Le bloc-notes de Bernard-Henri Lévy
Le 18 Décembre 2009, par Bernard-Henri Lévy, pour Le Point
24 heures dans la vie de Roman Polanski – Le Point 18/12/2009

Sur les moments passés avec Roman Polanski, la semaine dernière, dans son chalet, en Suisse, je n’ai évidemment, et par principe, rien à dire. Mais puisque la presse ne s’est pas privée de commenter ma visite et, même quand je ne parlais pas, de faire comme si je parlais quand même, je voudrais profiter de la circonstance pour faire deux ou trois mises au point.
1. Roman Polanski est libre, si l’on veut. Il est chez lui, entouré des siens, autorisé à voir ses amis ou ses défenseurs, et, donc, on peut dire, en effet, qu’il est libre. Mais je rappelle que rien n’est, pour autant, réglé quant aux procédures ubuesques qui ont été ressuscitées ou engagées contre lui. Je maintiens, même si cela a choqué et choque encore, que cette affaire de bracelet électronique – qu’il porte, d’ailleurs, à la cheville – est une humiliation doublée d’une infamie. Et, surtout, surtout, quelle est la liberté d’un homme qui ne peut mettre un pied sur le seuil de sa porte, le nez à sa fenêtre, qui ne peut entrouvrir un volet ou un rideau, qui ne peut vivre, avec ses enfants, que dans l’obscurité, parce qu’une escouade de photographes l’épient, guettent le moindre signe de vie, sont postés sur une butte ou derrière un fourré, d’où ils auront, pensent-ils, un meilleur angle de tir ? Prisonnier de ses geôliers et, maintenant, de la société du Spectacle. Harcelé par la meute comme peu de nos contemporains l’auront été. Il faut que cela cesse. Il faut que Roman Polanski, et le monde, se réveillent de ce cauchemar. Et il faut que la Suisse, déjà, comprenne, entende, se ressaisisse : un pays où un condamné à perpétuité est souvent libre au bout de quinze ans ne peut pas traquer un homme, puis l’enfermer, puis le persécuter, puis l’humilier, pour un détournement de mineur commis il y a trente-deux ans.
2. A propos de la Suisse, justement, situation plus contrastée que je ne l’imaginais depuis Paris ou New York. Et, sans entrer dans le détail, étrange ambivalence de ce pays qui a tendu ce piège à Polanski, abusé de sa confiance, trahi sa propre parole – mais qui, en même temps, six semaines et quelque plus tard, commence de se rendre compte, je crois, de l’absurdité de la situation. Roman Polanski reçoit, chaque jour, des paquets de lettres de soutien émanant de simples citoyens. Roman Polanski voit arriver, à chaque instant ou presque, de la part de ses voisins plus ou moins immédiats, mille témoignages concrets de solidarité, de compassion, de regrets, d’excuses. Roman Polanski, dans la presse de Genève et de Zurich, n’est plus tout à fait traité comme ce pestiféré, ce paria, ce gibier de chasse à l’homme, ce criminel contre l’humanité, qu’il était, dans les premiers jours, en Suisse comme aux Etats-Unis et en France – et nombreux sont les journalistes, les éditorialistes, les commentateurs, qui finissent par trouver étrange qu’un homme qui était chez lui dans leur pays, qui y passait tous ses hivers depuis des décennies, toutes les vacances scolaires ensuite, ait pu, du jour au lendemain, être traité comme un terroriste ou un bandit. Les juges suisses – qui vont avoir à se prononcer sur la validité de la demande d’extradition – entendront-ils ce que commence de murmurer l’Opinion ? L’Office fédéral de Berne – qui a fomenté, ce fameux et maudit 27 septembre, l’hallucinant traquenard – prendra-t-il conscience de l’erreur qu’il a commise, du déshonneur durable qu’il s’est attaché, de l’insulte qu’il a faite à sa propre tradition d’accueil et de refuge ? C’est toute la question. Ce serait la voie de la sagesse et de la raison. Mais, bizarrement, j’ai espoir. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai espoir.
3. Et puis, sur Roman Polanski lui-même, je tiens à dire au moins une chose. Une seule. Mais qui m’a tellement sidéré, impressionné, bouleversé, que je m’en voudrais de ne pas la faire partager. Roman Polanski, pendant ce temps, travaille. Roman Polanski passe ses jours, ses nuits, encore ses jours, encore ses nuits, à tenter de finir son film et, je crois, à le finir. Roman Polanski, aussi extraordinaire que cela soit, paraît moins soucieux de ce bal d’incubes, succubes, tarentules et autres vampires qui s’affairent autour de lui et tentent de le briser que de ces autres personnages qui peuplent son cerveau d’artiste et habiteront un film qui, comme on sait, s’appellera « Ghost » alors qu’ils sont pour lui, j’en jurerais, bien moins fantomatiques, bien plus vivants, que les spectres et les morts-vivants qui le harcèlent dans la vraie vie. Peut-on achever un film ainsi ? Etalonner ses couleurs à distance ? Couper une image, une demi-seconde de son, au téléphone ? Peut-on, sans y être, du fond de ce qui reste une prison, retravailler un ciel, recadrer un sourire ou un mouvement, récrire une émotion ? Peut-on matérialiser une œuvre par la pensée, l’imagination, l’Idée ? Oui, quand on est Polanski. Oui, quand on est cet intraitable, cet indomptable qu’est, aujourd’hui comme hier, Roman Polanski. Oui, quand on a traversé tous les cercles de l’enfer, qu’on est passé par toutes les sortes d’épreuves que le destin peut infliger à un homme – et qu’on est resté Roman Polanski. Ce film, s’il est le grand film que je pressens, ce sera la preuve par Polanski. Ce sera le théorème de Polanski. Ce sera – nouveaux « Mémoires dans un souterrain » – la leçon de courage, et de vérité, de Roman Polanski.
Publié également le 8 Janvier 2010
» Pourquoi il faut arrêter le débat sur l'identité nationale - par B.H. Lévy - Le Point du 7/01/2010
Voir l'article du 10 Décembre 2009
» Pour saluer Beate et Serge Klarsfeld - le Point du 10 décembre 2009


Le 20 avril 1981...
BHL invité au Petit Journal de Noël, de Yann Barthès, Canal +
Le temps peut-il exempter un homme, si doué et aimé soit-il, de la responsabilité de ses actes?
Commentaire par Naoufal — dimanche 27 décembre 2009 @ 16:39
La libération de Romain Polanski est un fait cruciale pour nous. Pour ceux qui répondent Non à l’aveuglement d’un juge américain, l’aveuglement d’un homme qui a perdu le lien à la vie et à ce que chacun a de plus précieux qui est la préservation de son intimité et de sa liberté.
Le juge américain se fait représenter par un bracelet électronique, il reçoit du bracelet sa mortification assurée car par cet acte il convoque l’Etre Suprême en Méchanceté Sadien ,la victime c’est lui et non pas Polanski.
Le metteur en scène montre qu’un juge peut rejeter la vie et le monde du symbole dans un acte infâme. Les idéaux ne sont pas toujours respectables et un juge peut se tromper.
Devant la perte de la raison éclairée, et le déchaînement de la haine raciale, nous pouvons comme l’artiste couper court à ce cauchemar des morts-vivants pour créer une autre réalité où la dignité et la liberté puissent coexister.
Les nouvelles que vous nous apportez de Romain Polanski ne peuvent que nous réjouir, car il tient fort à son désir d’éclaireur au milieu de cette civilisation en pleine décadence.
Nous sommes optimistes que l’esprit d’accueil et de bon sens des hommes de loi suisses puisent trouver une issue satisfaisante, une passerelle de bien dire, pour Romain Polanski, sa femme et ses enfants.
Je vous remercie de tenir fort aux cordes de cette libération ,dans laquelle nous vous accompagnons ,
Commentaire par Eugenia Varela Navarro — samedi 26 décembre 2009 @ 15:39
Bonjour,
Je voulais juste dire à M. Lévy qu’il y a toutes les chances que ses commentaires au sujet des fonctionnaires suisses vont probablement se retourner contre M. Polanski. Dire ou faire dire à M. Polanski que les fonctionnaires suisses n’étaient pas à l’aise vont certainement les inciter à montrer qui est le chef. Et vous savez comme moi que lorsque les fonctionnaires veulent jouer au chef….!
D’autre part, cette histoire me laisse un goût amer. En effet, c’est un peu dur de punir quelqu’un plus de trente ans après les faits. Mais est-ce que M. Lévy réagirait de même si la victime était sa fille ou la fille de proches ?
Meilleures salutations.
J-L. Ecuyer – 1822 Chernex-Montreux (Suisse)
Commentaire par ECUYER — lundi 21 décembre 2009 @ 16:58
Oui et encore oui à tout ce que vous écrivez sur Roman Polanski, ce dont je vous remercie, oui en plus aux circonstances atténuantes, et non à la haine entourant ses arrestations. Pourtant mon coeur de mère ne peut pas accepter qu’on force une enfant, jamais, impossible, je ne peux pas…
Commentaire par Cybèle — samedi 19 décembre 2009 @ 09:51
la Suisse a perdu la tête, j’ai honte moi aussi qu’un homme soit traité ainsi. J’ai honte des vendeurs d’images plantés devant chez lui, mais qu’on le laisse respirer. Toute sa vie a été jonchée d’épreuves douloureuses, rappelons nous l’assassinat de Sharon son épouse et de son fils et de tous ses amis. Polanski a prouvé qu’il était un citoyen français sans histoire depuis, alors que veut-on, quelle autre humiliation veut-on lui faire subir, oui celle d’arriver aux USA poings et pieds liés, mais nous rêvons, où sommes-nous ? J’espère qu’il s’évade dans sa tête, c’est un immense artiste, Madame Geimer demande encore l’abandon de cette affaire, je suis confuse devant l’insistance de la justice américaine, comme si elle n’avait rien d’autre à faire. Merci Monsieur Levy d’être allé le voir, il doit être riche à connaître.
Commentaire par francoise — vendredi 18 décembre 2009 @ 18:59