Bernard-Henri Lévy

L’art de la philosophie ne vaut que s’il est un art de la guerre...

Philosopher contre Hegel et les néo­hégéliens. Philosopher contre l'inter­prétation pré-Bataille, et pré-Collège de sociologie, de la politique de Nietzsche. Philosopher contre le néo-platonisme et son démon de l'absolu. Philosopher contre Bergson et son avatar, justement, deleuzien. Philosopher contre la volonté de pureté, ou de guérir, dont j'ai démontré ailleurs qu'elle est la vraie matrice de ce qu'on a appelé, trop vite, les totalitarismes et qu'une guerre conceptuelle bien menée permet de mieux nommer. Philosopher pour nuire à ceux qui m'empêchent d'écrire et de philosopher. Philosopher pour empêcher, un peu, les imbéciles et les salauds de pavoiser. Philosopher contre Badiou. Philosopher contre la gidouille Zizek. Philosopher contre le parti du sommeil, des clowns ou des radicalités meurtrières. Pardon, mais c'est la vérité. Chaque fois que j'ai, depuis trente ans, fait un peu de philosophie c'est ainsi que j'ai opéré : dans une conjoncture donnée, compte tenu d'un problème ou d'une situation déterminés, identifier un ennemi et, l'ayant identifié, soit le tenir en respect, soit, parfois, le réduire ou le faire reculer. Guerre de guérilla, encore. Harcèlement. Et à la guerre comme à la guerre.

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BHL en Libye, sur les traces de Lawrence d’Arabie (Rue89, le 7 Novembre 2011, article de Pierre Haski)

Rue89

rue89« La Guerre sans l’aimer », un gros pavé de 640 pages, est un récit épique très « bhlien » de la campagne de Libye de Bernard-Henri Lévy.

Du pur BHL : un journal de bord écrit tout au long de ces six mois de conflit libyen, et dont le héros est, sans surprise, l’auteur.

Pas une page sans qu’il se mette en scène, qu’il apparaisse, un jour en train de manger le mouton au riz graisseux dans le désert libyen avec des chefs de tribus en révolte contre Kadhafi, le lendemain en train de dîner dans un restaurant chic avec Arianna Huffington et Charlie Rose, deux stars des médias américains, ou encore avec Jean-François Copé, le secrétaire général de l’UMP.

Mais c’est aussi un livre d’histoires : un peu l’Histoire avec un grand H, mais beaucoup d’histoires avec un petit h et au pluriel.

L’attelage avec Sarkozy

C’est d’abord celle de son attelage improbable avec Nicolas Sarkozy. Dans un livre précédent, « Ce grand cadavre à la renverse » (éd. Grasset), BHL relatait un entretien téléphonique avec Nicolas Sarkozy qui venait d’enrôler André Glucksmann dans sa campagne de 2007, et cherchait – en vain – à détourner Bernard-Henri Lévy de son soutien à Ségolène Royal.

n 2011, les rôles sont inversés : Glucksmann, échaudé par le revirement cynique de Nicolas Sarkozy vis-à-vis de Vladimir Poutine, s’en est éloigné, alors que Bernard-Henri Lévy, par le concours de circonstances libyen, s’en est rapproché.

Pas au point de se rallier politiquement au futur candidat de l’UMP. BHL se dédouane dès la page 12 :

« Et faut-il que je redise, ici, tout ce qui m’a séparé, me sépare et me séparera de ce Président qui n’est pas de ma famille, et dont la politique, en France, n’a jamais eu mon adhésion ?

Reste qu’une drôle d’alliance s’est nouée là – de celles qu’exigent parfois les situations extrêmes et qui se dénoue aujourd’hui, la guerre gagnée, aussi naturellement qu’elle s’étais nouée. »

Le portrait, en creux, est néanmoins très flatteur pour Nicolas Sarkozy au cœur de l’épreuve de la guerre, « faisant mentir, ainsi, bien des idées reçues le concernant. Je ne juge pas, j’observe », écrit-il fort aimablement.

Cela donne des moments cocasses, comme la première conversation téléphonique entre Benghazi et l’Elysée qui conduisit à la venue et à la reconnaissance des rebelles libyens à Paris en mars.

Un dialogue sur une ligne pourrie, trois fois coupée, menée dans un hall d’hôtel où rodent journalistes et espions à la pelle… Quelques lignes intéressantes, aussi, sur ses relations avec Alain Juppé, pas nécessairement son meilleur ami.

Reste le sentiment que c’est la rencontre de deux opportunistes – au sens où ils savent saisir une opportunité… :

l’un, chef d’Etat en difficultés ayant besoin d’un succès en politique étrangère pour laver l’humiliation de l’épisode MAM et la Tunisie, et ne se sentant jamais mieux qu’en manager de crise ;
l’autre, intellectuel engagé dans les bons conflits, au bon moment, au bon endroit, mais habité par le rêve d’une victoire là où, à Kaboul ou à Sarajevo, il a goûté aux limites de sa capacité d’action.

Ces drôles de rebelles

L’autre grande question qui traverse le livre, est la nature de cette rébellion dont BHL est devenu l’avocat et même plus, puisqu’il en organise à la fois les relations internationales, l’approvisionnement en armes, la médiatisation en manipulant au passage quelques journalistes…

Il prend même la plume pour rédiger avec les chefs de tribus – après le célèbre mouton au riz graisseux – leur manifeste pour une Libye unie.

Là encore, BHL s’engage, mais s’exonère de toute responsabilité sur ce qui pourrait tourner mal, et a déjà tourné mal avec la mise à mort cruelle et indigne de Kadhafi. Sans oublier la déclaration du chef du CNT, Mustafa Abdeljalil, l’homme dont il vante tant les louanges, en faveur de la réintroduction de la polygamie dans la « nouvelle Libye ».

Il écrit dans son prologue :

« J’ignore [...] si la Libye de demain tiendra toutes les promesses de son printemps.

Je ne suis, pas plus que quiconque, capable de prédire avec certitude qui l’emportera des révolutionnaires et des libéraux de Benghazi, adeptes d’un islam paisible, fidèle à l’esprit des Lumières, ami du droit et des droits de l’homme – ou de cette poignée de radicaux que j’ai aussi rencontrés [...].

Ce dont je suis certain, c’est que l’ordre ancien des choses ne laissait pas le choix [...]. Aujourd’hui, l’Histoire recommence. Le peuple libyen, et, au-delà de lui, les peuples arabes réapprennent les mille et une façons que l’on a de soupirer, de dire son tourment, d’y remédier.

Un débat s’instaure, brouillon, discordant, tumulte de paroles gelées et qui fondent au soleil de la révolte – joyeuse, parfois inquiétante, mais le plus souvent féconde discorde d’où le pire peut sortir mais aussi, et pour l’heure, un espoir raisonnable. »

La responsabilité de l’intellectuel

BHL apparait une nouvelle fois, à la lecture de ces 640 pages, comme un romantique narcissique en quête d’un trip à la Lawrence d’Arabie ou à la Malraux époque brigades internationales (ou à la Chateaubriand, le seul intellectuel à avoir déclenché une guerre avant lui, rappelle-t-il) du XXIe siècle. Le livre, de fait, se lit comme un récit d’aventure plus que comme un livre d’histoire.

Mais il est aussi un « intellectuel engagé » dans la meilleure (ou pire, selon les points de vue) tradition française, car dans quel autre pays que la France un philosophe pourrait-il, à ce point, influencer les politiques et jouer un tel rôle opérationnel au coté du chef de l’Etat, court-circuitant régulièrement les rouages de l’Etat en franc-tireur autoproclamé ?

Ça reste le mystère très français de cette aventure, incongru, tellement irresponsable, même si, en l’occurence en Libye, ça a bien tourné.

Parmi les nombreuses questions posées par ce livre, celle-ci, inévitable comme à chaque fois : comment Bernard-Henri Lévy peut-il employer de tels accents passionnels et fiévreux pour parler de la révolte libyenne, et se taire sur le sort des Palestiniens, vouant à Israël un soutien inconditionnel ?

« La Guerre sans l’aimer » a un titre trompeur : si BHL n’aime pas la guerre (écrite avec un G majuscule), au moins semble-t-il en goûter l’idée, le parfum, la force romanesque qui participe au plus haut point de son personnage.

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