Bernard-Henri Lévy: «Nous avons été drogués par le coronavirus» (Le Soir)

BHLESOIR

BHL a scrupuleusement respecté le confinement. Par principe mais en râlant : sur la prise de pouvoir des médecins, sur l’instrumentalisation du virus et sur la récupération « politique » de la mort. Propos receuillis par William Bourton.

L’humanité a connu moult épidémies mais jamais elle ne s’était confinée à l’échelle du globe. C’est pourquoi l’on risque de reparler longtemps encore du « Covid-19 », alors que les grippes dites « de Hong Kong », en 1968, ou « asiatique », dix ans plus tôt, n’ont pas laissé de traces dans la mémoire collective – tout en fauchant bien plus de Terriens.

C’est cette façon de réagir à la pandémie, plus que la pandémie elle-même, qui a sidéré Bernard-Henri Lévy. Il a tiré de cette séquence irréelle, non pas un de ces « carnets de confinement » qui fleurissent un peu partout, mais un petit livre de réflexion philosophique, Ce virus qui rend fou (Grasset), dans lequel il se penche sur ce que d’aucuns ont fait dire au coronavirus.

La première chose qui vous a frappé, c’est la montée en puissance du « pouvoir médical ». De fait, même le très égocentrique président Trump a, un temps, laissé la vedette au directeur de l’Institut américain des maladies infectieuses, le Dr Fauci… Mais vu les circonstances, n’était-ce pas normal, dans le chef des politiques, de s’effacer derrière les médecins ?

Dans le cas des États-Unis, oui. Tout était mieux que Trump, et il faut plutôt se réjouir que, pour la première fois depuis son élection, quelqu’un ait réussi à lui damer le pion. Mais en Europe, non.

Pourquoi ?

Pour deux raisons. D’abord, parce que les médecins en savent moins qu’on ne le croit. Parce qu’ils disent même parfois des énormités, comme par exemple le fait que les enfants étaient les principaux vecteurs de la maladie et qu’ils étaient en train d’infecter leurs parents et leurs grands-parents… Je rappelle la théorie de Gaston Bachelard : en sciences, la vérité n’est jamais qu’une erreur rectifiée, et rectifiée encore, et ainsi de suite. Donc, cette espèce de confiance aveugle faite aux « sachants », dont on nous a bassinés, ça reposait sur une escroquerie intellectuelle. Ensuite, parce que les médecins n’étaient pas les seuls concernés. On aurait tout à fait pu imaginer, à côté d’eux, des enseignants, des psychologues, des économistes, des syndicalistes, des représentants du patronat, que sais-je ? Il y avait là une fascination pour le sanitaire et pour l’hygiénique qui n’avait pas de sens.

Pourquoi dites-vous – en écho à Michel Foucault – que l’union du pouvoir politique et médical est « incestueuse » ?

Parce que le pouvoir politique moderne est un pouvoir qui veut s’exercer jusque dans le tréfonds des corps – c’est ça l’idée de Foucault dans ses dernières leçons au Collège de France.

Il y a eu une tentation vitaliste, une tentation hygiéniste dans les décisions prises dans nos pays ?

Vitaliste, oui : c’est-à-dire considérer que la vie n’est que la vie. Alors que la vie, c’est aussi quelque chose d’autre. C’est un « surcroît » : une âme, un esprit, un trait de lumière, qui vient d’ailleurs ou qui vient de nous. Mais là, on était dans le vitalisme. Quant à l’hygiénisme… Un monde débarrassé de ses microbes, de ses bacilles, de ses virus, débarrassé du mal, c’est un monde qui sera très vite débarrassé de la vie. Ou alors, une vie minimale, dans un abri antinucléaire, aseptisé, insonorisé et inodore… Mais ça n’est pas la vie.

À l’hiver 1968-1969, la grippe « de Hong Kong » a fait un million de morts dans le monde et chacun a continué à vaquer à ses occupations. Qu’est-ce qui s’est passé en 50 ans ?

Le fait qu’on se fait moins à l’idée de la mort inévitable, et qu’on lutte contre. Et c’est un progrès. Après, la vraie question, c’est : pourquoi est-ce qu’on nous a raconté que cette épidémie était inédite ? Vous l’avez rappelé, l’épidémie de 68 a été pire. Et celle de 58 encore pire, sans même parler de la « grippe espagnole » de 1918…

Quelle est votre réponse ?

On a voulu nous faire peur.

Pourquoi ?

Pour nous gouverner autrement. Dans cette espèce de champ de forces qu’est toujours une société, il y a des forces qui pensent que le télétravail est mieux que le travail au bureau, que l’« e-learning » est mieux que de mettre les enfants ensemble à l’école, que les sociétés fonctionneront mieux si on peut prendre la température d’un homme ou d’une femme dans un aéroport, et ainsi de suite. Et les gens qui croient et qui désirent ça ont marqué des points.

Cette période fut aussi du pain bénit pour les prophètes et les flagellants de toutes obédiences qui « l’avaient bien dit » et qui ont presque salué, écrivez-vous, « la revanche du réel sur l’arrogance des hommes et leurs péchés »…

Je cite des écrivains français qui parlaient exactement comme cela en 1940. C’est l’esprit même du pétainiste : « On a été trop arrogants, on a été trop jouisseurs, le moment est venu de payer ! ». Je vous renvoie au livre de Gérard Miller paru en 1975, Les Pousse-au-jouir du maréchal Pé t ain (Seuil), dont c’était exactement la thèse. Mais là, il n’y a pas de partis politiques : on a vu cette épidémie de pénitence, d’autoflagellation, aussi bien à droite qu’à gauche.

Pour certains, notez-vous, le coronavirus est carrément devenu une sorte « d’analyseur sauvage de la mondialisation honnie », des désordres et des injustices du fameux « monde d’avant ». Il y a eu une récupération de la tragédie ?

Faire parler le virus, l’investir d’une fonction, le doter d’un message, ça s’appelle effectivement de la récupération. Et c’est dégueulasse, comme chaque fois qu’on essaye de faire commerce de la souffrance, de récupérer la mort !

On a mis la mondialisation en accusation…

En 1918, en 1958, en 1968, il n’y avait pas la mondialisation et les épidémies frappaient avec une violence extrême – et ne parlons pas des grandes pestes du Moyen-Âge ou de l’Antiquité. La mondialisation a peut-être accéléré la vitesse, mais certainement pas l’amplitude de la propagation. À l’inverse, si on arrive à se sortir vite de cette épidémie, c’est grâce à la mondialisation. Les masques, dont on nous a rebattu les oreilles, c’est un enfant bénit de la mondialisation.

Sauf que cette « mondialisation libérale » nous a conduits à faire fabriquer en Chine ou en Inde des produits de première nécessité sanitaire, comme les masques, les respirateurs ou le paracétamol. Et quand ces pays n’en livrent plus, on se retrouve « tout nus »…

Aucun pays n’est capable de produire des masques, des médicaments ou des vaccins seul dans son coin. Prenez le curare, par exemple, qui est essentiel : c’est une substance extraite de certaines lianes d’Amazonie ou d’Afrique. Vous pouvez être aussi souverainiste que vous voulez, sauf à refaire l’empire colonial belge ou français, vous ne fabriquerez pas de curare. De toute façon, il y aura de la dépendance. Le vrai sujet, ce n’est pas d’arrêter la mondialisation, c’est d’avoir des rapports « normaux » avec les pays en question.

Qu’est-ce qui vous inquiète dans ce « monde d’après », que d’aucuns nous concoctent ?

Ce que je vois du « monde d’après », c’est d’abord un monde où on hésite à se serrer la main, où on ne voit plus le visage des gens et où on me propose de télécharger sur mon téléphone une application qui permettra à des brigades, sic, « d’anges gardiens », d’avoir accès à mes rendez-vous. Ce « monde d’après » là, je n’en veux pas. Et puis, il y a le « monde d’après » de ceux qui disent qu’on va appuyer sur le bouton « Stop » et interrompre les flux de la mondialisation. Et tel quel, je n’en veux pas non plus car cela veut dire qu’au bout de la chaîne, un milliard d’humains vont disparaître. Mettre l’humanité prospère à la diète, nous exhorter à ne plus avoir que quatre t-shirts dans notre placard, pourquoi pas ? Mais pas d’un coup. Il faut prendre le temps d’expliquer ça aux producteurs de coton maliens, aux fabricants indiens et bangladeshis, et ainsi de suite, pour qu’ils s’organisent. On ne peut pas mener la planète à coups de baguette. Ce n’est pas possible. Et le péril n’est pas pour moi, ni pour vous : on peut vivre en autosuffisance. Mais je sais qu’il y a des pans entiers de la planète qui seraient condamnés à mort.

Vous pointez aussi le fait que, des semaines durant, les médias n’ont plus parlé que du virus et que tous les autres drames du monde ont disparu des écrans radars, pour le plus grand bonheur des dictateurs. On en a fait trop ? On est devenu trop nombrilistes, trop obsédés par notre petite santé ?

Il n’y a pas que la presse, il y a vos lecteurs aussi. Je ne crois pas que vous ayez été submergés de protestations de gens qui vous disaient : « Parlez-nous du Yémen, parlez-nous de la séquestration des Ouïghours au centre la Chine »… Vous avez une responsabilité, mais vous avez répondu à la demande. Nous étions hypnotisés, drogués par le coronavirus. Nous sommes devenus vieillissants, froussards et narcissiques. Et on a entretenu ce narcissisme avec le confinement : cette exhortation à rentrer chez soi et à rentrer en soi. Quand 25.000 personnes meurent chaque jour de faim sur la planète, les réseaux sociaux ne nous ont rien épargné des petits plats mitonnés par temps de confinement délicieux…

André Comte-Sponville a dénoncé le fait qu’avec le « lockdown », on a hypothéqué l’avenir des jeunes (vu la crise économique qui se prépare) pour sauver quelques seniors. Qu’en pensez-vous ?

Je ne suis pas trop d’accord avec cet argument. C’est la dignité d’une civilisation de protéger ses seniors, et son avenir est autant dans ses vieux que dans ses jeunes. Le vrai reproche, la vraie faute morale, c’est d’avoir commencé d’éduquer des générations entières à l’idée que la vie c’est le corps, que la vie c’est la survie, que ce qui est important, c’est de faire des provisions de farine et que ce n’est pas grave que les librairies soient fermées.

Ce virus qui rend fou, par Bernard-Henri Lévy, Ed. Grasset, 105 pages, 8 euros

 


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