’est ce que vous reprochez à un autre ministre, Arnaud Montebourg ?
Je lui ai reproché un excès de volontarisme. Et puis, aussi, une vision archaïque du rôle de l’Etat dans l’affaire Florange. Les nationalisations ça ne sert pas à faire peser sur le contribuable le fardeau d’une entreprise structurellement déficitaire.

Son côté anti-patron primaire aussi ?
Oui. Cette façon de désigner le patron comme l’ennemi, ou de déclarer la guerre aux riches, c’est le degré zéro de la politique. Et c’est même le degré zéro de ce que, dans les âges marxistes, on appelait la « lutte des classes ». C’est le bhl nice matin unemarxisme pour les nuls.

Idem dans le traitement réservé à Depardieu ?
On a trop parlé de cette affaire qui, moi, ne m’intéresse pas tant que ça. Je vais vous dire : la seule chose qui m’a vraiment choqué ce sont les déclarations de Depardieu sur la Russie de Poutine. Traiter en grand démocrate le massacreur des Tchéchènes, le tortionnaire des Pussy Riot, l’homme qui continue d’envoyer au Goulag les ennemis de son régime, c’est assez dégueulasse. C’est comme un crachat à la figure des deux jeunes et courageuses chanteuses du groupe Pussy Riot encore emprisonnées.

La démocratie, il faut savoir la défendre, y compris par les armes comme au Mali ?
Quand c’est la dernière extrémité, oui. Les terroristes n’ont pas de frontière. Les démocrates ne doivent pas en avoir non plus. Le poison, le vrai poison, c’est le souverainisme. Et je suis heureux que Hollande, comme Sarkozy, l’ait compris. La Libye a fait précédent, le Mali fera jurisprudence.

A ceux qui estiment qu’on règle au Mali les conséquences de ce qu’on n’a pas fini de régler en Libye , vous répondez quoi?
Qu’on n’en a jamais fini, c’est vrai, avec la barbarie, le terrorisme. Mais que ce qui a été fait en Libye est extraordinaire. Et que la France peut, et doit, en être fière. Car vous savez : quand vous regardez les choses de près, quand vous voyez que les islamistes ont perdu les élections dans la nouvelle Libye, quand vous observez que c’est un laïque, un ami de l’Occident, qui est premier ministre à Tripoli, vous êtes bien forcé de conclure ceci : des trois révolutions du monde arabe, la révolution libyenne est la seule qui aille globalement dans le bon sens.

La Tunisie et l’Égypte ne vont pas dans le bon sens ?
Ce n’est peut-être qu’un passage obligé, une régression provisoire. Mais les démocrates de la place Tahrir ne se sont pas battus pour voir les Frères Musulmans au pouvoir au Caire. Et, quant aux femmes tunisiennes qui voient le nouveau régime, venu au pouvoir par les urnes, faire régresser leurs droits…

N’est-ce pas le jeu démocratique ?
Le jeu démocratique c’est, bien sûr, voter pour le régime de son choix. Mais il y a aussi une loi fondamentale – la philosophie politique classique disait : une « loi naturelle » – qui surplombe ce principe de libre choix et met hors la loi un certain nombre de pratiques. La démocratie, pour prendre un exemple limite, ce n’est pas de choisir Hitler : quand Hitler est élu en 1933 ce n’est plus la démocratie, c’est la destruction de la démocratie par le suffrage universel.

Et Marine Le Pen présidente ?
Toutes proportions gardées, et sans comparer, naturellement, l’incomparable, même raisonnement. Marine Le Pen présidente, ce serait un coup dur pour la République, une atteinte à la Démocratie, une sorte d’état d’exception institué. Ce serait, la guerre en moins, l’équivalent de Philippe Pétain investi par l’Assemblée du Front Populaire. Mais ne nous mettons pas dans des hypothèses absurdes. Le Front National lui-même n’y croit pas. Son objectif ce n’est pas de diriger la France, c’est de casser la Droite.

Sur le mariage gay ?
Je comprends qu’un catholique pratiquant manifeste contre le mariage gay. Mais l’Etat laïc n’a pas à céder à la pression de la rue. Et nous devons, tous, refuser de céder au règne du n’importe quoi. Le mariage, en France, n’est pas un sacrement c’est un contrat. Nul ne demande aux prêtres de célébrer des mariages homosexuels : que les prêtres et leurs fidèles laissent donc tous les citoyens contracter de la même façon, et selon le même principe d’équité.

bhl nice matin 1S’agissant de la procréation ?
C’est un autre problème. Ce dont on parle, aujourd’hui, c’est l’adoption. Et je pense, en effet, que mieux vaut un enfant adopté par des homosexuels aimants que mis au congélateur par les époux Courjault.

Donc, un débat d’arrière-garde ?
Un débat où, en tout cas, on fait semblant de ne pas comprendre que la famille est une institution mouvante, pétrie par l’histoire, qui bouge tout le temps.

Il n’empêche que ce débat mobilise, monopolise et élude finalement tout le reste ?
Ça, c’est le problème des media. Le problème d’un Président c’est d’être capable de compter jusqu’à deux ou davantage. L’intervention au Mali ou l’accord historique sur le travail qui vient d’être signé – et, en même temps, une loi d’équité pour les gays.

Justement, Hollande fait-il le boulot ?
Sur les trois terrains que je viens de dire, honnêtement, oui, il fait le boulot et vous allez voir, d’ailleurs, que le climat va changer et que le Hollande bashing va stopper un peu. Après, il est clair que ce gouvernement est très insuffisant sur d’autres sujets…

Lesquels ?
Sur la Syrie par exemple. Ou sur la question iranienne, tellement importante pour notre avenir à tous. Et puis cette grande improvisation sur la politique fiscale…

Les 75%, sur le principe ?
Taxer plus les plus riches, je suis d’accord. Mais à condition que ce soit vraiment, comme on nous l’a annoncé, une mesure transitoire. Moi, personnellement…

Oui, vous personnellement ?
Je suis concerné par les 75%. Et, aussi, par l’augmentation du taux de l’impôt sur la fortune. Eh bien si c’est dans l’esprit de ce patriotisme économique, de cette solidarité nationale en temps de crise, oui, je suis d’accord ; oui je trouve ça normal et même inévitable. Maintenant, c’est vrai qu’on ne peut pas non plus payer, ad vitam aeternam, 100% de ce qu’on gagne…

Propos recueillis par Eric Galliano


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