Bernard-Henri Lévy dans Vogue, en 1996.

Homme mai 1996 p2La rencontre avec Bernard-Henri Lévy est un acte virtuel. On ne sait que très difficilement s’il nous a été possible de rencontrer le véritable personnage. Il suffit alors de s’accorder un peu de temps, d’engager une promenade, de pousser la porte d’une librairie et de s’asseoir autour d’un café. Un pur moment de Bernard-Henri Lévisme…

Homme mai 1996 p1 « Ah, cette haine folle envers ceux qui jouissent ». C’est le privilège du présent que de pouvoir lancer Montherlant sur la piste de Bernard-Henri Lévy. Car au fond que reproche-t-on exactement à cet intellectuel français de 47 ans? D’être un dandy goûtant au tragique du monde, de pactiser avec la souffrance, de réussir dans la culture, d’occuper la scène médiatique avec la ferveur d’un mercenaire du PAF, de brouiller les pistes en s’insinuant au cœur de tous les débats, de délivrer de l’analyse sur commande ou simplement d’être là, toujours, partout en même temps, chaque fois que les idées retrouvent le chemin des plateaux de télévision. Jamais un écrivain n’aura autant suscité de jalousies et d’admirations mélangées, de réactions épidermiques sous couvert d’une globalité du mépris pour ce que le philosophe Michel de Certeau qualifiait de « nouveau terrorisme de normalien ». Pas facile donc de baliser sa route sans gêner les adversaires, les envieux, parfois les deux puisqu’ils sont trop souvent les mêmes. A fortiori lorsque l’on ne bénéficie au premier coup d’œil d’aucunes circonstances atténuantes.

BHL, disent-il

Bernard-Henri Lévy a eu le tort d’être bien né, de fréquenter les allées de Neuilly bien avant les couloirs de la guerre, d’obtenir l’agrégation de philosophie comme unique passeport pour la révolte et, finalement, de ne pas avoir assez souffert. Maurice Clavel l’avait bien senti lorsqu’en 1977 il s’adresse directement à lui dans les colonnes du Nouvel Observateur: « BHL, je sais ce qu’il vous manque. II vous manque au-delà de votre pessimisme de trop bon ton, le désespoir, le vrai; puis au-delà, l’espoir. Voilà ce qui vous manque: un long et dur chemin. » Mais l’accusé a rapidement compris ce qui lui faisait défaut. Il a su se réinventer un parcours en travaillant d’arrache-pied à la qualité du plan. Cet ancien élève de Jacques Derrida et de Louis Althusser a du Byron dans l’esprit, et de la malice dans les propos. Quand Newsweek consacre une couverture aux « nouveaux philosophes français », Bernard-Henri Lévy est déjà bien loin de l’époque où il rédigeait les prières d’insérer de la Duchesse de Bedford chez Grasset et enseignait l’épistémologie à l’université de Strasbourg. Le destin l’aspirait et lui-même aspirait à autre chose, de plus emblématique, de plus contrarié que la simple vie rangée d’un bon élève du Quartier Latin.

Homme mai 1996 p3Et le voilà rapidement catalogué de « plus beau décolleté de Paris» par ses détracteurs (en l’occurrence Pierre Desproges et Angelo Rinaldi). On lui reproche son amour démesuré pour lui-même, son « égothérapie » sans fin, sa règle du «je», son clan et ses amitiés stratégiques qui quadrillent le tout-média, le tout-Paris et le tout-pouvoir. Bernard-Henri Lévy est en quelque sorte une cible émouvante qui draine l’exaspération. Cet homme cumule les succès et accumule les rancœurs. Alors, il y a eu un livre, Le lys et la Cendre édité chez Grasset, dans lequel il semble vouloir rompre avec une  lecture quasi passionnelle et psychanalytique de ses faits d’armes. «Ce livre est celui d’un écrivain engagé. II a beaucoup compté, car c’est le plus sincère de mes écrits, celui où j’en dis le plus long sur moi-même. Un livre où je m’expose, où je consens à l’idée de la révélation d’une partie de soi, où je doute aussi souvent que je n’affirme. Ce livre, c’est l’histoire de cet engagement bosniaque. Personne n’est revenu le même de Sarajevo. II paraît acquis qu’après, on se connaît autrement. »

12h30. Le bureau de Bernard-Henri Lévy. Premiers mots.

Homme mai 1996 p4Il faut du temps pour briser la glace. Pas un bruit dans son appartement du boulevard Saint-Germain. Les premiers pas sont timides quand on ne fait pas partie de la bande. Il y avait juste eu ces quelques minutes d’une première visite rapide, en accéléré, pour préparer ce plus long moment, la veille de son départ pour le Mexique. C’est dans son bureau, à gauche au fond d’un large couloir, que l’entretien a débuté. La première question, la plus compliquée à poser, fut courtoise, presque technique. Le photographe fuyait le regard de Bernard-Henri Lévy pour se rendre invisible et il y avait comme une lourdeur à faire dérouler le script. Tout était là. Le bureau, les stylos, un répondeur glouton, un poste de télévision, la moquette épaisse, un canapé douillet, des livres rangés dans un semi-désordre et un écrivain-philosophe, rompu à l’exercice, en attente d’un bon début. « C’est la pièce où j’écris. Tout simplement. J’ai longtemps écrit dans les hôtels. J’aime leur anonymat et cette incroyable accumulation de mémoire. J’ai vécu quelques mois à l’hôtel Raphaël, chambre 7, celle-là même qu’occupaient Melville, Rossellini et tant d’autres. J’y travaillais tous les jours et toutes les nuits, sans relâche. »

Aujourd’hui, la caméra. « Le cinéma s’est imposé à moi. Je me suis, exprimé dans la philosophie, l’enquête, le reportage de guerre, la littérature, le théâtre. Je passe aujourd’hui par le cinéma. II n’y a rien de calculé ni même aucune logique derrière tout cela. Le tournage durera douze semaines. C’est le défi le plus risqué que je me suis lancé depuis vingt  ans. Je n’ai pas hâte, pas peur, même plutôt confiance. Bien des choses peuvent se passer. Je crois au clash positif entre des personnages aussi forts que Delon et Bacall. Il aurait dû de toute façon déjà se passer quelque chose depuis longtemps. Alain Delon est « le » très grand acteur français. C’est l’acteur par excellence, un grimoire vivant, un bloc de mémoire et en même temps totalement vierge. Cet homme est d’une puissance considérable.» (pause)

13h15. Toujours le bureau

Curieusement, c’est la politique qui vient réchauffer l’atmosphère. Les premiers mois de Jacques Chirac, la mort de Mitterrand... « Je ne suis pas chiraquien. Mais, je suis honnête, comme lorsqu’un adversaire vous surprend agréablement. Le président de la République a enfin reconnu la responsabilité de l’Etat français sous Pétain. II a sauvé l’honneur en Bosnie… »

Mitterrand?

« On vit dans la religion de la commémoration et du deuil. Sa mort a suscité une hypertrophie du commentaire. L’heure du jugement et du bilan arrive. Mais cet homme-là est très mêlé à mon histoire personnelle. Je l’ai connu lorsque j’étais très jeune. A l’époque où toute la gauche jouait Rocard, je restais mitterrandiste. J’ai des souvenirs de bonheur. Mais la déception fut immense avec le livre de Pierre Péan et la révélation d’un passé vichyssois. II n’en a rien renié. Plus encore que Bousquet, c’est le jugement sur Vichy qui m’a choqué. Il n’a rien compris. Il a eu une responsabilité personnelle dans la débâcle en Bosnie. Lui, c’était le sujet qui devait savoir. Tous disaient: « Pour la Bosnie, voyez Mitterrand. » Une grande responsabilité. Mais c’est le propre des grands que de parvenir à briser des vies personnelles. J’ai donc décidé de rompre. Quand il était malade, j’ai voulu le voir mais je n’y suis pas allé. J’ai des amis avec qui j’ai rompu pendant cette guerre. C’est également le propre de ces événements que de fonctionner comme des explosifs de l’existence. »

13h45. Soudain dans la rue, au bras de sa fille…

Homme mai 1996 p5« Je me souviens de cette terrible interview d’Albert Cohen que j’avais longuement et mûrement préparée. Je suis arrivé sûr de mes questions et voilà qu’Albert Cohen se met à pleurer en confiant sa panique et son impuissance devant la complexité de mes questions. Je me suis trouvé stupide…»

et la guerre?

«J’ai été reporter de guerre au Bangladesh pour Combat. Un journal magnifique et insolent, dirigé par un personnage fabuleux, Philippe Tesson. Je ne suis pas fasciné par la guerre. Mais cet exercice-là, m’a toujours attiré. Comme tous ces lieux où l’Histoire se joue.»

Quelle profession exercez-vous?

« Ecrivain. Sartre écrivait sur ses fiches d’hôtel: « homme de lettres ». Un intellectuel, ce n’est rien d’autre que quelqu’un qui s’engage, qui interrompt le fil de son œuvre, une virtualité d’écrivains. On n’est pas intellectuel à plein temps.»

14h. Librairie la Hune, boulevard Saint-Germain

« Onze heures de vol. J’ai des livres à prendre. » Et voilà Bernard-Henri Lévy, à genoux, slalomant jusqu’au rayon cinéma. La main est rapide, le choix également. Sa fille, Justine Lévy rebondit vers les poches : « Papa, tu m’achètes des livres à dix francs ? » Pratique pour le bus. « Tiens, tu devrais prendre cela papa. » C’est parti pour n’en plus finir et soudain nous prenons conscience que nous avons disparu. Résultat: 1448,75  francs de livres.

Sur une chemise blanche

Homme mai 1996 p6Pouvait-on l’imaginer porter autre chose au moment où il nous a ouvert la porte. Impossible. Au fond, nous étions venus aussi pour cela. II y avait comme une perversion à vouloir nous assurer de la bonne conformité au mythe, de la logique des choses, des images, de la cohérence des clichés, de l’existence bien réelle de ce prolongement du corps et de l’esprit. La chemise était bel et bien blanche, spécialement taillée chez Lanvin par Dominique Morlotti, et Bernard-Henri Lévy nous fit même la surprise d’en changer. Ce fut le comble, l’apothéose, le rodéo des regards à la seconde où il réapparut devant nous, un court instant torse nu, enfilant une nouvelle déclinaison d’un même modèle. S’agissait-il encore d’un vêtement, d’un simple morceau de tissu ? Pas une photo de lui sans qu’elle n’apparaisse, là, sur lui, en presque parasite et le servant magnifiquement à la fois. « Oui », cent fois « oui », il les aime, les porte, en possède des quantités, mais pas seulement. «Je n’ai pas porté que des chemises blanches au cours de ma vie. Il n’a jamais été question de calcul de ma part dans le choix de mes vêtements. Je m’y sens bien, un point c’est tout. J’aime la mode. De là à dire qu’il s’agit là d’un art majeur, je n’y consens pas. Saint Laurent n’est pas Proust. » Il ne fut donc pas question de glisser vers une psychanalyse de la matière, encore moins vers un traité de la chemise, fut-elle blanche. « Un homme n’est jamais fait d’une seule pièce », s’empressait d’ajouter Bernard-Henri Lévy Le temps passait. Le débat fut clos définitivement.

15h45. Le Flore forcément.

Regards soutenus du père à la fille et de la fille au père. Justine Lévy croise une amie et s’échappe vers une autre table.

Homme mai 1996 p7– Pourriez-vous refuser un film pour rester auprès de votre fille ? Un « non » en signe de tête. « Pour un écrivain, l’œuvre commande. On peut malgré tout être un bon père. Aujourd’hui, elle est grande. Je n’ai pas encore l’habitude. Je l’écoute beaucoup. C’est l’une des personnes que j’écoute le plus. »
– Beaucoup ont pensé que vous aviez écrit le livre de votre fille?
– Qui?
– Tout le monde…
– « Personne ne peut penser une chose pareille. C’est faux. C’est elle et c’est plutôt réussi. »
(…)
« La France est un pays bizarre, avec à la fois une fascination et une haine des intellectuels. Les deux mouvements ont toujours été simultanés. Dans les grands débordements du XXe siècle, l’anti-intellectualisme occupe une place de choix. Comme une sorte de pré-fascisme.»

Regret

De ne pas avoir conduit la liste Sarajevo jusqu’au bout lors des élections européennes de 1994. Un rendez-vous manqué…

A propos des femmes

Homme mai 1996 p8Café de Flore (suite et fin). Deux femmes rougissantes dans leur tasse de thé à la table voisine, un défilé de belles courbes, des chevelures éparpillées dans le décor. La question qui débarque sans s’annoncer. Et les femmes?
«J’aime les femmes, mais j’aime une femme. Les femmes forment un spectacle dont je ne me lasse pas. Je ne cherche pas à séduire systématiquement. Ce n’est pas une préoccupation dominante. Il m’arrive encore de le faire. Comme cela, sans chercher à déboucher sur un après. Les vrais séducteurs le font toujours à leur insu. J’ai collectionné les femmes. C’est fini! Les femmes fatales sont toujours des impostures. »

Par Christian Moguérou (mai 1996)


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