« Rwanda : il faut briser le silence ! », une tribune collective publiée en France et en Belgique (Le Monde et Le Soir, le 5 avril 2016)

silence rwanda

Une tribune collective publiée dans le journal Le Monde, à la veille des commémorations du génocide contre les Tutsi au Rwanda, signée, notamment, par Bernard-Henri Lévy.

Pour connaître l’intégralité des nombreux signataires de cette tribune : cliquez ici

« Malgré quelques avancées, dont l’ouverture prochaine d’un deuxième procès – en vingt-deux ans ! – contre deux génocidaires vivant en France, l’inauguration de lieux de mémoire (un à Paris), c’est le silence qui continue de prédominer au plus haut niveau de l’Etat sur les responsabilités de certains Français dans le génocide contre les Tutsi au Rwanda, qui a fait plus de 800 000 victimes entre avril et juillet 1994.

Le 7 avril 2015, la présidence de la République annonça la déclassification des archives relatives à l’engagement de la France au Rwanda entre 1990 et 1995 de l’Elysée, du ministère des affaires étrangères, du ministère de la défense et de l’Assemblée nationale. Un an après, aucune archive du ministère des affaires étrangères, ni du ministère de la défense ni de l’Assemblée nationale n’a été déclassifiée.

Seuls quelques documents, épars, minutieusement sélectionnés et ne contenant aucune information sur les responsabilités relatives au génocide, ont été déclassifiés par l’Elysée.

Il y a quelques semaines, quarante-trois parlementaires français, de tous bords politiques, de l’Assemblée nationale comme du Sénat, parmi lesquels les chefs d’importants partis, d’anciens ministres, la présidente de la commission des affaires européennes de l’Assemblée nationale et la vice-présidente de la commission des affaires étrangères du Sénat, soutenus par quarante-trois parlementaires européens venus de dix-sept pays, se sont adressés au ministre des affaires étrangères, Jean-Marc Ayrault, pour solliciter un rendez-vous et lui demander la constitution d’une délégation ministérielle afin de participer, le 7 avril à Kigali, aux commémorations du génocide contre les Tutsi.

M. Ayrault a refusé de rencontrer ces parlementaires. L’exécutif a rejeté leur proposition, refusant même de prendre langue avec les autorités rwandaises à ce propos. Depuis que le Mouvement antiraciste européen (EGAM) a lancé l’initiative « Génocide contre les Tutsi : la vérité, maintenant ! » dans laquelle s’est engagée la jeunesse associative, politique et syndicale de France, d’Europe et du Rwanda, le ministère des affaires étrangères a purement et simplement supprimé la subvention qu’il lui attribuait annuellement pour ses actions en France et ailleurs en Europe – le secrétariat d’Etat aux affaires européennes poursuivant quant à lui son soutien.

Ainsi, comment ne pas comprendre que l’appareil d’Etat est instrumentalisé afin d’intimer le silence sur le génocide contre les Tutsi au Rwanda et qu’un coup est porté à l’ensemble de la lutte contre le racisme, l’antisémitisme, les discriminations raciales et le négationnisme sur tout le continent, au moment même où cette lutte est plus nécessaire que jamais ? Pourquoi tant de violence ? Pourquoi tant de silence ? Cela suffit.

A agir comme ils le font, les plus hauts dirigeants français d’aujourd’hui endossent de funestes responsabilités qui ne sont pourtant pas les leurs, mais celles de certains de leurs prédécesseurs des années 1990. Ils perpétuent ce silence qui démultiplie la souffrance des rescapés, qui porte atteinte au fonctionnement démocratique des institutions, qui fait transmission des idéologies qui ont conduit au massacre et empêche la justice de faire son travail. C’est pourquoi il faut briser ce silence.

Concrètement, cela signifie :

Pour le président de la République, par exemple à l’occasion de la journée de commémoration du génocide du 7 avril, énoncer un discours de vérité qui dise les lourdes responsabilités de certains, alors placés au plus haut niveau de l’appareil d’Etat dans leur collaboration avec le régime génocidaire avant, pendant et après le génocide contre les Tutsi au Rwanda en 1994.

Ce discours de vérité doit être accompagné d’actes symboliques forts, comme la constitution de la délégation ministérielle pour les commémorations au Rwanda demandée par les parlementaires.

La déclassification de toutes les archives, sans exception, relatives à l’engagement de la France au Rwanda entre 1990 et 1995, notamment toutes celles concernant l’opération « Turquoise », clé du soutien apporté au régime génocidaire.

Cela permettra à la justice de pouvoir faire son travail, en particulier de se pencher enfin sur les cas d’anciens hauts responsables, dont certains continuent d’être influents dans la vie politique française. Cela permettra également aux journalistes et aux historiens d’approfondir la connaissance de l’événement.

Pour le ministère des affaires étrangères, cesser d’entraver, par les moyens cités plus haut, l’action de la société civile engagée pour l’énonciation de la vérité sur le génocide contre les Tutsi au Rwanda en 1994. Cela contribuera à mettre un terme à l’instrumentalisation de l’appareil d’Etat au bénéfice de l’impunité de quelques-uns.

Ce sont là des actes simples, évidents dans une démocratie, mais qui, compte tenu du silence qui prédomine depuis plus de vingt ans au plus haut niveau de l’Etat, sont d’une impérieuse nécessité. Ce serait cela, l’honneur de la France. »

Benjamin Abtan, président du Mouvement antiraciste européen (EGAM) ; Bernard Kouchner, ancien ministre des affaires étrangères, fondateur de Médecins sans frontières et de Médecins du monde (France) ; Bernard-Henri Lévy, écrivain et philosophe (France) ; Dominique Sopo, président de SOS Racisme (France) ; Marcel Kabanda, président d’Ibuka-France ; Richard Prasquier, vice-président de la Fondation pour la mémoire de la Shoah (France) ; Marie Darrieussecq, écrivaine (France) ; Guillaume Ancel, ancien lieutenant-colonel, engagé dans l’opération « Turquoise » (France) ; Kim Campbell, ancienne première ministre du Canada, présidente du World Movement for Democracy (Canada) ; C215, Street Artiste (France), Ara Toranian, coprésident du Conseil de coordination des organisations arméniennes de France (CCAF), rédacteur en chef des Nouvelles d’Arménie (France),  Nadia Gortzounian, présidente de l’Union générale des arméniens de bienfaisance-Europe (Europe) ; Advija Ibrahimovic, porte-parole des Femmes de Srebrenica ; Patrick de Saint-Exupéry, journaliste et écrivain (France) ;  Mohamed Sifaoui, journaliste, réalisateur ; Sacha Reingewirtz, président de l’Union des étudiants juifs de France (France) ;  Jean de Dieu Mirindi, président de l’Association des élèves et étudiants rescapés du génocide (AERG) (Rwanda) ; Charles Habonima, président du Groupe des anciens élèves et étudiants rescapés du génocide (GAERG) (Rwanda) ; Louis Michel, ancien ministre des affaires étrangères, député européen, groupe Alliance des démocrates et des libéraux pour l’Europe (Belgique) ; Zineb El Rhazoui, journaliste (France) ; Adam Michnik, ancien dirigeant de Solidarnosc, fondateur et rédacteur en chef de Gazeta Wyborcza (Pologne) ; Sonia Rolland, comédienne, réalisatrice (France) ; Danis Tanovic, cinéaste (Bosnie-Herzégovine) ; Yves Ternon, historien (France) ; Elie Chouraqui, cinéaste (France) ; Jovan Divjak, ancien général commandant le premier corps d’armée de l’armée de la République de Bosnie et d’Herzégovine, défenseur de Sarajevo assiégée, directeur exécutif d’Education Builds Bosnia and Herzegovina (Bosnie et Herzégovine) ; Gaël Faye, auteur, compositeur, interprète, slameur (France) ; Alain Gauthier, président du Collectif des parties civiles pour le Rwanda (France) ; Scholastique Mukasonga, écrivaine (Rwanda) ; Pap Ndiaye, professeur des universités, directeur du département d’histoire Sciences Po (France)….Pour connaître l’intégralité des signataires de cette tribune : cliquez ici

http://abonnes.lemonde.fr/afrique/article/2016/04/05/rwanda-il-faut-maintenant-briser-le-silence_4895755_3212.html


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