1978 : contre le fascisme argentin, dans la gueule du loup (par Maurice Szafran)

ARGENTINE SES COMBATS BHLCe fut une mobilisation ardente – et une polémique acérée qui partagea droite et gauche, responsables politiques et intellectuels et, cela va de soi, les principaux éditorialistes de la presse occidentale : fallait-il boycotter, en 1978, la coupe du Monde de football, la coupe du monde des généraux-dictateurs, la coupe du monde du chef de la junte, Jorge Videla, bref la coupe du monde d’Argentine ? Deux ans plus tôt, le 24 mars 1976, les trois commandants en chef des forces armées s’étaient emparés du pouvoir, chassant Isabel Peron et son gouvernement. Ils mirent aussitôt en place, aussitôt, d’un régime ultra-autoritaire, ultra-violent, disparitions et emprisonnements à la chaîne. Au total, 300 000 victimes. Videla et ses acolytes comptent – et ils ne le dissimulent même pas – sur la coupe du Monde, sur le foot et ses stars pour montrer une dictature à « visage humain ». Beaux buts et belles images.

En Europe, et en France tout particulièrement (les Bleus s’étaient enfin qualifiés pour le tournoi final, ce qui n’était plus arrivé depuis longtemps…), cette affaire argentine devint rapidement un véritable motif d’engagement, de rupture, de polémique. Boycotter l’Argentine des généraux-dictateurs : cela, en effet, ne manquait pas d’allure. Mais cet objectif-là, chacun le savait, était illusoire: rien ne résiste jamais, rien ne résiste vraiment au football, à ses enjeux économiques, à sa puissance et à son rayonnement universel. Rien, et même pas la lutte contre une dictature ; rien, et pas même la mobilisation en faveur des droits de l’homme les plus élémentaires ; rien, et pas davantage la mobilisation là-bas, devant le Palais présidentiel, cette fameuse Casa Rosada, de ces mères de la Place de Mai qui, inlassablement, exigent de la dictature et de Videla, des informations sur leurs enfants à tout jamais disparus.

Rien, et pourtant se battre.

En décembre1977, six mois avant ce Mundial qui provoque tant d’agitation et d’émotion, des intellectuels, dont Bernard-Henri Lévy, créent le Coba (Comité pour le boycott de l’organisation par l’Argentine de la coupe du Monde de football). Les signatures affluent, jusqu’à 150 000, en cette époque où la lutte anti-totalitaire autorise encore les regroupements, les alliances a priori inattendues ou, diront certains, contre-nature. Ainsi, Lévy obtient-il la signature du communiste Aragon (il vient d’ailleurs de jouer pour la télévision le rôle d’Aurélien, le célèbre personnage du romancier) et le ralliement à la même cause de l’écrivain-journaliste Jean-François Revel qui consacrera la dernière partie de sa vie à la dénonciation du… communisme. Les détracteurs du boycott (et du Coba) sont nombreux, puissants, déterminés, d’un bout à l’autre du spectre idéologique et culturel. Le communiste Guy Hermier dénonce les manœuvres du Coba, de Lévy et des autres : « Proposer le boycottage du Mundial relève de l’irresponsabilité ou de la manœuvre ». Le voilà aussitôt relayé par le très droitier politologue Patrick Wajsman en fait favorable à la junte argentine au prétexte que tout adversaire des soviétiques [c’est le cas de Videla] devient ipso facto un allié : « il faut fustiger ces intellectuels parisiens, tous ceux à gauche qui cherchent à réaliser une opération d’inspiration politicienne ».

Lévy est à l’évidence dans la ligne de mire.

Une autre stratégie, à conduire en parallèle avec cet Appel au boycott que l’on sait in fine vain, s’avère possible : profiter du football, des matchs, de la médiatisation pour se rendre en Argentine, témoigner, écrire et raconter dans des journaux. Utiliser le sport pour démonter un système dictatorial, contraindre quelques stars du football à prendre leur part dans ce combat aussi juste que légitime. C’est de cette mission dont je fus chargé, journaliste quasi-débutant, par le Matin de Paris, un quotidien de gauche créé quelques mois plus tôt. Quelques jours avant le départ, un ami m’apprit que Bernard-Henri Lévy serait l’envoyé spécial en Argentin du Nouvel Observateur, le grand hebdomadaire de la gauche française et d’un journal américain, New Republic, l’organe de la gauche à New York et à Washington, que nous embarquerions probablement dans le même avion.

Je ne connaissais pas Lévy et n’avais de préjugé ni favorable ni défavorable à son endroit. J’avais lu La Barbarie à visage humain, et le livre m’avait semblé un moment important dans la réflexion anti-totalitaire. Je conviens volontiers, trente-deux années après, que cette figure de l’intellectuel, du normalien, qui refusait le confort et la réclusion de la bibliothèque, qui partait sur le terrain dans la grande tradition des reporters, me plaisait. D’autant plus qu’il dérangeait, Lévy, qu’il agaçait, qu’il enrageait certains de mes confrères qui y voyaient – Ah, le danger des boutiquiers ! – une sorte de… concurrence déloyale.

Première rencontre dans l’avion donc, premiers échanges. L’Argentine, bien sûr, ce que nous venons y faire, comment il faudra nous y prendre [Il a plus d’expérience que moi, mon premier grand reportage]. Nous sommes persuadés que ce sera « facile » car il y a tant de médias aux aguets et tant de passion sur la junte que Videla et ses sbires n’oseront pas réprimer, arrêter, censurer, interdire. Naïfs que nous étions. Lecture attentive, stylo à la main, d’une épaisse documentation que nous nous empressons « d’oublier » dans le Boeing.
Sentiment de fraternité immédiate. Elle ne nous abandonnera jamais, jusqu’aujourd’hui, trois décennies après.
Du pied de la passerelle de l’avion, un vendredi de juin 1978, trois hommes en civil scrutent les passagers. A notre passage, dans un mauvais français : « Vous êtes bien Monsieur Lévy. Oui, alors veuillez nous suivre ». Les agents de la Side (la police secrète et politique de la junte) ne me jettent pas un regard. Les journalistes ne les intéressent pas. En revanche, un intellectuel de quelque renommée venant pratiquer le journalisme et le devoir d’information sur leur sol, à quelques jours de l’ouverture du Mundial, voilà qui est manifestement insupportable et, pire encore dans leur esprit, dangereux.

« Essaye de prévenir l’Observateur et l’Ambassade de France ». C’est le seul message que Lévy aura le temps de me glisser. On l’installe à l’arrière d’une voiture noire banalisée, vitres teintées.

Aussitôt installé dans ma chambre d’hôtel, j’avertis Serge Lafaurie, l’un des directeurs de l’Obs, et je prends contact avec l’ambassadeur de France. Il semble fort peu préoccupé du sort de Lévy, me précisant toutefois qu’il allait « évidemment se renseigner ». Samedi, dimanche, aucune information, le diplomate ne daigne plus répondre à mes appels. Je travaille. Premier grand papier dans le Matin sur l’Argentine de Videla, l’impact du Mundial parmi les opposants. J’évoque, bien sûr, l’arrestation de Lévy.

A Paris, Le Monde réagit le premier. Un papier à la Une fait état de « l’incarcération de Bernard-Henri Lévy ainsi que d’une réaction officielle de l’Elysée : Lionel Stoléra, l’un de ses principaux conseillers, exprime « la vive préoccupation » du président Valéry Giscard d’Estaing. A Buenos Aires, rien ne filtre. Jusqu’au mardi matin où Lévy réapparaît, toujours encadré par des hommes de la Side, à l’hôtel Sheraton (c’est l’Ambassade américaine qui, alerté par le New Republic, a obtenu sa libération, nous l’apprendrons plus tard).

Bref récit de Lévy, qui n’a qu’une idée en tête : se débarrasser des deux cerbères pour s’échapper de l’hôtel (où il est assigné à résidence), pour enquêter le plus librement possible, rencontrer des joueurs de l’équipe de France pour les convaincre de se manifester et envoyé son reportage à l’Obs. « J’ai fini par savoir que j’étais enfermé dans une salle glacée du commissariat d’Ezeiza. Pas de violence, non, mais des humiliations, des fouilles corporelles à demi-nu toutes les six heures. Et des menaces verbales incessantes ».

Lévy aura l’occasion de raconter tout cela, et bien d’autres choses, aux quelques joueurs de l’équipe de France (Dominique Rocheteau, Jean-Marc Guillou, Patrick Battiston) et à leur entraîneur, Michel Hidalgo, qui l’accueillent à l’Hindu Country Club, un hôtel chic dans la banlieue de Buenos Aires. Utilisant les sorties de secours du Sheraton, il parvient à échapper aux barbouzes de la Side. « J’ai fait quatre propositions aux joueurs français, se souvient-il. 1) Aller à la rencontre des mères de la place de Mai. 2) Ne pas accepter de recevoir une médaille si jamais ils y avaient droit, et donc ne pas serrer la main des militaires argentins. 3) N’assister à aucun banquet officiel pour ne pas croiser d’officiels de la junte ou liés à la junte. 4) Porter un brassard noir durant les matchs ». Ils l’écoutèrent poliment, ne retinrent rien de ses suggestions et se firent éliminer dès le premier tour…

Mais l’essentiel reste ce reportage. Rencontrer des opposants, des familles, raconter. Avec la police sur les talons. Pas simple. Dans un faubourg de Buenos Aires, quelques instants avant de rencontrer une association de défense des droits de l’homme, une voiture (sans plaque d’immatriculation) tente d’effrayer (ou d’écraser ?) Lévy. Le pouvoir annonce quelques plus tard qu’il est expulsé. ARGENTINE SES COMBATS  MADRES DE PLAZA DE MAYOMieux vaut alors partir vers le Brésil puisque le « matériel » du reportage a été rassemblé. Il sera publié en France dans le Nouvel Observateur, sous le titre « Un hiver à Buenos Aires », et aux Etats-Unis dans New Republic, mais aussi en Italie (L’Espresso) et en Espagne (Cambio 16). Retenons ces quelques lignes : « San Justo, c’est un faubourg à l’ouest de Buenos Aires, lépreux et désolé, tout ruiné de terrains vagues, de dépôts de ferraille et d’ordures. Ici et là, des complejos, improbables bâtisses, mi-H.L.M. mi-bidonvilles, plantés comme au hasard entre deux tas de cailloux. Depuis longtemps déjà, cinq cents à six cents squatters s’y organisent tant bien que mal, familles d’ouvriers pauvres et de chômeurs, survivant avec l’équivalent de cent à deux cents francs par mois, mais résistant héroïquement aux intrusions de la police. C’est en mars dernier que, pour la première fois, les choses se sont gâtées et que le fascisme est entré au campamiento. Les journalistes, jusqu’ici, ne semblent pas s’y être intéressés.

C’est Anna M. qui me parle. Elle a trente ans à peine, une ribambelle d’enfants, et le visage déjà fané. Elle nous reçoit dans la petite pièce où s’entasse toute la famille depuis la disparition du père. « Un jour ils sont venus. Pas la police ; mais des hommes en civil le visage recouvert d’une cagoule, qui enfonçaient les portes ou faisaient sauter les serrures à la dynamite. Chaque fois, ils obligeaient les femmes à se déshabiller, parfois ils les violaient, pas toutes, seulement les jeunes, mais toujours devant l’homme et les enfants. Ensuite, ils frappaient tout le monde, sauvagement, comme s’ils voulaient nous tuer, même les petits quand ils pleuraient et qu’ils ne pouvaient pas lever plus haut les mains en l’air. Et puis, quand ils finissaient, ils emmenaient l’homme, un à chaque fois, vingt-deux en tout, et ça recommençait tous les jours. Sans doute que ça leur plaisait de revenir et de nous faire peur chaque fois. Mais, pour nous, c’était terrible, on finissait par les attendre, comme les amis ou la famille le dimanche. Et on se demandait si c’était fini cette fois ou si ce serait un autre le lendemain. On n’aime pas beaucoup la police au complejo mais une fois quand même une femme y est allée, pour prendre des nouvelles, et elle n’est jamais revenue. Alors, maintenant, on attend, simplement. On attend qu’elle revienne. Et si vous dites cela, peut-être que ça nous aidera. »

Ces hommes, ces femmes, où sont-il aujourd’hui ? Ouvriers, simples gens, peuple de l’ombre désormais, embarqués par une milice privée, ils sont allés grossir la grande armée de fantômes qui hante les nuits des beaux quartiers de Buenos Aires. Arrachés à leur demeure, à leur famille, à leur tribu, ils n’existent à la lettre plus, sinon peut-être sous matricule, au fond d’une geôle infecte de Sierra Chica ou de Rawson. (…)
D’une manière générale, la terreur en Argentine n’a pas l’évidence massive et indécente qu’on lui prête volontiers de loin. C’est un système infiniment plus diffus, capillaire et cloisonné. (…)
Tout cela ressemble donc à une dictature « soft », subtile, et qui excelle dans l’art du maquillage. Pas étonnant que la junte se soit offert le luxe d’organiser un Mundial et de tolérer la présence de plusieurs milliers de journalistes puisque ici on sait surtout rendre l’horreur discrète et de plus en plus invisible.

Jusqu’à ce jour, l’Amérique latine avait le triste privilège des terreurs d’Etat particulièrement voyantes. Désormais, avec Videla, le continent se modernise et instaure une technologie policière qui opère dans l’ombre, en silence. C’est peut-être cela qui, innovant par rapport à la longue tradition des fascismes tropicaux, fait toute l’originalité du « modèle argentin ».

Maurice Szafran

Journaliste au Matin de Paris, puis rédacteur en chef à L’Évènement du Jeudi dirigé par Jean-François Kahn, il fonde avec ce dernier Marianne dont il prend la direction de la rédaction et dont il devient, en 2008, le PDG. Essayiste, il est l’auteur de nombreux livres, parmi lesquels: Chirac ou Les passions du pouvoir, (Grasset 1986), Malaise dans la République : intégration et désintégration, avec Anne Révah-Lévy, (Plon 2002), Le Sacre, avec Nicolas Domenach, (Plon, 2003), Off, (sortie prévue 23/02/2011).


Photo 1 : 1978 (c) D.R.
Photo 2 : Les mères de la place de Mai – Buenos Aires (c) D.R.


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