Bhl en Libye, lecteur et interprète de Lacan

Eric-Laurent-400-400-150x150Je voudrais aborder ici la position de BHL comme écrivain, mais aussi comme lecteur de longue date de  Lacan et de Freud. Je voudrais aussi décrire l’usage qu’il en fait dans sa position d’interprète de la place de l’inconscient, à différents niveaux, dans l’expérience qu’il a traversée. Ces interprétations nous serviront à décrire un symptôme dans la politique contemporaine. Je développerai cinq points, qui formeront mon pentagramme de lecture.

1. BHL rencontre l’inconscient comme un texte dès le début de son épopée. Elle commence par un instant de voir. C’était au Caire, le 23 février, à l’aéroport, sur le chemin du retour en France. Apparaissent à la télévision les images des raids aériens kadhafistes sur des manifestants à Tripoli, et les premiers massacres de populations. Puis, le temps pour comprendre, pour douter, pour éprouver la division subjective est relativement bref. Vient le moment de conclure et de balayer les hésitations par la décision. Surprise ! C’est un rêve qui en décide. BHL croit à son inconscient. Le rêve s’énonce en une phrase, bricolée à l’aide de souvenirs diurnes déposés dans une mémoire qui a tendance à ne rien oublier. Elle est prononcée par un Kadhafi de cauchemar. Il y est question de « Nouvelles littéraires », et de « Nous n’avons pas attendu Bernard Henri Lévy pour inventer le testament de Dieu ». Le rêveur prend son rêve au sérieux. Il va retrouver à la BNF la collection des « Nouvelles littéraires » et un numéro de décembre 1979 où se retrouve une phrase de Kadhafi, effectivement prononcée au moment où l’auteur avait écrit son « Testament de Dieu » : « Nous n’avons pas attendu BHL pour inventer le monothéisme ». Cette phrase l’attendait patiemment depuis trente ans. Il en fait un rendez-vous par anticipation. Ce sera d’emblée « personnel », comme il le dira plus tard pour l’engagement du Président de la république. A l’attente formulée dans le texte du rêve répond la décision sans attendre. Elle est présentée comme une rencontre avec un texte écrit, préalable. Mais ensuite, au long du livre vient au jour un autre texte. C’est un texte généalogique troué, fait de rencontres impossibles, d’archives à créer, de goût du désert, de « gestes fantômes », où affleure d’abord son grand-père berger, passeur de troupeaux entre l’Algérie et le sud marocain. C’est seulement à la fin du livre, lorsqu’il est possible d’aller seul près de Tobrouk, que vient l’évocation de son père qui a rejoint les Français libres dans le désert Libyen, avant de passer en Italie avec l’héroïque 1ère Division du général Brosset. La volonté de se mesurer à l’héritage paternel nous vaut, à nous lecteurs, des pages d’une présence saisissante.

2. BHL n’évoque pas seulement le rapport avec son propre inconscient. Il évoque aussi l’inconscient des peuples. Il entend par là une extension de l’inconscient structuré comme un langage. L’inconscient des peuple est fait de discours, qui se poursuivent à l’insu de ceux qui les traversent ; ou de manques dans les discours qui trahissent un trauma, de textes lisibles à ciel ouvert, comme ceux qui tissent « l’idéologie française », et aussi de textes censurés, cachés, comme les pamphlets de Céline qui s’y trouvent aussi en creux. « Qui sont ces êtres sans scrupule, ces monstres assoiffés de sang, qui nous ont mis dans de ‘’beaux draps’’, qui officient à ‘’l’école des cadavres’’ et pour qui le massacre de peuples innocents n’est qu’une ‘’bagatelle’’ ? Les pamphlets céliniens ont beau être interdits depuis soixante ans, jamais réédités, coulés dans le béton de la réprobation et de la censure, tchernobylisés : l’extraordinaire est qu’ils soient là, vivants comme au premier jour». Il parle de cette présence fantomatique au séminaire de Julia Kristeva à la veille de repartir en Libye.
Cet inconscient-là, il s’agit aussi de l’interpréter. A ces textes présents et absents, il convient de répondre. C’est ainsi que BHL conçoit l’hybridation des discours dont il se fait l’adresse. L’inconscient politique comme texte avec fantômes fait résonner la façon dont BHL compose les textes qu’il rédige pour ceux à qui il prête sa plume, comme le CNT à ses débuts où son président Jibril lui-même. Alors que le Président de la République française lui fait entendre le besoin d’un appel, d’un manifeste pour soutenir son action, il le rédige, le titre, et l’envoie pour accord à Jibril. Celui-ci, très subtilement, rajoute une phrase au début du texte, qui le met parfaitement en perspective « Cher BHL. Permettez que, une fois encore, je passe par vous, vous qui nous avez fait le premier, approcher le Président Sarkozy, pour lui délivrer le message suivant… » On voit que cette incise est rédigée par un homme de loi. Le texte lui-même au delà de sa signification de manifeste d’une « Libye libre qui reconnaît le rôle prééminent de la France » résonne par les effets de citation choisis qui l’animent. Le rôle de l’aviation dans la guerre est salué avec les mots de Winston Churchill lors de la bataille d’Angleterre et le texte se termine comme les discours de De Gaulle par le vibrant « Vive la Libye libre ! ». La résonnance de cette guerre avec la guerre contre le fascisme est assurée. On assistera, au long du livre à la greffe d’un discours sur un mouvement qui en manquait singulièrement. Ce programme s’accomplit pour le lecteur en même temps qu’il est énoncé. « Le comble de l’épique ce n’est pas de célébrer les personnages officiellement épiques, mais de traiter épiquement les personnages infimes, sans trace, sans archive, dont la mort même ne dérangera en rien l’ordre du monde. »
Pour mettre au point ce discours, BHL ne cesse de faire parler les personnages ‘’infimes’’ ou bardés de titres comme : « membre du CNT et président du Conseil des Sages et des dignitaires » pour en extraire leurs fantômes. « Je veux tellement…pouvoir répondre aux Cassandre qui vont partout, glosant sur le CNT inconsistant, sans discours… ». La ‘’bande son’’ qui se construit alors noue la langue des interviewés, entendue au-delà des préjugés du discours courant, et les résonances des textes que l’auteur veut greffer sur le mouvement en construction.
Ce nouage est le refus en acte de la fatalité des communautés et des identifications préalables. Le droit d’ingérence pour lequel plaide BHL depuis plus de trente ans, n’est-il pas le droit d’ingérence de l’Autre préalable dans tout discours comme inconscient. BHL, qui se veut l’interlocuteur du monde musulman, celui qui est soucieux des gestes à accomplir envers ce monde-là, celui qui a mis son « point d’honneur…à ne pas penser selon ma souche et, là encore, à tendre la main ». Ce geste ne se fait pas au nom d’un universel facile, au sens de Jean-Claude Milner, qui permettrait d’écraser les différences. Il s’effectue au nom d’une sensibilité à l’inconscient comme ‘’discours de l’Autre’’ qui peut permettre des écarts inattendus et de tirer parti des évènements comme des traumas ébranlant les discours figés. « Cette façon dont les évènements, les vrais, pas les évènements en peau de lapin platonicien, … les évènements réels ont de fonctionner comme des opérateurs de vérité, des révélateurs d’inconscient politique, des facteurs de divisions ou de rapprochements inattendus. » C’est la façon dont BHL interprète le dit de Lacan selon lequel « le style, c’est l’homme… à qui l’on s’adresse ».

3. BHL évoque aussi l’inconscient des institutions, le discours silencieux des bureaucraties.
Il parle avec l’ironie mordante qu’il faut de l’inconscient ‘’des institutions’’ dont il fait l’expérience cuisante. Il désigne par là le discours sans véritable auteur, bien qu’il ait un responsable, dont l’accable tel ou tel agent de l’establishment des ministères, pour dénigrer son action et la calomnier. Lacan, dans son séminaire XVII, l’Envers de la Psychanalyse, parle du discours de la bureaucratie comme un régime de citations. C’est ce qui permet de construire un discours d’où le sujet de l’énonciation est absent. Il s’en produit une singulière mort du désir. Peut-on surmonter cette inertie ? Un véritable ministre n’arrive-t-il pas à interpréter l’inconscient institutionnel. BHL en doute, le point de désaccord avec Hubert Védrine repose là-dessus. Pourtant, il ne doute pas de l’efficace du Président à la place de la cause de désir infatigable.

4. Le discours sans sujet qui ne s’adresse à personne est à l’opposé de celui qui veut faire événement, celui auquel BHL aspire. Il s’agit d’habiter une zone du discours où « Dire c’est faire et faire c’est dire ». Serait-ce une extension de ce que la philosophie anglaise d’Austin, à Oxford, a rêvé avec son « How to do things with words ». C’est, plus justement, une façon de décrire l’inconscient qui agit comme texte en nous. Lorsque nous ne sommes plus encombrés par la méconnaissance du moi, c’est alors que nous nous trouvons dans l’espace où « Dire c’est faire et faire c’est dire », ne serait-ce que l’espace d’un lapsus, d’un acte manqué, d’un acting out, ou d’un acte comme tel. BHL vise ainsi ce régime de l’inconscient comme acte de langage. Son action se soutient, au delà du recours à la fiction de la conscience universelle, sur la visée d’un inconscient dans sa particularité. Le faire passe par un dire qui peut atteindre l’autre qui est alors entraîné dans l’action.

5. L’interprétation du fonctionnement des bureaucraties comme une mort du désir subjectif nous fait apercevoir combien la politique contemporaine se trouve prise dans une extension du domaine de cette disparition. On la rencontre à tous les niveaux de ceux qui se retrouvent mandatés pour agir, nommés à, comme disait Lacan. Le « déficit d’incarnation » nommé par BHL pour le CNT lybien, est généralisable à la Tunisie et l’Egypte, puis à d’autres systèmes politiques. L’Amérique, la grande démocratie, exceptionnaliste ou pas, se retrouve paralysée dans son système de checks and balances. En Europe, le syndrome se diffuse. Ne pouvons-nous pas considérer comme des facettes de la même vérité ces symptômes des bureaucraties démocratiques. D’un côté, les politiciens nommés ne peuvent que constater leur impuissance (Belgique). De l’autre, les Techniciens, formés chez Goldman Sachs, prennent directement en main l’administration des choses, en court-circuitant le système politique (Italie, Grèce, Portugal et bientôt Espagne). La fiction de Nanni Moretti a étendu le syndrome à l’Eglise avec son personnage de « Pape malgré lui ». Le désir d’occuper la place de l’exception, du chargé en dernière instance de l’acte, ne semble pas courir les rues. N’y aurait-il pas là une vaccination générale Occidentale contre le désir d’occuper la place du Un d’exception ? La passion démocratique serait-elle venue à bout de la « passion du pouvoir » ? S’agit-il là aussi d’une sorte de vaccination contre les leaders populistes des années 1930 ? BHL évoque dans son livre « La leucémie de la mémoire, la grande maladie d’aujourd’hui ». N’y aurait-il pas, dans ce recul devant la responsabilité dernière, comme une mémoire paradoxale : surtout que cela ne recommence pas. Je m’inscris là, dans une préoccupation d’Alexandre Adler qui proposait un moment, comme remède, un bon usage des « grandes coalitions » pour surmonter l’immobilisme. Il rejoint là BHL qui décrit l’utilité du CNT comme le type de coalition qui surgit pour rassembler les mouvements de résistance « amalgamant dans une improbable unité toutes les composantes d’une nation ».
Face à cette atonie du désir des élus, il est d’autant plus frappant que BHL témoigne dans ce contexte de ce que peut produire « le désir du un tout seul, sans mandat représentatif », selon l’expression de Jacques-Alain Miller. Il a su mettre en acte ce que lui-même définit comme « l’avantage de ne dépendre de personne, d’aucun groupe, d’aucune mission (et donc de gagner du temps) ».

Le pari fait par BHL d’une action produite par la rencontre d’un désir et d’un appel, et qui ne cesse de se déduire de l’évènement de la rencontre inaugurale témoigne d’une extrême singularité. C’est là où il se sépare de la série même des noms d’écrivains-acteurs de l’histoire qu’il invoque, comme Malraux et Lawrence. Malraux est trop encombré d’une imagerie fantasmatique dans sa ‘Voie Royale’, de la conscience universelle dans la ‘Condition humaine’, de l’Espoir quand il n’y a plus d’espoir du tout, pour aller à la rencontre des discours sur lesquels il veut agir. Lawrence est trop encombré par son héroïsme de la souffrance, et son énigmatique « honte physique du succès » . L’action telle que l’interprète BHL est issue d’une hybridation unique. Celle d’un écrivain, certes, mais aussi interprétant en acte qui sait le poids du réel au sens de Lacan. C’est une action qui respecte la place de l’impossible au-delà de toute nostalgie.

Eric Laurent


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