Pourquoi j’ai signé l’« appel à la raison » de JCall, par Bernard-Henri Lévy (Le Point, le 6 mai 2010)

PHOTO BLOC NOTE BHLSi j’avais rédigé l’appel à la raison lancé, lundi dernier, à Bruxelles, par JCall, je n’aurais certainement pas employé l’expression « faute morale ».
J’aurais insisté sur le risque d’outrecuidance qu’il y a toujours, quand on ne vit pas en Israël, quand on ne partage pas les joies mais aussi les soucis, les souffrances, parfois les drames, qui sont le lot quotidien des citoyens israéliens, à paraître leur donner des leçons.
Et me souvenant, enfin, que l’Histoire a toujours plus d’imagination que les hommes et que l’on ne sait jamais, donc, quelles ruses ou quelles surprises elle leur réserve, peut-être aurais-je pris la précaution de rappeler que l’actuel Premier ministre a, dans l’un de ses premiers discours, fini par se rallier – du bout des lèvres, sans conviction, mais il l’a fait – au principe des deux Etats pour deux peuples.
A ces réserves près, pourtant, je pense que cet appel est une bonne initiative.
Et j’ai accepté, non seulement de le signer, mais de le parrainer pour au moins trois raisons de fond.
1. On ne peut pas se réjouir de l’exception, que dis-je ? du miracle que constitue la vitalité d’une démocratie israélienne ayant survécu à soixante-deux ans d’une guerre larvée et, parfois, totale – et se lamenter de voir le libre débat, donc l’expression d’opinions diverses, donc le même esprit démocratique, souffler dans les têtes des amis d’Israël : les communautés juives ne sont pas des blocs ; elles n’ont aucune raison de marcher au pas cadencé et de s’aligner sur les -résolutions de telles ou telles institutions ; au-delà même des juifs (car la cause d’Israël a des partisans, et c’est heureux, très au-delà du monde juif), le fait d’être divisés n’affaiblit jamais les démocrates, il les renforce.
2. On ne peut pas être sioniste, c’est-à-dire croire non seulement (ce qui va de soi) à la légitimité d’Israël mais (c’est beaucoup plus important) à la grandeur, à la noblesse, –Levinas aurait dit à la réalité métapolitique de l’Etat né du rêve de Theodor Herzl et de quelques autres – et confondre cette réalité avec les visages provisoires, incertains, parfois infidèles ou défigurés, dont l’affublent, comme partout, les vicissitudes d’une vie politique soumise aux aléas de l’opinion quand ce n’est pas de la loi électorale et de ses effets pervers : aimer Israël, l’aimer vraiment, c’est être capable, autrement dit, de faire la distinction entre lui, Israël, et le gouvernement dont il se dote ; c’est ne pas craindre, comme dans toutes les démocraties, mais dans celle-ci plus que dans toute autre, de critiquer l’un pour mieux honorer l’autre ; c’est penser, prôner, pratiquer, une inconditionnalité de principe qui n’est tenable que si l’on pointe, en même temps, chaque fois qu’elle se manifeste, l’inévitable faillibilité des hommes et de leurs coalitions d’occasion. Elémentaire.
3. Que le Hamas et le Hezbollah soient des organisations d’inspiration strictement et rigoureusement fascistes, qu’elles n’aient aucune espèce de désir non seulement de faire la paix mais même de reconnaître celui qu’elles ne désignent jamais que comme « l’entité sioniste », que leurs adversaires de l’OLP n’aient pas toujours rompu, eux non plus, avec cet art du double langage dans lequel feu Yasser Arafat était passé maître, bref, que la partie palestinienne ait une part de responsabilité importante et, de mon point de vue, déterminante dans ce que l’on appelle pudiquement, dans les chancelleries, le « blocage » du processus de paix – c’est évident. Mais non moins évident est le double fait : primo, que la partie israélienne a commis, elle aussi, et depuis longtemps, des erreurs majeures et de très longue portée ; et, secundo, qu’une autre différence entre ces erreurs-ci et les autres c’est qu’il n’est pas complètement impossible à un homme doué de raison de les énoncer, voire de les dénoncer, avec une petite chance d’éveiller ne serait-ce qu’un vague écho chez ceux et celles qui les ont commises ou laissé commettre. Dit autrement, je n’ai pas de langage commun, et c’est peu dire, avec les fascislamistes du Hezbollah ; les chances de voir un appel à la raison franchir le mur de leur haine sans merci ni limite sont, je le sais, proches de zéro ; discuter avec un partisan israélien de la poursuite des implantations, ou même avec un religieux résolu à ne pas céder sur Jérusalem, me semble être, en revanche, dans l’ordre du possible et donc, en la circonstance, dans l’ordre de l’absolu nécessaire.
J’ai lutté toute ma vie contre la déligitimation d’Israël. J’ai défendu la légitimité de son point de vue dans toutes les guerres auxquelles Tsahal a été poussé depuis que j’ai l’âge d’homme. Maintenant encore, je n’atterris jamais à Tel-Aviv sans prendre le temps d’une visite à mes amis de Sderot, la ville du Sud qui vit sous la menace des obus du Hamas. Eh bien, c’est la même démarche qui me fait m’adresser, aujourd’hui, aux dirigeants israéliens et les adjurer, au fond, de retrouver l’inspiration de leurs illustres aînés : Ben Gourion entérinant, en 1948, le plan de partage des Nations unies ; Yitzakh Rabin et Shimon Peres prenant, trente ans plus tard, le risque des accords d’Oslo ; ou même le jeune Ehoud Barak proposant à Arafat, il y a presque exactement dix ans, un traité dont celui-ci ne voulut pas mais dont les principes et même les clauses n’ont, il le sait, pas pris une ride. Il faut être deux, bien sûr, pour faire la paix. Mais il n’est pas interdit, même seul, de faire un pas. Et, si possible, un pas décisif.
Bernard-Henri Lévy


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10 commentaires

  • Jan dit :

    Une chose est de communiquer son opinion et de critiquer autant qu’il le faut une politique que l’on réprouve , une autre est de faire un appel à des instances internationales pour faire pression sur un gouvernement librement élu par ses électeurs .

  • bokobsa dit :

    bonsoir
    vous ne m’avez pas convaincu.
    désolé

  • flench dit :

    Quand on veut justifier une mauvaise action, on trouve toujours de bons arguments…

  • @ BHL:

    Si j’avais un petit texte de vous qui nous était adressé, je le mettrais en vedette sur notre journal citoyen, qui est tout de même déjà le plus lu au Québec… Cette initiative serait indubitablement commentée par tous les médias traditionnels et sa diffusion serait plus grande que si le message était à la Une de La Presse. Coup de pub ? Un Appel est une pub, mais je crois à ce message.

    Pierre JC Allard
    Éditeur de CentPapiers.com

  • Pierre dit :

    Souffert et beau. Seulement qui a beaucoup souffert et aimé, qui a l’espoir de son amour, peut écrire ces mots. Qu’ils puissent être entendus et compris, c’est tout mon espoir. Merci

  • fc dit :

    Merci : voilà la traduction italienne pour mes compatriotes…que toute le monde puisse le lire
    PERCHE’ HO FIRMATO L’ « APPELLO ALLA RAGIONE » DI JCALL, di BERNARD-HENRI LEVI
    Se avessi redatto l’appello alla ragione, lanciato lunedi’ scorso a Bruxelles, dal JCall, non avrei certo utilizzato l’espressione « errore morale ».
    Avrei insistito sul rischio tracotante che c’è sempre, quando non si vive in Israele, quando non si condividono non le gioie ma anche le preoccupazioni, le sofferenze, a volte i drammi, che sono il quotidiano dei cittadini israeliani, che li fa sembrare dare delle lezioni.
    Ricordandomi, infine, che la Storia ha sempre piu’ immaginazione degli uomini e che dunque non si sa mai, quale astuzia o quali sorprese loro riserva, puo’ essere avrei preso la precauzione di ricordare che l’attuale Primo ministro ha, in uno dei suoi primi discorsi, finito per allinearsi – controvoglia, senza convinzione, ma l’ha fatto – al principio dei due Stati per due popoli.
    Vicino a queste riserve, pertanto, penso che questo appello è una buona iniziativa.
    Ed ho accettato non solo di firmare, ma di sponsorizzare per almeno tre ragioni di fondo:
    1. Non ci si puo’ contentare dell’eccezione, che dico? del miracolo che costituisce la vitalità di una democrazia israeliana sopravvissuta a 62 anni di una guerra latente ed, a volte, totale – e lamentarsi di vedere un libero dibattito, dunque l’espressione di opinioni diverse, dunque di stesso spirito democratico, soffiare nelle teste degli amici d’Israele : le comunità ebree non sono dei blocchi; non hanno nessuna ragione di marciare al passo cadenzato ed allinearsi alle – risoluzioni di tale o tal’altra istituzione; aldilà degli stessi ebrei(visto che la causa d’Israele ha dei partigiani, fortunatamente, molto aldilà del mondo ebreo), il fatto di essere divisi non indebolisce le democrazie, le rinforza.
    2. Non si puo’ essere sionista, cioé credere non solamente (va da se) alla leggittimità d’Israele ma (è molto piu’ importante) alla grandezza, nobiltà, – Levinas avrebbe detto alla realtà metapolitica dello Stato nato dal sogno di Theodor Herzl e di qualche altro – e confondere questa realtà con dei volti provvisori, incerti, a volte infedeli o sfigurati, cui affibiano, come dappertutto, le vicissitudini di una vita politica sottomessa agli alea dell’opinione quando non è la legge elettorale e dei suoi effetti perversi : amare Israele, l’amare veramente, è essere capace, altrimenti detto, di fare la distinzione tra lui, Israele, ed il governo di cui si dota;
    non è temere, come in tutte le democrazie, ma in questa piu’ che in tutte le altre, di criticare uno per onorare l’altro; è pensare, lodare, praticare, una incondizionalità di principio che non è tenibile se non si punta, nello stesso tempo, ogni volta che si manifesta, l’inevitabile fallibilità degli uomini e delle loro coalizioni d’occasione.
    Elementare.
    3. Che l’Hamas e l’Hezbollah siano delle organizzazioni d’ispirazione strettamente e rigorosamente fasciste, che non abbiano alcuna specie di desiderio non soltanto di fare la pace, ma anche riconoscere cio’ che non designano mai come « l’entità sionista », che i loro avversari dell’OLP non abbiano sempre rotto, anche loro mai,con questa arte del doppio linguaggio nel quale fu Yasser Arafat maestro nel passato, in breve, che la parte palestinese abbia una parte di responsabilità importante e , dal mio punto di vista, determinante in quello che chiamano pudicamente, nelle cancellerie, « il blocco » del processo di pace – è evidente. Ma non meno evidente è un duplice fatto : primo, che la parte israeliana ha commesso, anche lei, e da lungotempo,degli errori maggiori e di portata lunghissima; e secondo, che un’altra della differenza tra questi errori e gli altri è che non è completamente impossibile ad un uomo dotato di ragione di enunciarli, di denunciarli, con una piccola chance di risvegliare un eco vago da parte di coloro che li hanno commessi, o lasciati commettere. Detto altrimenti, io non ho del linguaggio comune, ed è dir poco, con i fascislamisti dell’Hezbollah : le probabilità di vedere un richiamo alla ragione che oltrepassi il muro del loro odio senza grazie ne limiti, sono lo so, vicine allo zero; discutere con un partigiano israeliano sull’incriminazione, o anche con un religioso resoluto di non cedere su Gerusalemme, mi sembra essere, per contro, nell’ordine del possibile e dunque, nella circostanza, nell’ordine dell’assoluto necessario.
    Ho lottato tutta la mia vita contro una delegittimazione d’Israele. Ho difeso la legittimità dal suo punto di vista in tutte le guerre alle quali Tsahal è stato spinto da quando ho raggiunto l’età di un uomo. Adesso ancora, non atterro mai a Tel-Aviv senza prendermi il tempo di una visita ai miei amici di Sderot, la città del sud che vive sotto la minaccia di Hamas. Ebbene, è lo stesso metodo che mi fa rivolgere oggi ai dirigenti israeliani e scongiurarli, in fondo, di ritrovare l’ispirazione dei loro illustri antenati : Ben Gourion rettificante, nel 1948, il piano di spartizione delle Nazioni Unite ; Yitzakh Rabin e Shimon Peres prendendo, 30 anni piu’ tardi, il rischio degli accordi di Oslo ; o lo stesso giovane Ehoud Barak che proponeva ad Arafat, circa giusto dieci anni fa, un trattato che questo non volle, ma che i cui principi e le persino le clausole non hanno, lui lo sa, preso una ruga. Bisogna essere in due, certo, per fare la pace. Ma non è interdetto, anche da soli, di fare un passo. E se possibile , un passo decisivo.

  • Mocate Sylvie dit :

    Faire un pas en avant!? Vers quoi? Vers le vide pour ne pas dire l’abime? Vous le dites vous même il n’y a pas de réels partenaires si ce n’est des gens qui refuse de me reconnaitre a moins que ce ne soit pour m’anéantir. Alors un pas en avant c’est plutôt suicidaire, non?

  • Cher BHL malgré « la faute morale » que vous réprouvez vous avez signé cette pétition JCALL.
    je suis surpris qu un amoureux des mots comme vous , n’est pas réussi à faire changer ce terme si choquant !!!

  • goldstein vve nicolas dit :

    Votre message exprime parfaitement mes sentiments à l’égard d’Israël , de la démocratie qu’il représente et surtout, je l’espère, des décisions politiques et humaines à venir . Merci

  • Arafat dit :

    Merci cher BHL pour soutenir ma cause depuis l’intérieur du corps sioniste !!!

    Yasser

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