Après le drame de Villeurbanne (Le Point, le 7 juin 2012)

BLOC NOTESLe ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, a trouvé les mots qu’il fallait.

Les autorités républicaines, qu’elles soient nationales ou régionales, ont eu la réaction que l’on attendait.

Et d’un bord à l’autre, ou presque, du spectre politique, la réprobation est unanime.

Reste que cette affaire (trois jeunes juifs agressés, à coups de barres de fer et de marteau, samedi dernier, à Villeurbanne) est éminemment préoccupante.

Le seul fait qu’elle soit possible, le fait qu’il y ait des quartiers, en France, où trois adolescents ne puissent, s’ils portent une kipa, déambuler sans risquer d’être rossés, est proprement tragique.

Et quand on lit, de surcroît, que ce n’est pas la première fois, quand on apprend qu’il y a eu, dans le même quartier, il y a plusieurs mois, un incident du même genre mais que la presse n’en a pas parlé, quand le Bureau national de vigilance contre l’antisémitisme nous dit que les agressions de cette sorte se sont multipliées depuis les tueries de Toulouse et de Montauban mais que le système s’y accoutume, que c’est tout juste, parfois, s’il prend la peine de les enregistrer et qu’elles finiraient presque, dès lors qu’elles ne sont pas mortelles, par se fondre dans le paysage et paraître insignifiantes, on ne peut pas ne pas songer : « il y a quelque chose de pourri, décidément, dans la République de France – il y a, dans cette accoutumance même, dans cette banalisation, dans cette métastase lente mais sûre du poison antisémite, quelque chose de fétide qu’il ne faut pas laisser passer… »

Je sais que l’on ne sait rien, à l’heure où j’écris ces lignes, de l’identité des membres de ce nouveau gang des barbares.

Et je sais combien il est périlleux, en pareille circonstance, de se livrer au jeu des supputations, incriminations et autres causalités diaboliques.

N’empêche.

Est-ce un hasard, vraiment, si cette agression survient au lendemain d’une campagne où l’on a vu une candidate, madame Le Pen, faire systématiquement huer, dans ses meetings, des noms à consonance juive ?

Est-ce coïncidence pure des calendriers si l’on apprend, la même semaine, grâce à un collectif d’associations antiracistes qui en ont saisi la justice, que la France est l’un des rares pays où, quand on tape un nom propre sur les moteurs de recherche du Web, l’une des premières « saisies semi-automatiques » prétendument « suggérées » par l’algorithme (mais prescrites, en réalité, par la somme des « recherches » des « utilisateurs » précédents) est l’association de ce nom avec le nom « juif »?

Et que dire, enfin, de cette étrange obsession d’Israël qui tend, depuis quelques années, à devenir l’alpha et l’oméga, la pièce maîtresse, la poutre, d’une construction idéologique, à la fois délirante et monstrueusement efficace, à l’intérieur de laquelle « les » juifs font à nouveau figure d’accusés : un Israël abstrait ; un Israël imaginaire ; un Israël diabolisé, pour ne pas dire nazifié, et servant, par association d’idées, à diaboliser et nazifier les juifs en général – un Israël dont la fonction est, en un mot, de fournir à la vieille machinerie antisémite un carburant nouveau ?

Car le cœur du problème est là.

Il est chez tous ces gens qui, musulmans ou non, s’imaginent venger les « victimes d’Israël » quand ils s’en prennent à un porteur de kipa.

Il est chez ces prétendus « partisans des Palestiniens » qui se moquent comme d’une guigne du sort des Cisjordaniens ou des Gazaouis quand ce sont les « frères » arabes qui les tiennent en sujétion ou les massacrent – et les regardent comme le sel de la terre, tout à coup, quand ils affrontent Israël et qu’Israël, en retour, les combat.

Il est dans ce deux poids et deux mesures qui voit les mêmes « amis du genre humain » ne pas verser une larme sur le sort des enfants massacrés de Houla, en Syrie, ne rien trouver à redire à la sauvagerie de Bachar el-Assad pilonnant ses villes à l’arme lourde, voire regretter que l’on ait mis hors d’état de nuire un dictateur qui, comme Mouammar Ka-dhafi, avait sur la conscience la mort de dizaines de milliers d’Arabes innocents – et, quand c’est Israël qui frappe (c’est-à-dire, pour être précis, quand c’est Israël qui se défend et, de manière plus ou moins proportionnée, donc plus ou moins critiquable, riposte à des tirs le visant), estimer que les morts qui s’ensuivent sont autant de crimes contre l’humanité dont le sang doit retomber sur la tête de tous les juifs du monde.

Israël serait un Etat fondamentalement illégitime… La politique de ses dirigeants serait, par voie de conséquence, essentiellement criminelle… Et ses amis et alliés seraient, par voie de conséquence encore, les complices de ce crime de principe… Telle est, plus que jamais, la formule de l’antisémitisme qui vient. Tel est le théorème qui vaut permis de tuer ou, en l’occurrence, de cogner aux yeux des descendants des casseurs nazis des années 30 dont l’argumentaire était devenu inaudible. Tel est le moderne bréviaire de la haine qui, ayant transformé les juifs en autant d’assassins en puissance, fait qu’il devient à nouveau possible de les réprouver et de les frapper.

Dénoncer ce bréviaire, le déconstruire, montrer que ses protocoles ne sont pas moins redioutables que ceux des âges anciens, c’est l’urgence à laquelle nous convoque le drame de Villeurbanne ; et c’est la raison pour laquelle il serait fou d’en sous-estimer la portée et le sens.

Bernard-Henri Lévy


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8 commentaires

  • Pedro dit :

    Félicitation monsieur Lévy ! Peu de penseurs parviennent ainsi à débusquer l’antisémitisme dans ses aspects les plus sournois et pernicieux… J’ai néanmoins une question : pourquoi ne pas franchir le rubicond, et vous engager sûrement en politique ? Vous devriez suggérer à François Hollande un ministère ou un secrétariat d’Etat dédié à la lutte contre l’antisémitisme. Voilà un rôle qui conviendrait à votre aura et à votre grand talent ! Bien à vous.

  • TOUBOUL dit :

    Doit-on se fatiguer à trouver de nouvelles raisons à ces actes antisémites, à l’antisémitisme même. De tous les temps et dans tous les continents on s’attaque aux juifs. Israël n’est qu’une excuse, peut-être qu’au contraire le fait de diaboliser Israël protège les juifs du monde entier actuellement.

  • do dit :

    le déconstruire. c’est ça.
    mais qui relayera?
    pourquoi les médias ne se mobilisent-ils pas pour ça,
    au lieu de trucs tellement moins essentiels?

  • BENSEMOUN dit :

    Claire, efficace, convaincant, mais uniquement pour les juifs, malheureusement les antisémites continuent leurs exactions ! on doit légiférer afin que les coupables (si ils sont arrêtés) subissent des peines très lourdes ! ainsi on protègera les juifs et la république !

  • Larmonier dit :

    Lisant actuellement Etty Ellisum, je me demande ce qu’elle en aurait pensé. Carl Larmonier.

  • Jacques Sibony dit :

    Je souscrit à tout ce qui est dit dans cet article, je n’ai pas une virgule à y changer… Mais ça ne m’empêchera pas de dénoncer la politique du gouvernement d’Israël, politique soutenue par une bonne partie partie des israéliens et une bonne partie des juifs de par le monde. Je dis cela d’autant plus volontiers que je suis juif moi-même.

  • Carl Larmonier dit :

    Bonjour Pedro, debusquer je n’aime pas ce terme. cela fait traque. le verbe  » annuler » serait mieux à mes oreilles.et quand on annule c’est définitif. Traque, on sait quand cela commence, on ne sait jamais quand cela se termine. Comment cela se termine. et ou cela se termine. Carl Larmonier

  • Carl Larmonier dit :

    Qui a vu la minute de silence en France pour les victimes ? C’est moi, ou je suis déjà atteint d’Alzheimer à 34 ans. Carl Larmonier.

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