Bernard-Henri Lévy : « Hollande rebondira s’il ne dévie pas de son style » (Le Parisien, entretien avec Frédéric Gerschel, le 4 août 2013)

bhl 2Pour le philosophe Bernard-Henri Lévy, la force du président, dont il salue l’action au Mali, est dans « son entêtement à être lui-même ». Et il croit au retour de Sarkozy.
L’écrivain et philosophe Bernard-Henri Lévy avait œuvré activement pour une intervention militaire française en Libye en 2011, précipitant la chute de Kadhafi. Deux ans après les révolutions arabes, il estime que l’« islam politique a échoué ».

L’Egypte semble au bord de la guerre civile…
Bernard-Henri Lévy : : Oui.
Et avec une brutalité, d’un côté comme de l’autre, sans limite. Sauvagerie de l’armée qui a, depuis qu’elle a écarté Morsi, tué au bas mot 250 personnes. Mais fanatisme, aussi, des pro-Morsi qu’Amnesty International vient d’accuser de pratiquer la torture à grande échelle.

Le coup d’Etat de l’armée était-il légitime ?
On n’est jamais « légitime » quand on tire sur son peuple. Et j’ai trouvé bien hasardeux le propos de John Kerry, patron de la diplomatie américaine, déclarant que les militaires avaient « restauré la démocratie ». La vérité, c’est qu’on est dans une de ces périodes troubles et tragiques que connaissent toutes les révolutions et où la légitimité n’est véritablement nulle part. L’Egypte d’aujourd’hui, c’est la France de l’an I et de l’an II, avec le sang qui appelle le sang, la haine qui répond à la haine, la folle spirale de la violence.

En Tunisie aussi les Frères musulmans sont contestés. L’islam politique a-t-il marqué ses limites ?
Il a échoué. Partout. C’est même l’un des acquis de tout ce grand bouleversement en cours dans le monde arabe. Les Frères musulmans se voulaient une option. C’est fini. Car ils ont montré leur vrai visage qui est celui non seulement de la violence, mais du clientélisme, de la corruption, de l’incompétence. A commencer par la Libye qui est le pays arabe où la Confrérie a, il y a quinze mois, tenté le coup aux élections et été battue à plate couture.

La Libye où les choses ne se passent pas très bien, c’est le moins que l’on puisse dire…
Elles ne se passent pas, non plus, si mal que nous le serinent les médias à longueur de journée. C’est le seul pays arabe qui a élu un musulman éclairé, démocrate et qui casse, dans les faits et dans les mots, la rhétorique anti-occidentale qui est le carburant de l’islamofascisme.

Donc, rien à regretter dans cette guerre ?
Rien, bien entendu! D’abord parce que les Libyens vivent infiniment mieux sous Zeidan que sous Kadhafi. Mais aussi parce que cette guerre a mis en œuvre un principe dont ma génération a rêvé : l’ingérence démocratique.

Etes-vous toujours en contact avec Nicolas Sarkozy ?
Bien sûr. Je lui suis reconnaissant d’avoir fait et accompli cela. Sarajevo vient tout juste, il y a quelques heures, de m’élire citoyen d’honneur : comment pourrais-je ne pas comparer la monstrueuse inaction de la communauté internationale, à l’époque, en Bosnie, et le sauvetage de Benghazi, vingt ans plus tard, par une coalition militaire glorieusement menée par la France?

Croyez-vous à son retour?
Oui. Car, à droite, Sarkozy est le meilleur. Après, le problème, c’est : le désire-t-il lui-même? Et d’une manière plus générale : la politique est-elle aussi désirable qu’elle l’a été? L’un des signes du changement d’époque n’est-il pas la moindre désirabilité, tout à coup, des grands destins politiques?

Que se passera-t-il si l’Iran poursuit son programme nucléaire ?
J’ai le sentiment, hélas, que la continuité, dans ce domaine, l’emportera sur les velléités de rupture. Regardez la déclaration, vendredi, du nouveau président dont on nous dit qu’il est modéré, sur Israël, présenté comme une « blessure » dans le corps du monde musulman!

Deux ans et demi après le début de la guerre en Syrie, Bachar al-Assad, lui, est toujours au pouvoir. Et les jihadistes de plus en plus influents côté rébellion. Qui faut-il soutenir désormais ?
La troisième force. C’est-à-dire les démocrates qui se battent à la fois, justement, contre l’assassin Assad et contre les assassins jihadistes. C’est de plus en plus compliqué, j’en conviens. Ç’aurait été mille fois plus jouable si nous étions intervenus dès le début, ou même il y a un an, avant que les choses ne se radicalisent. Mais c’est ainsi. L’histoire ne se fait pas avec des regrets.

Comment jugez-vous l’action du gouvernement français sur la scène internationale ? >
Bien. Avec, en tout cas, une action incontestable : le Mali. La guerre française était juste. Elle fut impeccablement menée. Avec ce beau résultat, très émouvant, que sont les élections qui se déroulent, en ce moment même, dans tout le Mali.

François Hollande est très impopulaire. Peut-il rebondir ?
Je pense, oui, qu’il rebondira. Mais à une condition. Qu’il ne bouge pas. Qu’il ne dévie pas de son style et de son allure. Il paraît qu’il y a des tas de gens, autour de lui, qui lui disent : « Changez, secouez-vous, écoutez celui-ci, soyez plus attentif à celui-là. » Eh bien, moi qui ne le connais guère, j’ai le sentiment inverse. Je crois que la force de Hollande est dans son entêtement à être lui-même, dans son étrange et paradoxal sang-froid. Que cela ne plaise pas, que ce soit impopulaire et rabat-joie, que cette persévérance puisse parfois sembler glaçante, c’est vrai. Et Jacques Lacan, qui s’y connaissait en « persévérance », c’est-à-dire en « discours du maître », écrivait d’ailleurs indifféremment « je persévère » et « je père sévère »! Mais c’est comme ça. Il faut réhabiliter, en politique, la persévérance, l’entêtement.

Vous associez-vous à ceux qui critiquent le « sectarisme » de la ministre de la Culture, Aurélie Filippetti, la politique qu’elle mène ?
Et puis quoi encore ? Si une ministre de la Culture ne peut toucher à rien, si le pouvoir de nommer revient à la société civile et si elle n’a même plus le droit de choisir un directeur de théâtre, alors autant supprimer tout de suite le ministère de la Culture !


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