Bernard-Henri Lévy aux sources de l'engagement (Interview de Laurent David Samama et Paule-Henriette Lévy, l'Arche, Février/Mars /Avril 2012)

COUVERTURE L ARCHEBernard-Henri Lévy, depuis votre première apparition télévisée chez Bernard Pivot, en 1977, vous n’avez eu de cesse de vous engager, allant sur le terrain, écrivant sans relâche, déclamant, protestant. Dès lors, cette première question : faites-vous de la philosophie comme d’autres font la guerre ?
J’ai dit cela, oui. Et c’est, d’ailleurs, le nom du site internet que consacre à mon travail, depuis quinze ans, Hofstra University, l’Université de Long Island, aux USA. J’entends la chose, quand je parle ainsi, en deux sens. D’abord, je m’intéresse aux guerres, je fais de la philosophie sur les guerres, je pense que les guerres peuvent et doivent être, elles aussi, un objet de philosophie – c’est la première chose. Et puis je l’entends métaphoriquement : je ne crois pas à une philosophie tiède, à une philosophie du juste milieu, à une philosophie qui, entre deux maux, s’emploierait à choisir le moindre et, en ce sens, je fais une philosophie qui est, à sa manière, une guerre – je fais une philosophie qui est, à sa manière, métaphoriquement donc, un sport de combat…

Derrière cela, les deux figures mythiques de Sartre et de Malraux, guides et inspirations…
C’est vrai. Pour des raisons différentes, mais c’est vrai. J’aime, chez Malraux, l’homme d’action et j’ai d’ailleurs commencé ma vie en répondant à un appel à l’action qu’il avait lancé à propos du Bangladesh : c’était un appel à la constitution d’une brigade internationale sur le modèle des brigades espagnoles de 1936 et j’avais répondu présent. Quant à Sartre, j’ai toujours été ébloui, malgré ses erreurs politiques, parfois ses bévues, sa complaisance pour le soviétisme, le castrisme, etc., par son côté grand vivant… J’ajoute que ce sont deux écrivains français qui – et c’est assez rare pour être noté – ont toujours eu une relation intime, bienveillante, de connaissance fraternelle et sans équivoque, avec Israël.

Après la Bosnie, le Rwanda, le Darfour, il y eut, très récemment, votre action en Libye et, comme fil rouge, toujours, une certaine idée du Tikkoun Olam (réparation du monde)
Exact. Non plus révolutionner le monde. Mais le réparer. Juste le réparer. Mais le réparer avec ardeur, vigueur, détermination. C’est ce que je crois. C’est ce que j’ai presque toujours cru, y compris dans ma période ultra-gauche, à la fin des années soixante. Et je l’ai cru dans le droit fil d’un autre de mes maîtres, au moins aussi important que ceux que vous venez de citer : Haïm de Volozine, l’auteur de « L’Âme de la vie »… C’est exactement son message : le monde peut s’effondrer, s’écrouler, se décréer – sauf si nous, les hommes, nous employons à le réparer.

Justement, s’engage-t-on à réparer le monde parce que l’on est (naît) juif?
Dans mon cas, oui. Il y a d’autres voies d’accès à cela, naturellement. Chacun arrive à cet idéal de réparation à partir de sa mémoire propre, de son itinéraire singulier, de ses valeurs personnelles. Pour moi, le fait d’être juif, et d’avoir réfléchi sur le judaïsme, fut évidemment un élément central.

C’est ce que vous avez dit aux assises nationales du CRIF et cela a été assez mal pris…
Mal pris où ? Et par qui ? Par des groupuscules antisémites. Ou par des sites islamistes, ce qui revient au même. Je m’en fiche. Ce que j’ai dit était extrêmement clair et, pour moi, très important. Ce que j’ai fait en Libye je l’ai fait pour les Libyens, d’abord. Je l’ai fait pour les futurs massacrés de Benghazi que nous promettait Kadhafi. Je l’ai fait pour les enfants de Benghazi et de Misrata. Je l’ai fait pour la cause universelle des droits de l’homme. Mais je ne l’aurais pas fait, ou pas fait de la même façon, si je n’avais pas eu, au fond de moi, une éthique qui est une éthique juive et qui me commande, en particulier, de me sou­cier de mon prochain, même et surtout quand il peut me sembler lointain. Les grands commandements de mon univer­salisme, de mon humanisme universaliste, c’est, entre autres, de ma culture juive que je les tire.

Dans cette intervention, vous par­liez aussi d’Israël.
Oui. Je disais que, pendant ces mois de ferveur, pendant ces mois passés entre les fronts de Libye et les chancelleries occidentales, pendant cette période où j’ai déployé tant d’énergie pour venir au secours d’un peuple arabe promis au L'arche 2carnage, j’ai eu en tête, aussi, cette question lancinante, à la lettre empoi­sonnante, qu’est, depuis des décennies, la question des rapports entre Israël et Ismaël, entre le sionisme et le monde arabe. Qu’un ami d’Israël prenne fait et cause pour une révolution arabe ne me semblait pas un mauvais message à envoyer de la part d’un homme épris de paix comme je le suis. Et je dois vous avouer que, quand Benyamin Nétanya­hou, à la suite de la rencontre que nous avons eue en mai 2011, a rendu public un communiqué où il se réjouissait, lui aussi, de cette insurrection populaire en Libye et où il appelait de ses vœux la chute de Kadhafi, j’ai été content : c’était un pas dans le bon sens ; c’était un bon pas dans la bonne direction de la bonne réconciliation métahistorique entre ces deux mondes que tendent parfois à être Israël et le monde arabe.

Finalement, cette libération de la Libye est-elle une victoire de Nico­las Sarkozy ou de Bernard-Henri Lévy ?
C’est la victoire du peuple libyen. C’est la victoire d’une communauté interna­tionale qui va, depuis que je suis né, de déshonneur en déshonneur. Et puis c’est, enfin, bien sûr, une victoire de la France, donc de Nicolas Sarkozy, qui s’est, en la circonstance, bien conduit. Y avoir contribué, avoir apporté ma pierre à cette victoire, j’en suis fier et heureux.

Comment se peut-il que Bernard- Henri Lévy, l’homme de gauche, ait pu convaincre Nicolas Sarkozy d’intervenir en Libye, alors qu’il avait échoué à obtenir le soutien de François Mitterrand, chef de file des socialistes, à l’époque de la Bosnie ?
D’abord parce que les hommes sont plus complexes qu’il n’y paraît et qu’il est toujours très périlleux de les réduire à leur caricature : on pouvait admirer Mit­terrand, le trouver lettré, grande allure, etc. – le fait est qu’il s’est mal conduit en Bosnie. On peut penser ce que l’on veut de Sarkozy, le réprouver, voter contre lui, tout ce que vous voudrez – le fait est qu’il est le premier chef d’État au monde à avoir donné corps à cette idée pour laquelle nous sommes un certain nombre à plaider depuis trente ans et qui est l’idée du devoir d’ingérence. C’est comme ça. Les sectaires, les manichéens n’y pourront rien : Nicolas Sarkozy a fait cela – et, de cela, il doit être loué.

Fallait-il lyncher Kadhafi ?
Ça, c’est autre chose. Bien sûr que non.

De même qu’il ne fallait pas guillotiner Louis XVI, ni laisser faire les carnages en Vendée, ni accepter les massacres de septembre, Vous me parliez de Sartre tout à l’heure. C’est ce qu’il appelle le groupe en fusion. Et il savait bien, Sartre, que le groupe en fusion déchaîné ce n’est pas toujours joli-joli. Dans la dernière période de sa vie, sa période « juive », la période de son ultime dialo­gue avec mon homonyme et ami, Benny Lévy, il va même jusqu’à dire qu’entre le groupe en fusion et le groupe pogromiste il n’y a souvent qu’un pas. Ces images de Kadhafi mort m’ont boule­versé. Elles me hantent encore. Elles sont atroces.

Et l’instauration de la charia ?
Il n’y a pas eu d’« instauration » de la charia en Libye. Il y a eu un discours d’un président de transition, se prépa­rant à quitter la scène et disant que, le moment venu, il souhaitait que la Libye se dote de lois conformes à la charia. Ce n’est pas tout à fait la même chose.

N’empêche. Ce discours a été pro­noncé. Et d’aucuns vous ont taxé de « naïf ayant contribué à com­battre un mal, Kadhafi, pour en installer un autre, l’islamisme ». Que répondez-vous à cela ?
Je réponds que voir remplacer Kadhafi par l’islamisme serait en effet une catas­trophe. Mais que nous n’en sommes pas là. D’abord parce que le peuple libyen s’est réveillé, qu’il a pris goût à la liberté et qu’il ne se laissera pas remettre au pas si facilement. Ensuite parce que l’islamisme se nourrit de l’idée d’une haine inexpiable, d’un clash entre les civilisations occidentale et arabe. Or c’est cette idée, justement, que la guerre a commencé de pulvériser.

L'ARCHE 3Comment cela ?
En donnant le spectacle inverse. Celui d’un Occident venant au secours d’un peuple arabe martyrisé. Il y a des isla­mistes, bien sûr, en Libye. Moins qu’en Égypte ou même en Tunisie. Mais enfin il y en a. Sauf qu’il existe une très grande différence entre ces situations. Ceux-là, les Libyens, ont vu des aviateurs français et anglais, des Européens en général et, dans mon cas, un intellectuel français juif, ami inconditionnel d’Israël, venir à leur secours et les aider à se débarrasser d’une tyrannie atroce. Cela change tout. Cela change leur vision des choses et leur perception du monde. Cela dérègle tous leurs radars, leurs automatismes de pensée, les clichés dont ils se nour­rissaient. C’est mon sentiment. Ou, si vous préférez, mon pari. Si je me suis trompé ? Eh bien au moins aurai-je essayé. J’aurai essayé sans certitude. Et même sans illusion. Et, en tout cas, sans naïveté. Mais je l’aurai fait. C’est ainsi que doit se conduire un homme de bonne volonté. C’est-à-dire quelqu’un qui imagine le pire, bien sûr, mais qui refuse de s’y résoudre.

On voit des poussées de fièvre anti­-israéliennes…
Oui. Et antisémites. Mais vous croyez quoi ? Que cette fièvre n’existait pas avant ? Allons donc ! Elle était là. Elle était parfois contenue par la dictature. Mais la plupart du temps elle n’était même pas contenue puisque la dicta­ture s’en servait au contraire, elle l’instrumentalisait, elle l’utilisait comme un dérivatif à toutes les colères, misères, frustrations, de son peuple. Et je vous signale, à cet égard, que Kadhafi a été, pour cette raison, et jusqu’à l’affaire de la flottille de Gaza comprise (il a tout de même été l’artisan d’un second projet de flottille censé venger la première), l’un des pires, des plus constants, des plus actifs et des plus acharnés adver­saires d’Israël. Face à ça, je dirai que la haine des juifs et d’Israël existe tou­jours. Elle ne s’est pas volatilisée dans la nuit. Mais les événements ont fait comprendre au moins une chose aux Libyens. Israël et les juifs ne sont ni leurs seuls ni même leurs principaux ennemis. Peut-être ne le sont-ils, même, pas du tout. Quand on a eu en face de soi les avions de chasse d’un tyran, sa soldatesque, ses mercenaires, on ne peut pas continuer d’ânonner la leçon dont le tyran en question vous avait bourré le crâne – à savoir : « Tous nos maux viennent des juifs, tous les péchés du monde sont les péchés l’Israël ».

C’est un progrès ?
D’une certaine façon. C’est un début de révolution dans les têtes. Et vous savez : pour quelqu’un qui, comme moi, et comme je vous l’ai dit, croit à la « Réparation », pour quelqu’un qui croit que le monde s’améliore peu à peu et pour quelqu’un qui, en particulier, ne pense pas que l’antisémitisme sera éradiqué d’un seul coup, par miracle, du jour au lendemain, tous les « mieux », tous les petits « progrès » sont bons à prendre.

La Syrie… La résistance populaire s’y organise mais Bachar Al-Assad tient bon. Qu’y faire ? Intervenir comme en Libye ? Activer d’autres leviers diplomatiques ?
Je crois, comme Ehoud Barak, qu’Assad ne tiendra plus très longtemps. Trop de crimes. Et trop isolé, désormais.

Venons-en au conflit israélo-palestinien. L’État hébreu doit-il encore faire des efforts pour relancer le processus de paix ?
Les deux parties doivent faire des efforts. La partie israélienne a des torts, bien sûr. Et je ne me fais pas faute de le dire, en face – quand j’ai la chance d’être en face d’eux – aux dirigeants israéliens. Mais que dire d’une partie palestinienne dont une moitié, le Hamas, en est toujours à tenir les propos que son chef tenait encore récemment à Tunis ?

Selon vous, la relève politique est- elle assurée en Israël ? Tsipi Livni, Shelly Yachimovich ont-elles les épaules pour gouverner un pays en état de guerre permanent, tra­versé par une multitude de cou­rants politiques et sociaux ?
L’heure n’est pas à la relève, mais à l’urgence. Je vous disais tout à l’heure, à propos de Sarkozy, que les hommes en général, et les hommes d’État en particulier, sont plus complexes, plus imprévisibles, qu’on ne le croit. Eh bien pourquoi n’en irait-il pas de même de Nétanyahou et de Barak ? Pourquoi ne pas rêver que cette génération-ci, pas la suivante, celle-ci, surprenne enfin le monde par une initiative qui bou­leverse les règles du jeu, renverse la table, prenne l’initiative et mette Israël en règle avec ces principes d’équité et de paix qui sont les principes fon­dateurs du sionisme et qui sont trop souvent oubliés ?

Vous vous rendez régulièrement en Israël depuis plusieurs dizaines d’années et avez vu défiler les chefs d’État et premiers ministres. Quelle (s) rencontre (s) reste (nt) dans votre mémoire ?L'arche 6
Il y en a eu trop pour que je puisse vous en citer une. Le fait est que, depuis 1967, je me suis rendu en Israël lors de chacune des guerres que le pays a eu à livrer. J’ai tenu, en 2009, alors que les journalistes n’y étaient pas encore autorisés, à accompagner une unité d’élite à Gaza. J’ai fait de même, en 2006, au Liban. Par parenthèse, je ne suis pas entré à Gaza, comme disent les crétins, « dans la tourelle d’un char ». Mais j’ai fait ce que font tous les repor­ters du monde : j’ai fait en sorte d’être « embedded » dans une unité pour, le temps d’une nuit, me faire une toute petite idée, mais avec mes propres yeux, de ce qui se passait sur le champ de bataille. Bref, les rencontres qui res­tent dans ma mémoire ce ne sont pas tellement mes rencontres avec les pre­miers ministres (de Begin et Shamir à Golda Me’ir et Rabin, je les ai presque tous connus) mais des rencontres avec ces simples citoyens, ces citoyens en armes, que j’ai vus, depuis quarante ans, en tant de circonstances, faire la guerre sans l’aimer.

L’Iran, dont on parle moins au­jourd’hui, reste néanmoins l’un de vos centres d’intérêt majeurs. Les lecteurs de «l’Arche» sont attentifs aux dérapages du président Ahmadinejad, lui-même convaincu de la nécessité de « rayer Israël de la carte ». Croyez-vous au scénario de frappes aériennes israéliennes sur le sol iranien ?
Oui. Même si je sais que les dirigeants israéliens sont les premiers à redouter ce scénario qu’ils savent périlleux et incertain. La vérité est que tout devrait être tenté pour ne pas en arriver à la guerre. Tout ? Un vrai accord internatio­nal sur les sanctions. Un soutien réel à une société civile qui ne veut plus de ce régime et qui est au bord de l’insurrec­tion. Et, peut-être, un appel aux cadres du régime – à ceux qui, à tout le moins, n’ont pas de sang sur les mains : « Atten­tion : reprenez-vous ; d’une manière ou d’une autre, que ce soit du fait de votre peuple ou du fait de la commu­nauté internationale, votre système est condamné ; il vous reste peu, très peu de temps, pour ne pas finir comme Mou­barak, Ben Ali ou Kadhafi ».

Et cela pourrait marcher ?
Je ne sais pas. Mais, là aussi, tout doit être tenté. Tout. La guerre n’étant, comme toujours, qu’une toute dernière extrémité.

Vous êtes à l’origine de plusieurs concepts ayant servi de cadre à la pensée française de ces dernières décennies. Parmi ceux-ci, « l’idéo­logie française ». Justement, en France, en 2012, qu’y a-t-il de pétainiste ?
Le Pen. Je veux dire Marine Le Pen. Aussi redoutable que l’était son père. •


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