BHL : Autoportrait en miettes, indirect et en creux (8) – Purple Magazine

Hemingway-1Ernest Hemingway

Pourquoi cette passion pour Hemingway ?
C’est un maître, lui aussi. Car un écrivain physique. Je suis, certes, un intellectuel. Donc quelqu’un de plutôt cérébral, qui aime les concepts, les idées, les raisonnements. Mais j’aime aussi la littérature qui respire… J’aime les voyages, j’aime bouger, nager, partir… J’aime aller sur le terrain des conflits et des affrontements qui font aussi, hélas, l’ordinaire de l’espèce humaine. Et pour moi, là, sur ce point, il y a trois grands modèles. Malraux, d’abord, bien sûr. Mais aussi cet autre écrivain que je n’ai pas du tout connu, ce grand écrivain de la guerre, de l’action : Hemingway. À 20 ans, je connaissais par cœur les romans d’Hemingway. La mort de Jordan dans Pour qui Sonne le Glas m’a fait pleurer !

Malaparte

Et Malaparte aussi ?
Malaparte c’est plus compliqué, bien sûr, à cause de la tentation fasciste. Mais oui, vous avez raison. Le Malaparte de Kaputt, quand même ! Cette description hallucinante de l’Europe en guerre… Ce modèle absolu pour tous les romanciers de la guerre… Si vraiment la littérature a affaire au Mal, si elle a pour mission de l’ausculter et de le décrire, alors, oui, il faut mettre Malaparte au tout premier rang. Quand j’allais en Bosnie, pendant ces quatre années où j’ai passé tellement de temps, soit dans Sarajevo assiégée, soit dans les tranchées, aux avant-postes de la défense de la ville, je n’avais, le plus souvent, qu’un livre avec moi – que je conserve comme une relique, une sorte d’archive de moi-même : Kaputt.

Louis Aragon

Vous avez rencontré Louis Aragon, qui fut non seulement un des plus grands écrivains de Paris, sur Paris, mais aussi un personnage d’influence dans le Paris littéraire…
C’est vrai, oui. Nous sommes en 1976. Je suis au Twickenham, un bar aujourd’hui disparu qui faisait l’angle de la rue des Saint-Pères et de la rue de Grenelle, juste en face de Grasset, et où, n’ayant pas d’appartement à l’époque, il m’arrivait de passer la nuit – d’attendre que la brigade de nuit parte et de passer la fin de la nuit…

Vous vous endormiez ivre ?
Non. J’ai un métabolisme bizarre qui fait que je peux boire de façon déraisonnable sans jamais être vraiment ivre…

Et donc Aragon…
Un soir donc, vers minuit, entre Louis Aragon, spectral et magnifique, grande cape marocaine sur un costume de lin gris, yeux d’acier, visage de roi en exil, qui vient s’asseoir à ma table et me dit : « Vous, je vous connais ; on prépare une adaptation d’Aurélien ; je voudrais que vous y jouiez le personnage de Paul Denis. » Suit une conversation passionnante sur le surréalisme, ses rapports avec Breton, le parti communiste. Et puis, quelques mois plus tard, la mise en scène d’Aurélien par Michel Favart qui me donne en effet le rôle de Paul Denis…

Grasset

Jadis, l’annexe du Twickenham. Aujourd’hui, mon port d’attache – je n’en ai pas tellement d’autre… Avec un éditeur d’exception, qui est devenu un ami : Olivier Nora.

Michel Houellebecq

Une autre rencontre. Mais improbable. La dernière en date des rencontres improbables qui ont jalonné ma vie. Avec cette bizarrerie qu’à cet ami improbable j’ai confié des choses que je n’avais, que je n’aurais, jamais confiées à quiconque. Là encore, c’est bizarre…

Ahmed Shah Massoud

Voilà une rencontre qu’on dit que vous avez truquée…

Les gens disent ce qu’ils veulent. Il y a les faits. Et, en particulier, les images. Celles d’il y a dix ans, parues un peu partout. Et celles d’il y a trente ans que vous verrez, très bientôt, dans le film-portrait que me consacre Eric Dahan pour France 5 et où on voit le petit groupe que nous formions avec, notamment, Renzo Rossellini apporter au jeune Ahmed Shah Massoud les émetteurs radio que nous avions fait fabriquer en Italie. C’était une belle aventure que cette aventure de « Radio Kaboul Libre ». Il s’agissait d’aider les combattants afghans d’orientation démocrate et anti fondamentaliste, primo à combattre les Soviétiques, secundo à se fédérer et à coordonner leurs actions. C’était bien. C’était même, dans le genre, assez prémonitoire. Et j’en suis, aujourd’hui encore, plutôt fier.

Jean-Paul Sartre

Jean-Paul Sartre. Votre génération l’a ignoré ou le considérait comme dépassé…
A tort. Car il était l’incarnation même de l’intellectuel engagé…

Ce que vous êtes aussi.
A cause de lui, oui.

Sartre, c’était quoi pour vous…
Ça. La double aventure d’une œuvre et d’une vie. Cette façon de jouer la partie aux deux tables de la littérature et de la vie. En prenant des risques. En se trompant, parfois.

En même temps, c’était la figure à abattre quand vous étiez jeune ?
Pas exactement. Je dirais plutôt que nous avions tendance à le considérer comme dépassé, démodé, renvoyé au musée des vieilleries philosophiques par les structuralistes dont je vous parlais tout à l’heure. En fait, nous nous trompions. Car ce que je montre dans mon « Siècle de Sartre » c’est que, justement, il anticipe les grandes thèses des structuralistes, antihumanistes, etc… Sa conception du sujet, par exemple, est beaucoup plus proche de celle de Lacan que de celle de Maine Biran ou de Descartes…

Alija Izetbegovic

Vous avez connu le président François Mitterrand. Mais le président pour lequel vous vous êtes vraiment engagé politiquement, c’est sans doute Alija Izetbegovic, le président de la Bosnie sous les attaques de la Serbie.
C’est vrai que cet homme m’a fait faire des choses assez folles. J’avais toujours pensé – et dit, notamment, dans la « Barbarie à visage humain »- que jamais je ne conseillerais de « Prince ». Or, pour lui, j’ai dérogé à la règle. bhl-alija izetbegovic-kouchnerJe l’ai conseillé. J’ai passé des nuits, dans son palais, à discuter stratégie militaire et politique. Je l’ai amené chez le Pape à Rome. Je l’ai amené chez le roi d’Espagne, chez Margaret Thatcher à Londres ou, justement, chez François Mitterrand. J’ai écrit certains de ses textes et de ses discours. Bref, j’ai fait pour lui, c’est vrai, ce que je n’aurais fait, et ne ferai jamais, pour personne d’autre… Lui, en retour, m’a fait un extraordinaire cadeau. Malgré tout ce qui nous séparait (entre autres le fait qu’il était un musulman pieux, avec un vrai passé fondamentaliste) il m’a donné une preuve de confiance inouïe. Je lui avais proposé de constituer une brigade internationale pour la Bosnie. Il m’a répondu qu’il doutait de mes capacités militaires mais qu’il me verrait bien, en revanche, tourner un film document sur la résistance bosniaque. Moyennant quoi il m’a donné ce qu’il n’a donné à aucun cinéaste, aucun intellectuel, aucun journaliste. C’est-à-dire l’accès aux archives de l’armée bosniaque d’une part. Et l’accès physique, d’autre part, pour Alain Ferrari et moi, à toutes les lignes de front où les Bosniaques résistaient aux Serbes. D’où Bosna !, ce film unique, sans équivalent je crois, qui est allé au Festival de Cannes et qui a joué un vrai rôle, ensuite, comme support pour la mobilisation de l’opinion. Voilà. Je me suis mis au service d’un homme dont tout, ou presque, me séparait. Et cet homme, en retour, m’a donné accès à ce qu’il avait alors de plus précieux – à savoir les secrets militaires de la Bosnie en guerre. C’est une belle histoire.


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