Ses combats
1971 : dans la guerre du Bangladesh (par Arif Jamal)
1971 a été une année charnière de l’histoire contemporaine et son importance est encore à saisir par les historiens. C’est l’année où l’armée pakistanaise, jusqu’ici laïque, et les islamistes se sont rencontrés et ont établi un lien qui, quarante ans plus tard, demeure intact. Quand le peuple de l’ancien Pakistan oriental (aujourd’hui Bangladesh) a pris les armes pour exiger le respect de ses droits démocratiques, le haut commandement de l’armée pakistanaise ne fit pas mystère du fait qu’il ne se souciait que de conserver le territoire qui était en train de lui échapper. Le général pakistanais Tikka Khan, qui, par la suite, fut surnommé « Le Boucher », annonça publiquement que l’armée pakistanaise n’était intéressée que par le fait de garder la main sur ces territoires et qu’elle était prête, pour cela, à combattre jusqu’au dernier bengali. Tikka Khan « Le Boucher » et les généraux qui lui ont succédé ont tenu parole et ont tué autant de bengalis et violé autant de bengalies qu’ils le purent avant que l’Inde, inondée par des vagues de réfugiés épouvantés, n’intervienne pour sauver ce qui pouvait encore l’être de ce malheureux peuple.
L’armée, commandée par un Général gonflé de son importance et qui rêvait d’être vu comme un « Tigre », s’est rendue en quelques jours. Les photos du Général Niazi, ce « Tigre » sans remords signant l’ Instrument of Surrender sous l’œil du général indien Jagjit Singh Aurora, symbolisent aujourd’hui la victoire finale d’un peuple désarmé face à une armée qui avait pris l’habitude de se conduire en force d’occupation au sein de son propre pays.
L’opération militaire de grande envergure contre le peuple du Bangladesh a commencé au printemps 1971. Le régime militaire d’Islamabad avait refusé d’accepter le verdict populaire des élections de 1970 et de remettre le pouvoir politique au peuple. L’armée pakistanaise ne s’attendait pas à ce que quiconque vienne en aide aux chétifs bengalis à la peau foncée qui avaient été incommensurablement influencés par la culture hindi. Pour eux, il était justifié de tuer et de mutiler quiconque dont la culture était influencée par la culture hindi. Ils n’avaient pas le droit de vivre, ceux-là, au sein de la Terre de Pureté. C’était comme si l’Islam n’avait été révélé qu’en 1947 seulement. Et comme si « Le Boucher » Tikka Khan se sentait autorisé à jeter ses soldats sur cette population désarmée. Résultat : les troupes pakistanaises ont torturé, mutilé, et tué, toutes les personnes qu’elles ont pu atteindre. Les femmes au teint foncé ont reçu un traitement spécial. Elles étaient violées avant d’être torturées. Et elles étaient laissées en vie pour bien se rappeler qu’elles portaient en elles un embryon Punjabi.
Cette boucherie a finalement éveillé une âme en France, celle d’André Malraux. Malraux était un des principaux intellectuels européens qui, dans les années 1930, pendant la Guerre Civile espagnole, a rassemblé, aidé à se former et, à vrai dire, commandé une brigade internationale d’intellectuels occidentaux et d’individus lambda pour défendre, par les armes, la démocratie. Les intellectuels, selon lui, devaient mettre la main à la pâte pour contribuer à sauver le monde. Eh bien, en 1971 encore, c’est André Malraux qui a compris le danger et lancé un nouvel appel dans le style de celui de la guerre d’Espagne. Un peu plus tôt, le Premier Ministre indien Indira Gandhi avait rassemblé, à Paris, une table ronde d’intellectuels. Malraux y avait répondu en disant « que les paroles ne servent à rien, car seule l’action est efficace ». Un peu plus d’une centaine de jeunes français et d’anciens officiers ont répondu à cet appel de Malraux. L’un d’entre eux était un très jeune homme, Bernard-Henri Lévy, qui, plus tard, deviendra l’un des philosophes européens les plus importants. Toutefois, la Brigade Internationale ne s’est jamais vraiment formée. Malraux était trop vieux pour mettre son idée en pratique et constituer la brigade. Le Premier Ministre indien Indira Gandhi ne savait que faire d’une telle initiative même si elle était bien décidée à utiliser le nom et le renom de Malraux. Aussi a-t-elle implicitement mis son veto à la proposition. Mais l’idée de Malraux avait déjà fait son chemin dans l’esprit du jeune Bernard-Henri Lévy. Lévy brûlait de faire quelque chose d’utile et l’appel de Malraux n’avait fait que lui montrer la voie. A l’arrivée, Bernard-Henri Lévy fut le seul à gagner le Pakistan de l’Est, aujourd’hui Bangladesh. Il fut à lui tout seul toute la Brigade Internationale. Lui seul a vu qu’une guerre, plus importante encore que la guerre civile espagnole, était menée au Bengale.
Bernard-Henri Lévy avait grandi sous l’influence des années révolutionnaires de 1960. A 18 ans, il avait été admis dans la prestigieuse Ecole Normale Supérieure de la Rue D’Ulm à Paris. L’ENS avait déjà produit bien d’autres grands intellectuels tels que Jean Paul Sartre, Louis Althusser, Jacques Derrida et Raymond Aron. Des noms qui ont formé et défini la pensée occidentale moderne comme Lévy forme celle de notre temps. (le combat de Lévy est d’autant plus décisif qu’il n’y a que peu de grands « esprits » en ce début de 21ème siècle.) L’ENS fut aussi la source d’un important mouvement maoïste dans les années 1960/1970. Les maoïstes étaient dévorés par la passion de la politique, voulaient changer le monde, créer un Homme Nouveau… Ils étaient prêts à brûler leur livres bourgeois et réactionnaires, du moins symboliquement.
A l’ENS, Bernard-Henri Lévy tomba plus ou moins directement sous toutes ces influences. Pourtant, il différait grandement de ses camarades. Il en était déjà à sa troisième année d’Ecole quand il a répondu à l’appel d’André Malraux du 17 septembre 1971 pour rejoindre la Brigade Internationale semblable à celle qu’avaient créée d’autres les intellectuels européens dans les années 1930. Selon des témoins de l’époque, Bernard-Henri Lévy était différent de ses camarades de l’ENS en ceci, au moins, qu’il était habité par le désir de changer le monde plutôt que de le réinterpréter encore une fois. Bien que l’idée de Malraux ait fait long feu, Lévy décida de partir malgré tout. Plus tard, se rappelant cette époque, il m’a dit : « il y avait quelque chose d’un peu ridicule, en ce temps-là, à prétendre changer le destin de l’Humanité sans sortir de sa chambre ou, en tout cas, de cette France riche, prospère et, au fond, sans risques; je trouvais même un peu immorale cette façon, comme on dit en Français, de « faire la révolution en chambre ». Et je me dis qu’un révolutionnaire, un vrai, se devait d’aller « au contact des choses mêmes » (grand slogan au passage, de l’école philosophique qu’on appelle « la phénoménologie » et qui était très importante dans ces années), qu’il se doit d’aller là où l’Histoire avec un grand H se passe vraiment (n’oubliez pas que c’est un temps où il y a consensus pour dire que l’Europe est morte, que c’est du Tiers-Monde que tout va repartir et que le seul espoir de voir les choses changer est de voir la périphérie monter à l’assaut du Centre et le régénérer) et je me dis, donc, qu’il faut quitter l’Europe (c’est une grande tradition romantique en France ; c’est un peu l’image de Rimbaud partant au Harrar ; et ce fut aussi le cas d’autres Normaliens qui, comme Paul Nizan, le camarade de Sartre, a disparu un beau jour, en 1925, pour partir à Aden). Bref : je me dis « mes camarades sont de petits bourgeois ; le seul qui va franchir le pas et prendre au pied de la lettre notre commun programme de changer le monde, le seul sérieux, ce sera moi- et je le ferai en allant là où les vraies choses se passent, au bout du monde, loin de l’Europe… » Lévy est, à l’époque, complètement inconnu. Personne ne peut imaginer combien il influencera le discours moderne. L’ère Lévy, néanmoins, commence ici.
La Guerre du Biafra et la Guerre d’Indépendance du Bengale furent les deux premiers massacres de masse après la Deuxième Guerre Mondiale. Ous deux se sont déroulés hors de l’Europe. Il faut préciser que, si le jeune Bernard-Henri Lévy décide de partir pour le Bengale, c’est aussi qu’il s’y trouve un fort mouvement Maoïste, le mouvement des « Naxalites ». Il allait plus tard découvrir qu’il n’y avait pas grand chose de commun entre les étudiants maoïstes à Paris et ces guérillas maoïstes dans la jungle du Bengale, malgré quelques similarités. Mais, fasciné par l’idée de partager un peu de fraternité avec ces Naxalites, il commencera par occulter leurs cotés criminels et prendra cette rencontre comme une aubaine.
Avec sa compagne Isabelle Doutreluigne, Bernard-Henri Lévy quitte Paris le 2 Octobre 1971, comme représentant du journal « Combat », pour mener le premier grand combat de sa vie. Sa première halte est Islamabad où il interviewe Zulfikar Ali Bhutto qui, comme Mujibur Rehman au Pakistan oriental, prétend au pouvoir mais se l’est vu refuser par le régime militaire. Après une brève halte, Lévy se dirige vers New Delhi, en passant par Dubaï. De New Delhi, il va directement au Bengale oriental, laissant Isabelle Doutreluigne à Kolkta. Pendant les mois qui suivent, il ne cesse de faire des allers et retours entre les deux Bengale, celui de l’Inde et celui de l’Est, livré à la guerre.
Au Bengale oriental, il prend part à plusieurs combats, en suivant une unité de Mukti Bahni dirigée par le jeune Akim Mukerjee, qui est toujours en vie et en fonction et qui a notamment participé, alors, à la chute de Satkhira dans le district de Khulna, situé au sud-ouest de la nouvelle nation. En décembre, il est à Jessore juste avant que les troupes indiennes n’entrent en guerre et ne se dirigent vers la victoire finale. Le 4 décembre, selon des archives militaires que j’ai pu consulter, il se retrouve au milieu de la bataille de Besantar où les Mukti Bahni, avec l’aide du contingent indien, repoussent les troupes pakistanaises.
Le journaliste et le maoïste, en Bernard-Henri Lévy, restent aux aguets jusque pendant les combats. Il part à la recherche de Mohammad Toha, l’un des leaders des Naxalites. Après une quête de huit jours autour de la ville de Chittagong, il réussit à l’interviewer au plus fort des combats. C’est là qu’il attrappe une malaria dont il ne s’est jamais tout à fait débarrassé. Politiquement, c’est l’erreur qui conduira, plus tard, à son expulsion du pays.
Mais, pour l’heure, nous sommes encore le 5 décembre 1971 ; le journaliste l’emporte en Bernard-Henri Lévy ; et il convainc le Général Aurora de l’incorporer dans une unité de l’armée en train d’avancer vers Dhakka. Il traverse le pays avec l’armée indienne d’Ouest en Est et il entre dans Dhakka avec l’une des premières unités de l’armée indienne. A Dhakka, il retrouve l’unité Mukti Bahni d’Akim Mukerjee et participe (archives personnelles de Mukerjee) à la libération de R.A. Bazaar où l’armée pakistanaise avait installé quelques unes de ses pires chambres de torture.
Après avoir joué un rôle dans la libération du Bengale oriental, qui devient alors le Bangladesh, Bernard-Henri Lévy fait une pause. Il retourne à Kolkata où Isabelle Doutreluigne l’attend. Ils décident tout deux d’aller au Kashmir où ils passeront deux semaines. Isabelle Doutreluigne enceinte, décide de rentrer en France alors que Bernard-Henri Lévy retourne, lui, au Bangladesh. Nous sommes le 25 janvier 1972.
Et c’est le début de la seconde phase de ce moment de la vie du philosophe révolutionnaire Bernard-Henri Lévy. A Dhakka, il rencontre Sheikh Mujibur Rehman qui est impressionné par ce jeune homme, issu de l’Ecole Normale Supérieure, qui a participé à la Guerre d’Indépendance de sa nation. C’est l’époque de la Guerre Froide et le monde réserve plutôt sa sympathie au Pakistan et à son armée, occultant ses crimes. Sheikh Mujibur Rehman comprend que ce tout jeune homme est en train de sacrifier un peu de son futur dans son propre pays. Il lui offre une place au Ministère de l’Economie et du Budget que Lévy accepte immédiatement. Il y travaille jusqu’à la mi-juin 1972. Après l’indépendance du Bangladesh, Lévy veut prendre part à la construction de cette jeune nation.
A Dhakka, Bernard-Henri Lévy partage la maison d’une famille musulmane avec cinq enfants, deux filles et trois garçons. Il en devient le sixième. Le quartier de Gulshan, comme beaucoup de quartiers de Dhakka à l’époque, était inondé, avec des rivières qui débordaient à la moindre pluie. Il passe le plus clair de son temps au bureau, à travailler tel un employé bangladeshi modèle bien plus que comme un consultant étranger. Il a de fréquents contacts avec Mujibur Rehman. Pendant ces rencontres, il suggère à Mujibur Rehman d’appeler les dizaines de milliers de jeunes, et moins jeunes femmes, violées et engrossées par les soldats de l’armée pakistanaise et leurs collaborateurs islamistes de al-Shams et al-Badr (la branche armée du Jamat-i-Islami), « Birangona » ou « héroïnes nationales ». Dans les sociétés telles que le Bangladesh, les femmes violées vivent un enfer. Leurs familles les rejettent puisqu’elles vivent avec les stigmates du viol. Ces femmes ne sont rien de plus que des mortes qui vivent.
Effectuant sa tâche au Bangladesh, Bernard-Henri Lévy, selon certains témoignages, a également tenté de convaincre le Ministre de l’Intérieur A. H.M. Qamaruzzaman de livrer les collaborateurs de l’armée pakistanaise au sein d’al-Shams et al-Badr à la justice. Malheureusement, le nouveau gouvernement ignora cette proposition. La politique avait pris le pas sur la justice. BHL a également tenté de convaincre Mujibur Rehman de faire un bilan des morts et des destructions de la guerre et de construire un monument aux morts en l’honneur des fils de la jeune nation tombés pour elle. Hélas, chercher la reconnaissance internationale et sauvegarder l’indépendance de la jeune nation prenait tout son temps à Rehman dans ce début des années d’indépendance, avant qu’il ne soit assassiné par sa propre armée. Le projet restera donc en suspens.
Au début de juin 1972, Bernard-Henri Lévy voit la chance tourner. Le Ministre de l’Intérieur A. H. M. Qamaruzzaman reçoit une dénonciation anonyme le présentant comme pro Chinois. En Asie du Sud, cela a toujours signifié pro-Pakistan. Bernard-Henri Lévy avait commis deux péchés majeurs : il avait visité le Cashemir et interviewé le Naxalite Mohammad Taha, qui était contre l’indépendance du Bangladesh. C’était suffisant pour que le Ministre de L’intérieur A. H. M. Qamaruzzaman lui donne 48 heures pour quitter le pays. Toute la part qu’il a prise à l’indépendance du Bangladesh, fût-elle symbolique, est oubliée. Et ainsi prend fin le premier combat de Bernard-Henri Lévy, qui en mènera tant d’autres durant les décennies suivantes. Mais la plupart des initiatives prises par Lévy au Bengale dans ces années 1971-72 survivent encore aujourd’hui puisque le Bangladesh apparaît comme étant l’un des rares pays musulmans où les forces de la démocratie combattent avec succès celles des ténèbres. Le Bangladesh nous donne de l’espoir, à moi et à d’autres au sein du monde musulman.
En plus de participer, pour la première fois de sa vie, à une guerre, Bernard-Henri Lévy était reporter pour Combat, un grand journal français de l’époque. En même temps, il était censé écrire sa thèse universitaire, sous la supervision de l’économiste Charles Bettelheim. Bernard-Henri Lévy ne l’a jamais terminée. Mais il a écrit Les Indes Rouges, un témoignage sur la lutte du peuple du Bangladesh. Il existe quelques livres sur la lutte héroïque des musulmans Bengalis contre l’oppression mais « Les Indes Rouges » est le meilleur que j’aie eu l’occasion de lire. Depuis lors, l’oeuvre de Lévy a été grandement influencée par « Les Indes Rouges ».
Arif Jamal
Arif Jamal est journaliste (New York Times, Radio France International) et spécialiste des relations Inde-Pakistan et de leur impact dans le système politique et stratégique, du Jihad mondial (cashmire, afghanistan), de l’armée pakistanaise, de l’éducation islamique (système de madrasa), de la politique islamiste djihadiste et des groupes qui lui sont liés.
Texte traduit de l’anglais par Théo Klimacek
Photo 1 : Le Général Gen Niazi commandant des forces pakistanaises au Pakistan oriental (devenu le Bangladesh) lors de la signature de l’acte de cession pour le Lieutenant Gen Jagjit Singh Aurora. (c) D.R.
Photo 2 : Bangladesh 1971. (c) D.R.
Publié également le 16 Janvier 2011
» Un fascismo a la francesa (El Pais 16/01/2011)
Voir l'article du 15 Janvier 2011
» Bernard-Henri Lévy fait un carton aux USA, suite


BHL invité de « USA Today » , la grande émission de Charlie Rose, le 27 mars 2013
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