Bernard-Henri Lévy, les Kurdes, l’Empire et les Cinq Rois (Slate, mai 2018)

Peshmega

Le général peshmerga Sirwan Barzani réagit au dernier livre du philosophe, «L’empire et les cinq rois».

« Dans ses Mémoires de guerre, le général Charles de Gaulle écrit que les États n’ont pas d’amis –ils n’ont que des intérêts. C’est souvent le cas. Nous autres Kurdes, qui avons si souvent été trahis, le savons plus que quiconque. Nous avons toutefois la chance d’avoir des compagnons d’armes qui nous tendent la main, quelle que soit leur nation d’origine; des compagnons qui se tiennent à nos côtés, solidaires de notre lutte contre la tyrannie, l’oppression et les forces malveillantes qui nous affligent.

Ces amis habitent aux quatre coins du monde, et nombre d’entre eux mériteraient d’être cités dans ces lignes –mais je ne parlerai que de Bernard-Henri Lévy. Le peuple kurde compte de nombreux amis d’importance en France, et il est de ceux-là, comme le sont Bernard Kouchner, Frédéric Tissot et comme le fut Danielle Mitterrand.

Pourquoi la France nous a-t-elle donné tant d’amis prestigieux?

La France est le pays de la liberté [en français dans le texte, ndt]. Nous autres Kurdes avons toujours eu soif de liberté –mais elle nous a toujours été refusée. La France est le pays des droits de l’homme et du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes; un droit qui ne nous est pas accordé. Nous autres Kurdes vivons sur un territoire divisé en quatre, privés d’État sur notre propre terre. Notre peuple a toujours été animé par un esprit de résistance, tout comme la France. En matière de résistance, nous sommes l’égal du peuple français.

Bravoure et détermination du peuple kurde

En 2015-2016, notre ami français Bernard-Henri Lévy a suivi mon bataillon du Tigre noir; ensemble, nous avons sillonné les 1.600 km du front séparant les Kurdes de l’organisation État islamique. Il a tiré deux documentaires de ce voyage, Peshmerga et La Bataille de Mossoul, dans lesquels il relate la bravoure et la détermination du peuple kurde face à la barbarie et à la terreur.

Outre son travail de documentariste, Bernard-Henri Lévy n’a jamais cessé de soutenir notre cause; son dernier ouvrage, L’Empire et les cinq rois, en est la preuve. Ce livre retranscrit parfaitement notre combat laïc pour l’indépendance –un combat que nous avons perdu à l’automne dernier.

Si l’organisation État islamique a été vaincue, c’est en grande partie grâce aux deux années de sacrifices de nos courageux Peshmerga –alors déployés sur toute la longueur de la ligne de front.

Nous avons accompli notre devoir: nous avons défendu notre peuple ainsi que la communauté internationale en refusant de céder face à l’adversité –mais après la victoire, le reste du monde nous a tourné le dos.

Indifférence de la communauté internationale

J’ai lu de longs passages de l’édition anglophone de L’Empire et les cinq rois: Bernard-Henri Lévy analyse un micro-événement (notre défaite de Kirkouk) à l’aune de l’histoire universelle. Il reconnaît que la communauté internationale s’est détournée de nous, dans la plus grande indifférence, au lendemain du référendum, lorsqu’une action militaire injuste a entraîné la perte de Kirkouk. Cette séquence constitua un tournant historique silencieux, comparables en cela à certains événements décisifs de l’antiquité; événements négligés par leurs contemporains en dépit de leur importance décisive.

La bataille de Leuctres (IVe siècle av. J.-C.) en est un bon exemple: elle fut relativement modeste, opposant quatre cents guerriers spartiates au «bataillon sacré» de Thèbes –mais elle sonna le glas de l’hégémonie de Sparte dans la Grèce antique. On peut également citer la bataille de Pydna (IIe siècle av. J.-C.): les Macédoniens ne purent échapper au courroux des légions romaines, et les successeurs d’Alexandre le Grand durent déposer les armes.

Pour Bernard-Henri Lévy, l’abandon des Kurdes survenu à l’automne dernier est l’un de ces tournants historiques silencieux, au même titre que Leuctres et Pydna. Il affirme que ce point de non-retour fera naître un nouvel ordre, qui verra de nouveaux acteurs s’engouffrer dans les brèches des anciens –et qui verra basculer l’équilibre du pouvoir. Lévy estime par ailleurs que ces événements signent l’échec du vieil ordre progressiste de l’Occident. Cet ordre garantissait jusqu’ici la bonne tenue des relations internationales et leur conformité avec les normes et les valeurs communément admise; selon lui, cet ordre n’a pas été à la hauteur de ses propres idéaux lorsqu’il a refusé de s’acquitter de la mission qu’il s’était lui-même fixée.

Bernard-Henri Lévy affirme également que les États rivaux de notre temps, héritiers d’un passé impérial glorieux, nourrissent le désir de se venger des anciennes puissances coloniales occidentales. Il explique en outre que ces États détestent les valeurs progressistes modernes, qu’ils jugent moribondes. Ils estiment que l’histoire commence à leur sourire.

Déni de liberté

Il est impossible de décrire la fascination que j’ai éprouvée –et qu’éprouverait n’importe quel Kurde– en lisant ce remarquable ouvrage, qui présente notre pays comme l’un des centres négligés de l’histoire universelle. Je me range malheureusement à l’analyse de Lévy. Le brutal déni de liberté que nous imposent nos voisins (qui sont eux-mêmes soutenus par l’Occident) en est la parfaite illustration.

Bernard-Henry Lévy affirme que le désert gagne du terrain. Que les ombres grandissent à vue d’œil. Et que celles qui planent sur mon pays, le Kurdistan, sont plus noires que la nuit. Il a raison. Son analyse est terrifiante, et place un terrible fardeau sur nos épaules –mais il dit la vérité, j’en ai peur. Telles est la réalité que nous devons affronter en tant que Kurdes: démocraties en perte de vitesse et autocraties en plein essor. Il nous arrive parfois de vivre cette réalité de manière concrète.

Nous sommes une lueur dans les ténèbres, un symbole de liberté et de tolérance. Et nous ne cesserons jamais de l’être.

Je tiens à rassurer mes amis épris de démocratie et de liberté: nous ne serons jamais ce petit peuple vulnérable que certains rêves de soumettre et d’exterminer. Nous avons toujours tenu bon, en dépit des divisions, des remous de l’histoire et de la brutalité des tyrans. Et nous continuerons. Nous sommes une lueur dans les ténèbres, un symbole de liberté et de tolérance. Et nous ne cesserons jamais de l’être.

Vous dites que l’empire de notre temps nous a abandonné aux griffes de nos voisins –eux qui attendaient ce moment précis avec impatience? Vous dites que cinq rois fraîchement couronnés désirent s’accaparer les empires irrédentistes et leurs peuples, pour mieux coloniser leurs âmes? Et que nous sommes l’exemple même de ce processus? Peut-être –mais nous n’avons pas baissé les bras; nous poursuivons notre lutte pour la survie. Et avec l’aide de nos alliés d’Amérique, de France, d’Europe et d’ailleurs, les vents mauvais de l’histoire ne nous emporteront pas dans leur sinistre sillage. »

http://www.slate.fr/story/161311/lempire-les-cinq-rois-bernard-henri-levy-et-les-kurdes

 

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Commander L’Empire et les cinq rois

L’Empire et les cinq rois, 288 pages, aux éditions Grasset, sortie le 4 avril 2018. 


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