1971 : dans la guerre du Bangladesh (par Arif Jamal)

BANGLADESH 21971 a été une année charnière de l’histoire contemporaine, et son importance est encore à saisir par les historiens. C’est l’année où l’armée pakistanaise, jusqu’ici laïque, et les islamistes se sont rencontrés et ont établi un lien qui, quarante ans plus tard, demeure intact. Quand le peuple de l’ancien Pakistan oriental (aujourd’hui Bangladesh) a pris les armes pour exiger le respect de ses droits démocratiques, le haut commandement de l’armée pakistanaise ne fit pas mystère du fait qu’il ne se souciait que de conserver le territoire qui était en train de lui échapper. Le général pakistanais Tikka Khan, qui, par la suite, fut surnommé « Le Boucher », annonça publiquement que l’armée pakistanaise n’était intéressée que par le fait de garder la main sur ces territoires et qu’elle était prête, pour cela, à combattre jusqu’au dernier Bengali.

Tikka Khan « Le Boucher » et les généraux qui lui ont succédé ont tenu parole et ont tué autant de Bengalis et violé autant de Bengalies qu’ils le purent, avant que l’Inde, inondée par des vagues de réfugiés épouvantés, n’intervienne pour sauver ce qui pouvait encore l’être de ce malheureux peuple.

Cette boucherie a finalement éveillé une âme en France, celle d’André Malraux. Malraux était un des principaux intellectuels européens qui, dans les années 1930, pendant la guerre civile espagnole, ont rassemblé, aidé à se former et, à vrai dire, commandé une brigade internationale d’intellectuels occidentaux et d’individus lambda pour défendre, par les armes, la démocratie. Eh bien, en 1971 encore, c’est André Malraux qui a compris le danger et lancé un nouvel appel dans le style de celui de la guerre d’Espagne. Un peu plus d’une centaine de jeunes Français et d’anciens officiers ont répondu à cet appel. L’un d’entre eux était un très jeune homme, Bernard-Henri Lévy, qui, plus tard, deviendra un philosophe européen important. Toutefois, la Brigade internationale ne s’est jamais vraiment formée. Malraux était trop vieux pour mettre son idée en pratique et constituer la brigade. La Premier ministre indienne Indira Gandhi ne savait que faire d’une telle initiative, même si elle était bien décidée à utiliser le nom et le renom de Malraux. Aussi a-t-elle implicitement mis son veto à la proposition. Mais l’idée de Malraux avait déjà fait son chemin dans l’esprit du jeune Bernard-Henri Lévy. Il brûlait de faire quelque chose d’utile, et l’appel de Malraux n’avait fait que lui montrer la voie. À l’arrivée, il fut le seul à gagner le Pakistan de l’Est, aujourd’hui Bangladesh.

Bernard-Henri Lévy avait grandi sous l’influence des années révolutionnaires de 1960. À 18 ans, il avait été admis dans la prestigieuse École normale supérieure de la rue d’Ulm à Paris. L’ENS avait déjà produit bien d’autres grands intellectuels, tels que Jean-Paul Sartre, Louis Althusser, Jacques Derrida et Raymond Aron. Des noms qui ont formé et défini la pensée occidentale moderne.

L’ENS fut aussi la source d’un important mouvement maoïste dans les années 1960-1970. Les maoïstes étaient dévorés par la passion de la politique, voulaient changer le monde, créer un Homme Nouveau… Ils étaient prêts à brûler leurs livres bourgeois et réactionnaires, du moins symboliquement.

À l’ENS, Bernard-Henri Lévy tomba plus ou moins directement sous toutes ces influences. Pourtant, il différait grandement de ses camarades. Il en était déjà à sa troisième année d’école quand il a répondu à l’appel d’André Malraux du 17 septembre 1971 pour rejoindre la Brigade internationale semblable à celle qu’avaient créée d’autres intellectuels européens dans les années 1930. Bien que l’idée de Malraux ait fait long feu, Lévy décida de partir malgré tout. Plus tard, se rappelant cette époque, il a dit : « Un révolutionnaire, un vrai, se doit d’aller au contact des choses mêmes ; il se doit d’aller là où l’Histoire avec un grand H se passe vraiment ; et il doit, donc, quitter l’Europe comme autrefois Paul Nizan. »

Il faut préciser que, si le jeune Bernard-Henri Lévy décide de partir pour le Bengale, c’est aussi qu’il s’y trouve un fort mouvement maoïste, le mouvement des « naxalites ». Il allait plus tard découvrir qu’il n’y avait pas grand-chose de commun entre les étudiants maoïstes à Paris et ces guérillas maoïstes dans la jungle du Bengale, malgré quelques similarités. Mais, fasciné par l’idée de partager un peu de fraternité avec ces naxalites, il commencera par occulter leur côté criminel et prendra cette rencontre comme une aubaine.

Avec sa première épouse, Isabelle Doutreluigne, Bernard-Henri Lévy quitte Paris le 2 octobre 1971, comme représentant du journal Combat, pour mener le premier grand combat de sa vie. Sa première halte est Islamabad où il interviewe Zulfikar Ali Bhutto, qui, comme Mujibur Rahman au Pakistan oriental, prétend au pouvoir, mais se l’est vu refuser par le régime militaire. Après une brève halte, Lévy se dirige vers New Delhi. De New Delhi, il va directement au Bengale oriental, laissant Isabelle Doutreluigne à Kolkata. Pendant les mois qui suivent, il ne cesse de faire des allers et retours entre les deux Bengale, celui de l’Inde et celui de l’Est, livré à la guerre.

Au Bengale oriental, il suit une unité de Mukti Bahini dirigée par le jeune Akim Mukherjee, qui est toujours en vie et en fonction et qui a notamment participé, alors, à la chute de Satkhira dans le district de Khulna, situé au sud-ouest de la nouvelle nation.

En décembre, il est à Jessore juste avant que les troupes indiennes n’entrent en guerre et ne se dirigent vers la victoire finale. Le 4 décembre, selon les archives militaires, il se retrouve au milieu de la bataille de Besantar où les Mukti Bahini, avec l’aide du contingent indien, repoussent les troupes pakistanaises.

Le journaliste et le maoïste, en Bernard-Henri Lévy, restent aux aguets jusque pendant les combats. Il part à la recherche de Mohammad Toha, l’un des leaders des naxalites. Après une quête de huit jours autour de la ville de Chittagong, il réussit à l’interviewer au plus fort des combats. C’est là qu’il attrape une malaria dont il ne s’est jamais tout à fait débarrassé. Politiquement, c’est l’erreur qui conduira, plus tard, à son expulsion du pays.

Mais, pour l’heure, nous sommes encore le 5 décembre 1971 ; le journaliste l’emporte en Bernard-Henri Lévy ; et il convainc les commandants du général Aurora de l’incorporer dans une unité de l’armée en train d’avancer vers Dhaka. Il traverse le pays avec l’armée indienne d’ouest en est et il entre dans Dhaka avec l’une des premières unités de l’armée indienne. À Dhaka, il retrouve l’unité Mukti Bahini d’Akim Mukherjee et participe à la libération de R.A. Bazaar, où l’armée pakistanaise avait installé quelques-unes de ses pires chambres de torture.

Après avoir joué un rôle dans la libération du Bengale oriental, qui devient alors le Bangladesh, Bernard-Henri Lévy s’installe à Dhaka. Et c’est le début de la seconde phase de ce moment de la vie du philosophe Bernard-Henri Lévy. À Dhaka, il rencontre Sheikh Mujibur Rahman, qui est impressionné par ce jeune homme, issu de l’École normale supérieure, qui a participé à la guerre d’indépendance de sa nation. C’est l’époque de la guerre froide et le monde réserve plutôt sa sympathie au Pakistan et à son armée, occultant ses crimes. Sheikh Mujibur Rahman comprend que ce tout jeune homme est prêt à se mettre au service de son pays. Il lui offre une place au ministère de l’Économie et du Budget que Lévy accepte immédiatement. Il y travaille jusqu’à la mi-juin 1972. Après l’indépendance du Bangladesh, Lévy veut prendre part à la construction de cette jeune nation.

À Dhaka, Bernard-Henri Lévy partage la maison d’une famille musulmane avec cinq enfants, deux filles et trois garçons. Il en devient le sixième. Le quartier de Gulshan, comme beaucoup de quartiers de Dhaka à l’époque, était inondé, avec des rivières qui débordaient à la moindre pluie. Il passe le plus clair de son temps au bureau, à travailler tel un employé bangladeshi modèle bien plus que comme un consultant étranger. Il a de fréquents contacts avec Mujibur Rahman. Pendant ces rencontres, il suggère à Mujibur Rahman d’appeler les dizaines de milliers de jeunes – et moins jeunes – femmes violées et engrossées par les soldats de l’armée pakistanaise et leurs collaborateurs islamistes de al-Shams et al-Badr (la branche armée du Jamaat-el-Islami) « Birangona » ou « héroïnes nationales ». Dans les sociétés telles que le Bangladesh, les femmes violées vivent un enfer. Leurs familles les rejettent puisqu’elles vivent avec les stigmates du viol. Ces femmes ne sont rien de plus que des mortes qui vivent.

Effectuant sa tâche au Bangladesh, Bernard-Henri Lévy, selon certains témoignages, a également tenté de convaincre le ministre de l’Intérieur A. H.M. Qamaruzzaman de livrer à la justice les collaborateurs de l’armée pakistanaise au sein d’al-Shams et al-Badr.

Malheureusement, le nouveau gouvernement ignora cette proposition. La politique avait pris le pas sur la justice. BHL a également tenté de convaincre Mujibur Rahman de faire un bilan des morts et des destructions de la guerre et de construire un monument aux morts en l’honneur des fils de la jeune nation tombés pour elle. Hélas, chercher la reconnaissance internationale et sauvegarder l’indépendance de la jeune nation occupait tout le temps de Rahman en ce début des années d’indépendance, avant qu’il ne soit assassiné par sa propre armée. Le projet restera donc en souffrance.

Au début de juin 1972, Bernard-Henri Lévy voit la chance tourner. Le ministre de l’Intérieur A. H. M. Qamaruzzaman reçoit une dénonciation anonyme le présentant comme pro-Chinois. En Asie du Sud, cela a toujours signifié pro-Pakistan. Bernard-Henri Lévy avait commis deux péchés majeurs : il avait visité le Cachemire et interviewé le naxalite Mohammad Toha, qui était contre l’indépendance du Bangladesh. C’était suffisant pour que le ministre de l’Intérieur A. H. M. Qamaruzzaman lui donne 48 heures pour quitter le pays. Toute la part qu’il a prise à l’indépendance du Bangladesh, fût-elle symbolique, est oubliée. Et ainsi prend fin le premier combat de Bernard-Henri Lévy, qui en mènera tant d’autres durant les décennies suivantes. Mais la plupart des initiatives prises par Lévy au Bengale dans ces années 1971-1972 survivent encore aujourd’hui, puisque le Bangladesh apparaît comme étant l’un des rares pays musulmans où les forces de la démocratie combattent avec succès celles des ténèbres. Le Bangladesh nous donne de l’espoir, à moi et à d’autres au sein du monde musulman.

En plus de participer, pour la première fois de sa vie, à une guerre, Bernard-Henri Lévy était reporter pour Combat, un quotidien français de l’époque. En même temps, il était censé écrire sa thèse universitaire, sous la supervision de l’économiste Charles Bettelheim. Bernard-Henri Lévy ne l’a jamais terminée. Mais il a écrit Les Indes rouges, un témoignage sur la lutte du peuple du Bangladesh. Il existe quelques livres sur la lutte héroïque des musulmans bengalis contre l’oppression, mais Les Indes rouges est le meilleur que j’aie eu l’occasion de lire. Depuis lors, l’oeuvre de Lévy a été grandement influencée par Les Indes rouges.

Arif Jamal

Texte traduit de l’anglais par Théo Klimacek

*Arif Jamal est un professeur pakistanais vivant aujourd’hui à New York. Spécialiste des relations Inde-Pakistan ainsi que de la politique islamiste djihadiste et des groupes qui lui sont liés, il a été chercheur au World Press Institute, au Macalster College dans le Minnesota, à l’University-College de London ainsi que, aujourd’hui, à New York University et à Harvard. Il a publié, en 2009, SHADOW WAR: The Untold Story of Jihad in Kashmir. (Melville) ainsi que, en 2011, A History of Islamist Militancy in Pakistani Punjab (The Jamestown Foundation). Il vient de publier Call for Transnational Jihad: Lashkar-e-Taiba, 1985-2013 (éditions Avant-Garde). Il écrit également pour le Pakistan Times, pour The News, ainsi que pour le New York Times.


Photo 1 : Le Général Gen Niazi commandant des forces pakistanaises au Pakistan oriental (devenu le Bangladesh) lors de la signature de l’acte de cession pour le Lieutenant Gen Jagjit Singh Aurora. (c) D.R.


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