BHL-Houellebecq: Splendeurs et misères des écrivains

BHL-Houellebecq: Splendeurs et misères des écrivains Secret bien gardé devenu l’événement littéraire de l’année, la correspondance entre Bernard-Henri Lévy et Michel Houellebecq intitulée Ennemis intimes, loin de tout cliché, est vivifiante. Les deux auteurs se toisent, se livrent, s’opposent sur la littérature, les parents, la philosophie, le corps de l’écrivain, l’engagement…

On observe leur photo sur la couverture. L’un, cigarette aux lèvres, dit son goût du danger et l’autre, doigt sur les lèvres, trahit son sens du secret. Et il s’agira exactement de ça: discussions, incendies, carnages, provocations, silences. On pouvait craindre le pire de cette correspondance par mails, courant de janvier à juillet 2008, entre Michel Houellebecq et Bernard- Henri Lévy. Deux grands paranoïaques, aux « moi » expansionnistes, dialoguent entre eux. Un duo improbable-inconcevable-impossible. Le philosophe de la splendeur et le poète de la misère. Mais ils savent éteindre ou allumer la mèche à bon escient. Car si aucun des deux ne perçoit totalement ses propres défauts, tous les deux perçoivent parfaitement ceux de l’autre.

Si Bernard-Henri Lévy se met à pontifier, Michel Houellebecq répond: pas de pose. Si Michel Houellebecq endosse le rôle de la victime internationale, Bernard-Henri Lévy répond: une pause. Mais on ne peut pas lire Ennemis publics, correspondance vivante, vivifiante, vibrante, annoncée comme l’événement de la rentrée 2008, sans en souligner la part de joie féroce, de jeu, de pied de nez, d’enfance.

Ils sont tous deux tapageurs et castagneurs alors on trouve matière à polémiques. C’est sans surprise du côté de Michel Houellebecq que ça tape le plus fort. Il dit, en gros et en gras, du mal de tous les journalistes et de tous les journaux. Il en vient à regretter de « vieux croûtons à peu près civilisés comme Angelo Rinaldi et Michel Polac ». Si l’on n’est pas cité, c’est pire que tout, c’est que l’on n’existe même pas. C’est, bien sûr, fou rire lorsqu’il évoque sa biographie non autorisée par Denis Demonpion ou le récit à
charge de sa propre mère. Il les poursuit eux, et tous ceux qui ont évoqué ces « bouses », d’une haine tenace. Mais Michel Houellebecq, bien au-delà du droit à la colère et à la critique, dit des choses justes. Dont l’effacement de la frontière entre la presse dite « sérieuse » et la presse dite « people ». Et puis on admire, chez les deux, le côté brûleur de vaisseaux, après moi le déluge, tout à perdre sauf l’honneur.

L’un est à la hauteur de l’autre

Etre d’abord de leur époque sans être d’accord avec leur époque. Ils font leur boulot d’intellos en se confrontant aux vulgarités, aux questions, aux insultes de leur temps. Ils le font bien. Sentiments et analyses. Mais il ne faut pas réduire Ennemis publics à une dose explosive de poil à gratter faite pour embraser les sites Internet ni à deux numéros drôlissimes d’autocritiques du style « bonjour, moi, l’Ego, ça va ; bonjour, moi, la Provoc, ça va aussi ». Bernard-Henri Lévy et Michel Houellebecq confrontent leurs points de vue et de vivre sur la littérature, les parents, la philosophie, le corps de l’écrivain, une célèbre phrase de Goethe, l’engagement.

Passages passionnants sur la présence ou non d’une Bentley, sur la poésie comme art majeur, sur Gary et Aragon, sur le courage, sur le moi social et le moi réel, sur la littérature de l’aveu, sur la « meute » qui vous rattrape ou non, sur le judaïsme. Passages tordants sur Nicolas Sarkozy, sur leur mauvaise réputation, sur l’eczéma, sur leur film, sur le modèle Malraux (à éviter) et le modèle Baudelaire (à éviter), sur l’amour, sur Google, sur Philippe Sollers. Bernard-Henri Lévy insuffle à Michel Houellebecq énergie, gaieté forte, hauteur. Michel Houellebecq suggère à Bernard-Henri Lévy humour, lucidité dure, légèreté. Ça fonctionne malgré les pièges tendus et les effets de miroir. Le philosophe entraîne sans jamais se laisser entraîner. Ils évitent la bataille d’ego. Ils sont bons quand ils s’écoutent et moins bons quand ils s’esquivent.

Ils sont en détestation mais ils sont aussi en admiration. Phrases rares de Bernard-Henri Lévy sur son père: « il ne voyait à peu près personne » ; « un roi reclus » ; « un bloc de mystère, chu d’une tempête lointaine » ; « son goût nouveau pour l’austérité, la solitude, le silence » ; « une âme comme un tombeau ». Phrases justes de Michel Houellebecq sur Blaise Pascal: « Et Pascal, si on lui restitue sa violence originelle, peut produire des commotions nerveuses bien plus violentes que le plus violent des groupes de heavy metal » ; « bien sûr, il y avait sans doute en moi une faille secrète pour que je tombe ainsi à pieds joints, sans offrir un seul mouvement de résistance, dans le gouffre que Pascal ouvrait sous mes pieds. » Ils affirment, l’un à travers le père héros et l’autre à travers le janséniste génial, leur part méconnue: une tentation contraire.

On a dit, avant même de les lire: deux mauvais cinéastes, deux bateleurs rois des médias, deux que tout sépare, deux numéros de cirque. Le texte résiste à ces clichés. Il y a le meilleur de chacun. Une écriture de courant électrique avec ampoules à cent mille volts. Un esprit au laser, libre comme l’air, aimant jouer avec le feu. L’un est à la hauteur de l’autre. On pourrait mettre en exergue anecdotes croustillantes et phrases cinglantes. Avec, à la clé, rires en cascade et nerfs en pelote. Mais non. Il faut se laisser porter par le flux des échanges, qui s’empourprent ou s’enflamment comme visages d’hommes, dans un mixte de violence et de pudeur.

Ennemis publics, de Michel Houellebecq et Bernard-Henri Lévy. Flammarion/Grasset. 340 p., 20 euros.


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